> Philippe Jaffeux, Autres courants

Philippe Jaffeux, Autres courants

Par | 2018-01-29T12:05:56+00:00 15 septembre 2015|Catégories : Critiques, Philippe Jaffeux|

S’agit-il d’une suite offerte aux Courants Blancs ? A y regar­der de près, nous pour­rions le sup­po­ser, car en effet divers indices invitent à ima­gi­ner à tout le moins une filia­tion séman­tique avec ce qui a pré­cé­dé les Autres cou­rants.

A com­men­cer par le titre et la reprise du sub­stan­tif, qui met à l’honneur l’immanence d’une éner­gie créa­trice. Mais il y a éga­le­ment la cou­ver­ture, iden­tique pour les deux recueils, qui pro­pose une décli­nai­son de la même illus­tra­tion l’une en néga­tif de l’autre : éclair crème sur fond bleu nuit pour le pre­mier, éclair noir sur fond crème pour le second. Même typo­gra­phie, même for­mat, même nombre de pages…Ainsi le lec­teur se place dés l’abord dans l’attente d’une conti­nui­té. Existerait-il une réponse aux inter­ro­ga­tions rhé­to­riques énon­cées au pre­mier volume, un endroit où être en équi­libre entre l’imperceptible irré­so­lu de l’univers et le monde pal­pable ? L’impossible élé­ment de réso­lu­tion aurait-il été l’élément déclen­cheur de l’écriture ? A feuille­ter Autres cou­rants la dis­po­si­tion à la page décline le tra­cé de phrases qui assure là encore le lien avec les pre­miers Courants, et invite à suivre Philippe Jaffeux aux che­mins d’aphorismes qui posent à nou­veau la ques­tion de la pos­ture exis­ten­tielle de l’être face au réel et de sa pos­sible place comme énon­cia­teur, récep­teur et des­ti­na­taire d’une parole dont l’auteur ne cesse de remettre en ques­tion la capa­ci­té à assu­rer une com­mu­ni­ca­tion effi­ciente. Réflexion sur le lien entre la parole vola­tile et sonore et sa trace écrite, et sur cette ques­tion fon­da­men­tale qui est de ten­ter de cer­ner la scis­sion entre les deux types d’usages du dis­cours.

 

Autres courants Philippe Jaffeux Editions Atelier de l’agneau, 16 euros

Philippe Jaffeux, Autres cou­rants, Ateliers de l’agneau, Saint-Quentin-de-Caplong, 2015, 74 pages, 16 euros.

Ainsi la toute pre­mière phrase pro­pose dés le seuil de l’ouvrage une lec­ture réflexive sur l’acte d’écrire. Car il s’agit bien de texte, de mots dic­tés mais unis en un ensemble signi­fiant ins­crit sur des pages réunies et qui consti­tuent une glo­ba­li­té ser­vie par un para­texte signi­fiant. Ici donc par­ler la langue ne consti­tue que les pré­misses de son dépôt maté­riel et visible à la page. S’énonce alors la sur­prise du sens, celui qui échappe, et qui consti­tue ni plus ni moins que la lit­té­ra­ture.

Sa patience était oppor­tune depuis que les mots étaient tou­jours là où il ne les atten­dait pas.

Et cette thé­ma­tique se décline en méta­phores et allé­go­ries, en épais­seur et comme fil conduc­teur des phrases qui s ‘essaiment dans un rythme caden­cé et binaire. Alors à nou­veau nous voi­ci empor­tés dans l’univers de Philippe Jaffeux, celui du res­sas­se­ment, de la cir­cu­la­ri­té, et d’une écri­ture ser­vie par un lan­gage clos, c’est à dire dépour­vu de toute fonc­tion réfé­ren­tielle, si ce n’est celle de sa réflexi­vi­té sur lui-même. A ce titre la dédi­cace fait sens :

A la mémoire de ma mère,
Rosamund Jaffeux

Quoi d’autre que cette fonc­tion mater­nelle peut le plus magni­fi­que­ment sym­bo­li­ser cette cir­cu­la­ri­té, ce res­sas­se­ment au cercle d’un lan­gage clos sur lui-même. A ce titre, la réité­ra­tion de sub­stan­tifs tels que « cercle », « rond », « sphère », ain­si que champ lexi­cal de la cir­cu­la­ri­té jalonnent l’intégralité des pages du recueil :

Un cercle éclip­sa sa page rec­tan­gu­laire et ses yeux ronds furent illu­mi­nés par un cercle bom­bé.  (15)

Un inter­li­gnage céleste tombe entre des phrases éphé­mères afin de révé­ler la sim­pli­ci­té d’un vide hori­zon­tal..  (27)

L’inexistence inutile d’une boulle nulle arron­dit une sphère qui encercle l’insignifiance d’un rond vide  (p. 69)

Le ventre mater­nel, cet endroit de l’avant lan­gage, cet uni­vers clos où, avant de deve­nir énon­cia­teur construit à l’identité, l’enfant ne per­çoit que la musique et la sono­ri­té des paroles. Les apho­rismes s’égrainent sur un rythme binaire qui repro­duit le balan­ce­ment syn­co­pé du mou­ve­ment du fœtus, avant sa nais­sance, ber­cé par la marche de sa mère. Des struc­tures phras­tiques de la récur­rence des­sinent un pay­sage syn­taxique où l’anaphore côtoie des figures de répé­ti­tion telle que la méta­phore filée. Et les dis­po­si­tifs séman­tiques reprennent des topos et des champs lexi­caux qui s’inscrivent les uns après les autres au fil des pages sui­vant un rythme que rien ne vient rompre, car aucune scis­sion en cha­pitres ni en para­graphes ne dis­tingue de par­tie ni ne vient scin­der les pro­pos.

Ainsi cir­cu­la­ri­té et res­sas­se­ment repré­sentent la struc­ture consti­tu­tive des Autres cou­rants, et sont assu­rés par des dis­po­si­tifs syn­taxiques et séman­tiques qui créent un uni­vers réfé­ren­tiel clos. Le rythme sur lequel s’enchaînent les lita­nies se veut méta­phore des per­cep­tions intra-uté­rines. Et à ce titre la décli­nai­son lexi­cale de l’univers séman­tique des­si­né par l’auteur vient confir­mer cette réfé­rence à la fonc­tion mater­nelle et, de fait, à « l’avant lan­gage ».

Et c’est bien de cela dont il s’agit : aller au-delà du signe, pas­ser à tra­vers, mettre fin à sa dépen­dance au sens qui confère à sa dimen­sion com­mu­ni­ca­tion­nelle une impos­si­bi­li­té fon­cière, parce qu’utilisée, la langue est exsangue de son ipséi­té, et que c’est là, à cette source pre­mière, que réside sa puis­sance. Philippe Jaffeux emploi le lan­gage de manière inédite. Son uti­li­sa­tion hors de la fonc­tion réfé­ren­tielle crée des iso­to­pies qui assument un ancrage réfé­ren­tiel grâce à la répé­ti­tion des occur­rences, mais qui crée de plus en plus d’implicite. Car ici en effet les signes ne convoquent rien qui fasse appel à une iden­ti­fi­ca­tion à une expé­rience per­son­nelle, à des élé­ments fac­ti­tifs, et tout lyrisme est ban­ni du dis­cours. L’emploi du pro­nom per­son­nel de la troi­sième per­sonne du sin­gu­lier met à dis­tance l’énonciateur et opère une réflexi­vi­té des asser­tions. Il s’agit donc d’un dis­po­si­tif syn­taxi­co-séman­tique qui déclenche un recours au texte comme unique espace de signi­fiance. Nous assis­tons à la fabri­ca­tion d’une langue qui s’énonce à par­tir de sa propre sub­stance, de sa sin­gu­la­ri­té. Sa décli­nai­son façonne le tis­su de sa propre fabri­ca­tion.

Alors il est bien légi­time d’affirmer que Philippe Jaffeux tente l’escalade : inven­ter un nou­veau lan­gage, celui de l’énergie, une écri­ture de l’oralité, mais inédite, parce qu’écriture de la parole avant la parole, à la source de sa propre nais­sance, tout comme l’enfant arrive au monde hors du lan­gage dans la com­pré­hen­sion des éner­gies de l’univers. Mais n’est-ce pas là la pro­fon­deur habi­tée par tout artiste lorsqu’il retrans­crit les uni­ver­saux entre­po­sés dans une dimen­sion hors de toute tem­po­ra­li­té et de tout ancrage anec­do­tique ? Il semble alors légi­time d’invoquer la puis­sance du man­tra, cet assem­blage de pho­nèmes qui convoque une puis­sance sal­va­trice, cette langue hors réfé­rence au lan­gage qui s’adresse au corps. Et, nous le savons, Philippe Jaffeux écrit aus­si avec et par son corps, à par­tir de son corps, dans l’énergie de son corps, en fai­sant corps avec la machine, autre uni­vers clos, rond, binaire. Le lexique sert une parole qui double son carac­tère séman­tique et ses impé­ra­tifs syn­taxiques d’une por­tée orale, sonore. Le lexème devient l’unité pho­no­lo­gique. L’auteur insère l’oralité de la langue sous la puis­sance de l’écrit, et fait du lan­gage un man­tra dévo­lu à l’incantation d’une lita­nie uni­ver­selle.

Avec Autres cou­rants Philippe Jaffeux pour­suit donc son che­mi­ne­ment à l’édification d’une langue inédite. La cir­cu­la­ri­té énon­cée et struc­tu­relle se veut matrice à l’alignement de mots dévo­lus à l’établissement de signes dont le sens se double d’une puis­sance tan­trique, tant il est vrai que le res­sas­se­ment et la clô­ture séman­tique ne sont pas sym­bole d’enfermement mais repré­sentent le ferment de la nais­sance dune pos­si­bi­li­té de révé­ler la toute puis­sance de la langue, celle qui, lorsque le miracle sur­vient, invente la lit­té­ra­ture.

Présentation de l’auteur

Philippe Jaffeux

Philippe Jaffeux habite Toulon. L’Atelier de l’Agneau édi­teur a édi­té la lettre O L’AN /​​ ain­si que cou­rants blancs et autres cou­rants.

Les édi­tions Passage d’encres ont publié N L’E N IEMeALPHABET de A à M et Ecrit par­lé. Les édi­tions Lanskine ont publié Entre et GlissementsDeux a été édi­té par les édi­tions Tinbad et 26 Tours par les édi­tions Plaine Page. Nombreuses publi­ca­tions en revues et en ligne .

Philippe Jaffeux

Autres lec­tures

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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