Philippe Jaffeux, Courants blancs

Par |2018-01-29T10:12:03+01:00 9 novembre 2014|Catégories : Critiques, Philippe Jaffeux|

Chaque phrase se détache de l’ensemble et chaque phrase se détache d’elle-même pour venir nous inter­roger parce qu’elle est tou­jours dou­ble. Il faut que la pre­mière par­tie trou­ve sa jus­ti­fi­ca­tion en la sec­onde. Et pour­tant entre chaque par­tie de la phrase, il y a hia­tus, oppo­si­tion dans un tout vraisem­blable, uni et qui coule par lui-même.

Pris­on­nier d’une tour, nous regar­dons par la lorgnette, toute la vie est là dans l’étroitesse de l’ouverture. Les phras­es, comme des flèch­es, décrivent un paysage et l’étalent devant nous. Ce sont des murs épais de mots que nous tra­ver­sons. Toutes ces phras­es écrites à la troisième per­son­ne, provo­quent un détache­ment, un regard sur le monde qui reste à distance.

 

Courants blancs Philippe Jaffeux Atelier de l’agneau, 16 €

Courants blancs, Philippe Jaf­feux Ate­lier de l’agneau, 16 €

Philippe Jaf­feux tient la mesure par un dou­ble bal­ance­ment qui du plus au moins, de l’abstrait au con­cret des mots, des actions opposées ou con­comi­tantes, rétablit l’équilibre. Toute phrase tend au zéro, à sa mise en évi­dence puis à sa dis­pari­tion. Il faut alors pass­er à la suiv­ante qui imite la précé­dente et ain­si de suite pen­dant 70 pages inin­ter­rompues. Passé et futur se pro­jet­tent dans un présent pour s’affirmer dans une scan­sion douce mais ferme. Il y a de l’interminable chez Philippe Jaf­feux. C’est une asso­ci­a­tion du réel par­fois légère­ment fan­tas­tique dans une écri­t­ure tou­jours pareille à elle-même. Solid­ité, force, équili­bre entraî­nent le lecteur dans un tour­bil­lon dont il ne se détache plus.

Une phrase par ligne, un même nom­bre de phras­es par page for­ment un bloc, une den­sité qui assure au recueil une renais­sance per­ma­nente, un espoir.

Toutes les fins du monde avortèrent car il renais­sait au con­tact d’un espoir cos­mique nous dit la dernière ligne de Courants blancs.

N’est-ce pas une manière d’accéder au vide : … des let­tres qui n’avaient pas de début ni de fin et d’assurer une présence per­ma­nente et partout ?

L’auteur nous inter­roge, nos repères per­son­nels sont mod­i­fiés jusqu’à notre logique. Il nous faut recon­stru­ire une pen­sée, tourn­er le monde d’une autre manière. Il sec­oue le présent car caus­es et con­séquences ne s’ordonnent plus comme une pen­sée tra­di­tion­nelle. Il faut lâch­er un peu de notre cul­ture pour pénétr­er l’œuvre qui a tou­jours ten­dance à se retir­er avant de se livr­er pleine­ment. Pas d’ornement, les mots don­nent leur sens et par là même, leur néces­sité de dire. Chaque point de ponc­tu­a­tion s’ouvre sur un silence, un arrêt qui est le pro­longe­ment de la phrase et cepen­dant c’est l’absence que l’on entend. Il y a impos­si­bil­ité à enchaîn­er les phras­es les unes aux autres, bien que l’un soit dans le mul­ti­ple et vice-ver­sa. Et chaque phrase nous aspire dans un labyrinthe dont la sor­tie est devant nous parce que par ce labyrinthe c’est nous que Philippe Jaf­feux dévoile et puis  nous en expulse si nous en avons perçu le sens.

L’auteur ouvre le monde au couteau d’un souf­fle pro­fond. L’amande est là qui ray­onne. Atten­dons encore avant de la pos­er sur notre langue. Tout n’est pas dit et ne le sera jamais. Il y a toutes ces pages qui en témoignent comme une masse, un dire qui s’accumule en expan­sion. Philippe Jaf­feux souf­fle sur les brais­es tant qu’il peut car pour le lecteur atten­tif le feu reprend tou­jours ligne après ligne. Il joint l’horizontalité à la ver­ti­cal­ité car c’est notre humaine condition.

Il s’agit d’un labourage pro­fond par des sil­lons extrême­ment droits qui par des allers retours font ger­mer dans l’esprit un présent méta­physique où sur­gis­sent des courants blancs pareils à des éclairs comme ceux tracés sur la page de cou­ver­ture avec un tronc cen­tral et de nom­breuses ram­i­fi­ca­tions dans lesquelles chaque lec­ture sus­cite un sens nouveau.

Philippe Jaf­feux se serre au plus près de son écri­t­ure par un ordre, une dis­ci­pline qu’il ne lâche jamais parce que sa méth­ode répéti­tive fait de ses para­dox­es un orage qui devient spi­rale qui tourne et monte.

Il se pro­tégeait du soleil avec une page qui reflé­tait son angoisse d’homme blanc.
Il pen­sa de la meilleure façon dès qu’il eut le courage de se taire pour douter de sa parole.
Il aban­don­nait les arti­fices d’une écri­t­ure loin­taine pour se rap­procher d’un alpha­bet fidèle.

Il ne triche pas, il se rap­proche d’une per­fec­tion qui est le monde dans son extrême réalité.

Il éclip­sa l’écriture à l’instant où une lumière cos­mique décou­vrit la face cachée de sa page.
Les mots sont per­dus s’ils se détachent des let­tres dans le but de retrou­ver une par­tie invisible.

C’est à un au-delà des mots que nous assis­tons. Ici, la poésie ne vient pas du quo­ti­di­en, elle y va, débar­rassée des super­flus, des jolités, le tout dans une langue bien équili­brée, char­p­en­tée, ryth­mée, car il y a une belle musique (qui me fait penser à Bach) qui tire ses orig­ines d’un lan­gage clas­sique. Il y a beau­coup d’aphorismes tout en douceur, de vérités de vie, qui mine de rien, s’imposent.

Dif­fi­cile, peut-être, la pre­mière fois d’aborder un livre de Philippe Jaf­feux. Il rebute un peu mais des lec­tures répétées per­me­t­tent de com­pren­dre la pro­fondeur de sa pen­sée et sa justesse car la con­tra­dic­tion que con­tient la phrase est son unité. Il y a de l’intelligence aux aguets, une sen­si­bil­ité aigüe qui nous appren­nent l’humilité, la vie allégée et nous pro­posent une ligne de conduite.

Il écrivait avec des let­tres imag­i­naires car sa parole était trop réelle pour être retranscrite.

Présentation de l’auteur

Philippe Jaffeux

Philippe Jaf­feux habite Toulon. L’Ate­lier de l’Agneau édi­teur a édité la let­tre O L’AN / ain­si que courants blancs et autres courants.

Les édi­tions Pas­sage d’encres ont pub­lié N L’E N IEMeALPHABET de A à M et Ecrit par­lé. Les édi­tions Lan­sk­ine ont pub­lié Entre et Glisse­mentsDeux a été édité par les édi­tions Tin­bad et 26 Tours par les édi­tions Plaine Page. Nom­breuses pub­li­ca­tions en revues et en ligne .

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Jean-Marie Cor­busier se con­sacre à l’écriture et à la musique. Pro­fesseur de français, il se pas­sionne pour la lin­guis­tique et l’étude de la struc­ture des langues au par­ler rare et très dif­férent. Il a pub­lié presque une ving­taine de fois des recueils de poésies, prin­ci­pale­ment aux édi­tions du Tail­lis Pré. Il est aus­si chroniqueur pour dif­férentes revues dont le Jour­nal des poètes. Dernières pub­li­ca­tions aux Edi­tions  Le Tail­lis Pré (Châte­lin­eau) : Une neige peinte de pas (2011), Dans le jour soulevé (2013), La lampe d’hiver (2015), Le livre des oub­lis et des veilles (2017) , L’air, pierre à pierre (2018). La poésie met la langue dans un état cri­tique, elle est une source de pen­sées qui va par et pour elle-même dans une lec­ture où cha­cun l’invente, cette part indi­vidu­elle est la force du poème, son degré de vérité. 
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