> Philippe Lekeuche, Poème à l’impossible

Philippe Lekeuche, Poème à l’impossible

Par |2018-06-19T17:28:59+00:00 3 juin 2018|Catégories : Critiques, Philippe Lekeuche|

Un seul poème tra­verse ces 60 pages de blanc, un cri d’amour et de décep­tion, une culpa­bi­li­té par­fois et un déchi­re­ment. C’est une sépa­ra­tion dou­lou­reuse à la recherche d’une rec­ti­fi­ca­tion. Poème à l’impossible : quel impos­sible : la poé­sie, la croyance reli­gieuse, la vie, l’amour. Est-ce aus­si un choix impos­sible dans la briè­ve­té, l’inanité, l’indifférence et la pré­ca­ri­té des choses, de la vie et du monde ?

Ce poème s’accroche, s’imprime à petits et grands coups. Il nous pénètre le corps puis res­sort nous livrant doutes et cer­ti­tudes, oscil­lant entre Dieu et le non Dieu, obnu­bi­lé par un amour et toute une pro­messe comme un coup d’arrêt, une prise en main : Il fal­lut donc écrire. Cependant, il n’y a pas de conces­sion à quoi que ce soit mais une sin­cé­ri­té et une confiance au lec­teur, une mise en abîme de soi, un dévoi­le­ment proche de la confi­dence, avec de temps en temps une pointe d’humour qui empêche le repli sur soi.  Tout est pré­sent et rien n’a lieu : jeu sans joueur, où finir devient syno­nyme de com­men­cer. Tout s’éclaire et livre sa jouis­sance, bien que nous res­tions ancrés sur la vani­té du monde et ses illu­sions. Nous pas­sons de la sépa­ra­tion à la répa­ra­tion dans un monde pré­sent, sai­sis­sable et insai­sis­sable à la fois. La rai­son dans ce déve­lop­pe­ment onto­lo­gique, para­doxe, n’apporte pas de réponse et pour­tant le recueil se clôt sur une forme d’espérance un lumi­neux soir. Ce long poème témoigne de contra­dic­tions, de l’impossible oubli, d’une perte d’équilibre par­fois qu’une pen­sée tente de s’accommoder, voire d’en réduire la dou­leur par une clair­voyance et une affir­ma­tion sin­cère de soi, à la recherche de son propre dépas­se­ment affec­tif. 

Philippe Lekeuche, Poème à l’impossible, Peintures de Jean Dalemans , Editions Le Taillis Pré 20 euros.

Tout nous entraîne vers un huma­nisme qui n’est pas celui de la défaite mais d’un regard por­té sur l’horizon à la recherche au moins d’un sou­la­ge­ment. Matière même de la vie men­tale, mise en exergue qui s’inscrit dans le monde au quo­ti­dien dont la plus grande part, sinon la seule, est la quête de l’amour dans la mul­ti­pli­ci­té de ses sens et de ses agis­se­ments. Le poète a délé­gué sa pen­sée au poème : Ce n’est pas moi qui pen­sait, c’était lui. Une forme d’amortissement du choc, d’une mise à dis­tance pour une meilleure com­pré­hen­sion. Le poème serait une visi­ta­tion, un heu­reux évé­ne­ment, une grâce comme celle accor­dée aux chré­tiens, une voix venue d’ailleurs, une récom­pense, un acte qui sauve. C’est un appel à la divi­ni­té et à l’autre qui mêle espoir et désastre qui pro­voquent par­fois une petite mort. Le poème est un concen­tré de vie qui s’ouvre sous la pres­sion d’un souffle venu de l’extérieur. Il nous émeut et nous tient à dis­tance à la fois, moi­tié accep­ta­tion, moi­tié révolte. Mouvement d’oscillation, un déta­che­ment qui attache, une parole lente à se libé­rer, cer­taine d’elle-même. On a l’impression que par­fois, le poète et le poème ne coïn­cident pas, le poème étant l’autre, le confi­dent, celui que le poète ne pour­ra jamais être. Feu qui brûle dans la séche­resse de la vie, comme d’une salle vide que l’on vou­drait rem­plir de pré­sences et de pré­sent. Et cepen­dant nous ne sommes pas dans le rêve, mais dans l’espace terre à terre, tra­ver­sant l’allée au cré­pus­cule vers notre mai­son, sug­gère Philippe Lekeuche. N’est-ce pas les mots qui ont la part la plus belle dans ce recueil, eux qui s’élèvent au-des­sus de l’événement pour le trans­cen­der. Il s’agit, en fait, d’un jour­nal d’ordre men­tal qui déborde et converge vers : ton appa­ri­tion bénie.  

En tant que lec­teur quelque chose échappe, il y a de l’insaisissable, quelque chose de sacré qui monte des paroles et qu’on ne peut maté­ria­li­ser par les mots. Je me demande si plu­tôt que d’écrire cette recen­sion, le silence n’aurait pas été pré­fé­rable par res­pect, par com­pli­ci­té.

C’est une écri­ture sobre, déliée des plaintes du lyrisme, des accou­ple­ments de mots pom­peux qui ne crient plus qu’eux-mêmes. C’est une éner­gie de vie que des paroles simples et directes tra­duisent. Nous sommes en limite du lan­gage par­lé qui n’a rien à cacher mais se dévoile dans la pure­té de sa nudi­té. Philippe Lekeuche a osé être lui-même jusqu’au plus pro­fond des mots. Il a jeté le masque d’une poé­sie à sens mul­tiples, incom­pré­hen­sible avec des lour­deurs par­fois d’une expres­sion par laquelle on se croit impor­tant parce qu’on a fait joli et intel­li­gent. Rien de tout cela, du direct, face à face…du vrai.

Sobriété aus­si des pein­tures de Jean Dalemans, très sug­ges­tives, très épu­rées à peine posées sur la page dans leurs habits noir et blanc, leur trans­pa­rence et leur sym­bo­lisme. Ces pein­tures accom­pagnent les poèmes par une belle conni­vence, d’une pré­sence forte et dis­crète.

 

mm

Jean-Marie Corbusier

Jean-Marie Corbusier, né en 1950, a publié une quin­zaine de pla­quettes et de recueils de poé­sies dont huit aux Editions du Taillis Pré, la plu­part accom­pa­gnés d’un fron­tis­pice de Dominique Neuforge. Il y a une volon­té de trou­ver l’idée juste plu­tôt que des images ou des sen­sa­tions. Le poème est un moyen de com­bat pour assu­rer une sur­vie men­tale, paral­lèle au quo­ti­dien. La parole n’est pré­sente que pour être tra­ver­sée puis ren­voyée au silence. Son poème est sans fond, sans limite, sans pour­quoi et sans rai­son. Il est le car­re­four de l’être.

Jean-Marie Corbusier a publié un Atelier du poème consa­cré à Perros, Un pas en avant de la mort (Recours au Poème édi­teurs, 2014).

X