> Dossier Philippe Jaffeux : autour de Glissements, Entre, Deux

Dossier Philippe Jaffeux : autour de Glissements, Entre, Deux

Par |2018-03-22T10:22:19+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Guillaume Basquin, Philippe Jaffeux|

 

 

 

 

Glissements                                         

   

 

Sur un rythme sta­kha­no­viste (trois livres en trois mois : Entre dans la même col­lec­tion en mars, ce livre aujourd’hui, et Deux à paraître le 10 juin chez Tinbad), le poète Philippe Jaffeux aligne les défis au monde poé­tique d’aujourd’hui : com­ment, à chaque livre, rejouer tout l’espace de la page ? Comment, à l’intérieur de cha­cun de ses livres, rejouer son livre à chaque page ? Et com­ment, sur chaque page, rejouer son livre à chaque phrase ? Tel est l’incroyable pari épis­té­mique que Jaffeux gagne : trois coups de dés ; autant de « vic­toires » poé­tiques.

Je ne vois guère que dans le ciné­ma struc­tu­rel amé­ri­cain des équi­va­lents for­mels à ce tra­vail de la langue : Paul Sharits, Michael Snow, Hollis Frampton, Tony Conrad, Ernie Gehr, etc. On sait qu’au lieu de tra­vailler avec des plans (comme le fait le ciné­ma nar­ra­tif), ou avec des pho­to­grammes (comme Peter Kubelka), ces cinéastes ont tra­vaillé à par­tir de kinèmes (terme for­gé par le cinéaste alle­mand Werner Nekes à la fin des années 60, signi­fiant un court ensemble de pho­to­grammes : 3 ou 4) ; de l’addition ou de la fric­tion de ces kinèmes, ils ont inven­té un ciné­ma qui ne devait rien à la nar­ra­tion, mais tout à la struc­ture, réin­ven­tée pour chaque film. Jaffeux, qui déforme les pho­nèmes d’une nou­velle façon à chaque page de ce Glissements, invente donc, à lui tout seul, la poé­sie struc­tu­relle (terme non trou­vé sur Internet par votre ser­vi­teur). À côté de cet impres­sion­nant tra­vail sur la struc­ture du poème, les jeux de mots ouli­piens sim­plistes d’un récent pléia­di­sé, « enle­ver le e » (in La Disparition), ne se ser­vir que d’une seule voyelle, jus­te­ment le « e » (in Les Revenentes), sonnent comme des jeux d’enfants, puisque la for­mule nar­ra­tive prin­ci­pale y res­tait intou­chée. On est mal­lar­méen ou on ne l’est pas…

Mais quid de ce titre, Glissements ? À chaque page, Jaffeux invente de nou­velles fric­tions entre les pho­nèmes : un coup (de dés) des lettres (trai­tées alors comme des pho­to­grammes) tombent (glissent), comme ici :

 

            L’im ge d’une force neuve résiste  ux impul­sions d’une  ttente

                   a                                           a                                a 

 

Ailleurs, des lettres se penchent en avant, tout en deve­nant capi­tales :

 

                                   huppE s’adresse à l’action d’une vitesse afin

            de déli­mi­ter la nature irres­pon­sable d’une force plas­ti­que

          xéni­quE

 

Plus loin, le texte se dis­loque sous l’effet de nou­velles fric­tions, plus fortes :

 

            L’alp   habet   se p   enche   au-d   essus   d’un   e mul

            ittud   e de trous   qui   libèr   ent l   e ver   t   ige

 

 

Ou bien, l’écriture retourne à son ori­gine pre­mière, quand tous les pho­nèmes étaient col­lés alors (c’est en lisant à voix haute qu’aux tout pre­miers siècles de notre ère on péné­trait le sens de textes dépour­vus eux aus­si de ponc­tua­tion et même d’intervalles entre les mots[1]), comme ici :

 

Lerêvedunfouhanteunelignequichassedesintervallesirréels

 

Celui qui ne se lira pas ce pas­sage à voix haute n’y retrou­ve­ra pas ses petits… Elle est retrou­vée ! quoi ? L’écriture des ori­gines… Il faut être « fou » comme un Jaffeux pour avoir osé s’imaginer qu’un tel retour serait se situer de fac­to à l’extrême avant-garde de notre bel aujourd’hui.

Par Guillaume Basquin


[1] In Guillaume Basquin,  (L)ivre de papier, éd. Tinbad, 2016.

 

   

*

 

Pénètre l'intervalle

 

 

Entre : pré­po­si­tion, indique que quelque chose se situe dans l'espace qui sépare des choses ou des êtres.

Entre : 2ème per­sonne du sin­gu­lier du verbe entrer à l'impératif pré­sent.

Voici pour ma brève intro­duc­tion à pro­pos du titre du der­nier livre de Philippe Jaffeux, Entre, aux édi­tions Lanskine.

 

On conn­naît l'auteur pour son tra­vail for­mel. Denis Heudré avait pro­duit une lec­ture cri­tique per­ti­nente à pro­pos de son Alphabet (de A à M), par­lant d'Objet Littéraire Non Identifié. Il notait éga­le­ment que Jaffeux écrit hasart et non hasard, ortho­graphe reprise dans cet opus où le mot revient sou­vent. Beaucoup d'étymologies ont été pro­po­sées dont celle de Guillaume de Tyr, rap­por­tée par Littré, « à savoir que le hasard est une sorte de jeu de dés, et que ce jeu fut trou­vé pen­dant le siège d'un châ­teau de Syrie nom­mé Hasart, et prit le nom de cette loca­li­té. ».

On ne peut que son­ger au poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, poème typo­gra­phique qui a sus­ci­té nombre d'exégèses aus­si bien quant aux espaces blancs qu'à une signi­fi­ca­tion éso­té­rique. Toujours est-il que le livre de Jaffeux nous donne, lui, au moins son secret de fabri­ca­tion en fin d'ouvrage, après le texte : « Entre est ponc­tué à l'aide d'une paire de dés. Les inter­valles entre chaque phrase s'étendent donc entre deux et douze coups de cur­seur. Entre est un texte aléa­toire qui est accom­pa­gné par l'empreinte de trois formes trans­cen­dantes : le cercle, le car­ré et le tri­angle. » On remarque d'emblée, ces inter­valles variables, ain­si que les « trous » en quelque sorte dans le texte, sur quatre à cinq lignes, don­nant à voir les figures géo­mé­triques ci-des­sus évo­quées. Ces contraintes for­melles énon­cées – part au moins aus­si impor­tante que le texte lui-même – qu'est-ce qui est dit dans la soixan­taine de pages de ce dis­po­si­tif ? Eh bien, je crois, ce que montre la forme elle-même : l'aléatoire et une volon­té de renou­ve­ler l'écriture et le rap­port à l'écriture. « Réjouissez-vous de pou­voir être détruits par un texte illi­sible » écrit Jaffeux (page 13). Jamais de point à la fin des phrases, l'espace variable (selon le coup de dés) et la majus­cule signe­ront le début de la phrase sui­vante. Ou encore : « Il redé­couvre le lan­gage d'une liber­té parce qu'il appar­tient à des lettres per­dues » (page26). C'est bien de cette liber­té, para­doxa­le­ment mise sous contraintes, fût-ce celles du hasard, qui est l'enjeu et qu'on trou­ve­ra plus dans les blancs, les lettres per­dues que dans le conte­nu pure­ment séman­tique des phrases. « Le hasart choi­sit des mots qui appa­raissent entre des inter­stices injus­ti­fiables » (page 51) : qu'on ne peut jus­ti­fier (en typo­gra­phie : ali­gner ; dans le lan­gage cou­rant en éta­blir le bien fon­dé). Sur la même page : « Célébrons des inter­valles qui rongent un idéal de l'écriture ».

Le seul mes­sage,  s'il en est un, répé­té rageu­se­ment, serait la célé­bra­tion de la vacui­té. Exemple :

 

« inter­agit avec un vide lit­té­ral        Des cou­rants

d'interlignes rafraî­chissent un éven­tail de vibra­tions

lisibles      Nos ombres sont au ser­vice d’un écart qui

appar­tient à ta lumière        Un ordi­na­teur cor­rom­pu

se conne    cte avec la ten­sion d'une image  Il relie

la cir­cu          lation de mes silences à la flui­di­té de

vos c               ontra­dic­tions        Elles passent devant

des                     pauses qui négligent un tra­vail de

no                        s mots            L'univers d'un

espace contemple le des­tin de nos illu­mi­na­tions 
»

 

D'autres ten­ta­tives d'abolition eurent lieu, du fond, de la forme, et de ce qu'on vou­dra. Jaffeux se situe dans ces extrêmes qui, s'ils n'emportent pas l'adhésion facile du grand nombre, pour­suit avec cohé­rence – peut-être bien que ce mot-là ne lui convien­drait pas – un tra­vail de sape, tou­jours néces­saire quand bien même il ne nous plai­rait pas.

 

« Une écri­ture impos­sible absorbe le geste d'une dis­tance incon­nue  La grâce d'un
sup­port vole au secours d'une phrase déci­dée à épui­ser une paire de dés  On touche la
limite d'une ponc­tua­tion qui joue avec une dis­pa­ri­tion du hasart 
»

 

Fin du livre sur ce mot fon­da­teur, semble-t-il. Le vor­tex blanc des inter­valles et des figures géo­mé­triques, aus­si trans­cen­dantes soient-elles, l'absorbe déjà.

 

Par Jean-Christophe Belleveaux

 

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Deux 

 

 

Il y a un aller- retour entre affir­ma­tion et néga­tion, les contraires s’y côtoient comme des évi­dences ou des néces­si­tés : L’intensité de nos extases et sa vir­tua­li­té tra­gique, de même que le concret et l’abstrait coha­bitent comme la joie et la dou­leur : L’équilibre d’un jour théâ­tra­li­sé res­sent l’aveuglement de sa clar­té putres­cible. Il y est ques­tion d’un per­son­nage qui s’appelle IL appa­rais­sant uni­que­ment par sa conscience et ses pen­sées. Ce n’est pas un livre que l’on inter­prète bien que chaque phrase déta­chée soit sujette à réflexion, il est plu­tôt res­sen­ti comme un rythme aux accords très régu­liers qui lui donnent un air de ten­dresse, de déjà enten­du mais où.

La grande uti­li­sa­tion du pos­ses­sif à la deuxième et à la troi­sième per­sonne assure une pré­sence humaine invi­sible mais par­tout pré­sente. Il s’agit tou­jours de quelque chose en cours qui pré­existe avant le dire qui le rap­porte. Il n’y a ni com­men­ce­ment ni fin. Sous ce flux de paroles, il y a beau­coup de véri­tés et de consta­ta­tions : Nos paroles sont des images qui recouvrent une ambiance incom­plète de ses per­cep­tions. Ces pos­ses­sifs créent un échange un dia­logue sous-jacent qui assurent une péren­ni­té qui laisse l’illusion d’un temps jamais défait, espèce de conti­nuum qui est, peut-être, le véri­table moteur de ce recueil : aller, aller tou­jours dans un pré­sent qui nous rap­proche de l’événement et du IL sym­bo­li­sant les autres en une seule uni­té. Ce temps pré­sent par­tout uti­li­sé est une affir­ma­tion qui nie toute fuite pos­sible. L’auteur tient le lec­teur sous sa coupe men­tale qui quel­que­fois agace notre lec­ture. Le livre fer­mé, nous l’ouvrons à nou­veau.

Nos planches char­pentent le pay­sage de notre flot­tai­son sur les res­sources d’un théâtre avor­té. N’oublions pas, nous sommes au théâtre, théâtre humain où l’action n’y est pas située mais prend racine à l’extérieur dans la vraie vie. C’est un dia­logue par­ti­cu­lier où les répliques peuvent être inter­ver­ties parce qu’elles ne sont pas la suite les unes des autres. Serait-ce l’impossibilité de com­mu­ni­quer entre les mots et l’expression de l’égoïsme ambiant et du cha­cun pour soi. Cependant, il existe des ten­ta­tives de pré­sences, des ébauches à recher­cher dans les pro­fon­deurs des répliques. Il existe un rap­port étroit entre la parole, le mot, l’alphabet, la page, le mutisme et le silence sur lequel il fau­drait se pen­cher dans une étude appro­fon­die.

Tout égale tout, serait-ce l’ultime rap­port, l’ultime consta­ta­tion, la voix/​voie royale vers l’acceptation de la vie, vers la sor­tie du théâtre pour abou­tir au grand air de la réa­li­té, la dépos­ses­sion de toute chose, l’expression d’une éga­li­té qui assu­re­rait un bien- être à la manière des Epicuriens ? IL rat­tache le souffle de fer à celui de la mer pour renou­ve­ler l’air d’une per­mu­ta­tion exacte. Y ver­rait-on l’ultime désir ?

Deux, chiffre de l’amour, du croi­se­ment, du dia­logue, de l’existence de l’autre comme le laisse sup­po­ser Mondrian dans cette pein­ture de cou­ver­ture épu­rée où l’essentiel y est dit d’un simple regard. Le livre fer­mé, j’éprouve la même sen­sa­tion par- delà les 230 pages com­pre­nant 1222 dia­logues par des per­son­nages nom­més N°1 et N°2. Il me semble que ce recueil ne contient qu’une seule phrase à variantes inlas­sa­ble­ment répé­tées s’approfondissant vers une cer­taine tran­quilli­té qui exclut le doute par la pudeur d’une expres­sion qui garde la mesure juste des pro­pos et qui nous inter­pelle plus par la pen­sée que par l’émotion.

 

Par Jean-Marie Corbusier 

 

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