> Philippe Jaffeux, Autres courants

Philippe Jaffeux, Autres courants

Par | 2018-01-29T10:32:45+00:00 10 mai 2015|Catégories : Critiques, Philippe Jaffeux|

Des mots récur­rents se par­tagent le recueil : pages, alpha­bet, lettres, inter­lignes, inter­li­gnage, ordi­na­teur et sou­lignent l’approfondissement d’une pen­sée qui ne se veut jamais défi­ni­tive.

Philippe Jaffeux n’hésite pas à mettre en cause l’écriture même en affir­mant qu’elle ment, tout en recon­nais­sant que l’ordinateur est par­fois d’un cer­tain secours : Il per­dit le contrôle d’un alpha­bet émo­tif et fut pris en main par le cla­vier d’un ordi­na­teur froid. Nous sommes récu­pé­rés, l’écart, le manque peuvent être codi­fiés, ou bien sou­mis au hasard : L’alphabet souffle sou­vent dans la direc­tion du vent qui se plie sous le poids d’un sens impré­vi­sible. L’auteur relie sou­vent ce qu’on oublie de lier par volon­té ou par igno­rance : Les lettres se répon­daient en écho parce qu’elles étaient per­çues par une écri­ture ques­tion­née.

Autres courants Philippe Jaffeux Editions Atelier de l’agneau, 16 euros

Autres cou­rants, Philippe Jaffeux Editions Atelier de l’agneau, 16 euros

 Le fon­de­ment de l’écriture ne serait-il pas l’idée mise à jour dans tous ses sens pos­sibles, sans prise de posi­tion res­tric­tive : une ouver­ture sur le monde. Il y a, peut-être, une plus grande uni­té entre les choses qu’il n’y paraît. Un monde un et unique, mul­ti sens où les contraires coha­bitent à se faire exis­ter. L’interlignage, lieu de la sépa­ra­tion, devient moteur : Un inter­li­gnage néces­saire s’unissait à ses paroles vides pour don­ner un sens à l’inutilité   d’un air invi­sible. Ce sont des paroles nettes sans détour appuyées par un rythme qui est une espèce de décla­ma­tion affir­ma­tion. Quelquefois, il y a sur­chauffe des lettres qui s’accrochent l’une à l’autre pour for­mer un seul mot comme si le sens vou­lait aller plus vite pour s’exprimer et ain­si sup­pri­mer les inter­valles. Philippe Jaffeux inter­roge tous les sup­ports d’écriture.

L’alphabet joue un rôle cen­tral, liant les choses dans un uni­vers com­po­sé, agen­cé, construit. La den­si­té des mots crée une méta­phore de tout un voca­bu­laire usuel qui nous pro­jette hors de nous. Une force nous échappe, celle du réel per­çu dans d’autres pro­por­tions, des idées, des images jamais ima­gi­nées jusqu’à là. Univers explo­ré à par­tir de n’importe quel point de vue, à par­tir d’un cer­tain nombre de mots de base qui se répondent de page en page, et pas seule­ment, mais comme écho d’eux-mêmes appe­lant d’autres échos. Inséré dans l’espace et le temps du quo­ti­dien, le lec­teur se dédouble : lui et non lui, là et pas là. Ce qui est décons­truit n’est pas la phrase mais notre regard men­tal. C’est ici que sur­gissent l’inquiétude, le doute de notre pen­sée. Nous voi­là bous­cu­lés comme si la langue ne nous aidait plus, comme si nous étions seuls face à un monde néan­moins connu dont les repères auraient chan­gé,  même légè­re­ment. Et cepen­dant tout reste net, pré­cis, affir­mé dans sa pré­sence, ce qui aug­mente notre malaise. L’auteur nous oblige à relire ses phrases où le doute géné­ra­le­ment ne sur­vient que par un seul mot déran­geant l’ensemble.

Philippe Jaffeux nous retient et nous dit : pas si vite mon gaillard, tu dois payer le pas­sage. Le poète réclame son obole, c’est-à-dire la lec­ture atten­tive de ses phrases, leur relec­ture. Il met en évi­dence le mys­tère de la pen­sée, mal­gré nos moyens tech­niques dont le pre­mier est l’alphabet dont toute connais­sance est issue. La science repose sur l’alphabet et l’écriture relie tout à tout, avec aujourd’hui l’existence de l’ordinateur. Dans la fausse ordon­nance du monde, Philippe Jaffeux met un grain de sable, bloque le sys­tème, met la sécu­ri­té men­tale en doute et cepen­dant ses phrases sonnent comme des cer­ti­tudes. Et si nous pen­sions autre­ment, car c’est ce qui nous est pro­po­sé : réflé­chir. Il ne nous laisse pas de répit, jusqu’à par­fois nous brouiller avec la pen­sée elle-même. La parole est éphé­mère et chao­tique, l’écriture pré­caire et le tra­vail du poète est celui d’un faus­saire. Nous dis­po­sons de peu de moyens pour appré­hen­der le réel et mettre en avant la rai­son dans ces phrases écrites au pas­sé, pour la plu­part, mais tel­le­ment pré­sentes.

Courants blancs, autres cou­rants, cou­rants froids qui tra­versent ces recueils où toute la part de sen­ti­men­ta­li­té ne trouve que peu de refuge au pro­fit de pen­sées comme si la seule ratio­na­li­té s’imposait. Nous sommes plus dans un monde abs­trait, un monde à conqué­rir où Philippe Jaffeux nous pré­sente des évi­dences qui peut-être ne sont que des doutes camou­flés, voire des évi­dences retour­nées contre elles-mêmes. Ces recueils reflètent nos socié­tés plus aux prises avec la volon­té de sur­vie plu­tôt que l’acceptation d’un des­tin. Conquérir, se conqué­rir trouvent reflets dans ces phrases, qui para­doxa­le­ment appellent à une révolte, à un retour sur ce qui est (voir le rôle joué par les mots en oppo­si­tion qui dyna­misent un mou­ve­ment de va-et-vient qui les dépasse). Le pas­sé de l’univers des­cen­dit dans son corps lorsqu’il s’éleva au-des­sus de son égo sans ave­nir. Il y a une espèce de mou­ve­ment pen­du­laire qui régule chaque phrase en liai­son avec l’ensemble et qui en assure la séré­ni­té.  En lisant autres cou­rants, je ne peux m’empêcher de les relier au tic tac de l’horloge de par­quet qui divise et soude le temps, qui ins­talle dans l’espace le bien-être de l’écoute, la péren­ni­té du monde  en mou­ve­ment.

Cependant dans les trois ou quatre der­nières pages du recueil, j’y res­sens comme un léger chan­ge­ment de cap, où la pré­sence humaine dans ce qu’elle mani­feste de sen­si­bi­li­té, d’émotion revient au tra­vers des larmes, des mains, de la nature de la voix, de la peur de par­ler : chaque voix pos­sé­dait son regard car il appar­te­nait à un silence qui ne pro­ve­nait pas de sa parole. Philippe Jaffeux lan­ce­rait-il sa parole ailleurs pour nous réser­ver d ‘autres sur­prises ?                                                                                                                      

Présentation de l’auteur

Philippe Jaffeux

Philippe Jaffeux habite Toulon. L’Atelier de l’Agneau édi­teur a édi­té la lettre O L’AN /​​ ain­si que cou­rants blancs et autres cou­rants.

Les édi­tions Passage d’encres ont publié N L’E N IEMeALPHABET de A à M et Ecrit par­lé. Les édi­tions Lanskine ont publié Entre et GlissementsDeux a été édi­té par les édi­tions Tinbad et 26 Tours par les édi­tions Plaine Page. Nombreuses publi­ca­tions en revues et en ligne .

Philippe Jaffeux

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Jean-Marie Corbusier, né en 1950, a publié une quin­zaine de pla­quettes et de recueils de poé­sies dont huit aux Editions du Taillis Pré, la plu­part accom­pa­gnés d’un fron­tis­pice de Dominique Neuforge. Il y a une volon­té de trou­ver l’idée juste plu­tôt que des images ou des sen­sa­tions. Le poème est un moyen de com­bat pour assu­rer une sur­vie men­tale, paral­lèle au quo­ti­dien. La parole n’est pré­sente que pour être tra­ver­sée puis ren­voyée au silence. Son poème est sans fond, sans limite, sans pour­quoi et sans rai­son. Il est le car­re­four de l’être.

Jean-Marie Corbusier a publié un Atelier du poème consa­cré à Perros, Un pas en avant de la mort (Recours au Poème édi­teurs, 2014).

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