> Philippe Mathy, Veilleur d’instants

Philippe Mathy, Veilleur d’instants

Par | 2018-01-03T23:28:42+00:00 19 octobre 2017|Catégories : Critiques, Philippe Mathy|

Nous oscil­lons entre joie et peine, songe et réa­li­té, vie et mort aus­si quel­que­fois. Ce recueil est un appel au par­tage dans le réel du monde exté­rieur par­fois ten­du vers l’enfance comme un der­nier rem­part, une der­nière manière de sup­por­ter le pré­sent. Cependant, très peu de choses suf­fisent pour nous rendre à notre plai­sir d’exister et à nous relan­cer tou­jours plus loin que nous. Toute lumière est si proche de nous à qui sait regar­der. Au tra­vers de l’inventaire du pour et du contre, Philippe Mathy tisse une condi­tion de vie :

Le sen­tier sur lequel je m’avance va, tor­tueux, indif­fé­rent, comme si son seul sou­ci était d’arriver à sa fin.
le quit­ter, au risque de me déchi­rer aux ronces.

Philippe MATHY, Veilleur d’instants, Peintures de Pascale Nectoux,
Editions L’herbe qui tremble, 144 pages, 16 € ;
ce recueil a été cou­ron­né par le prix Mallarmé 2017

Analyse de toutes les réponses pos­sibles à la vie, la poé­sie de Philippe Mathy est sans fin, elle nous échappe tou­jours comme la vie. Je la com­pa­re­rai à un éclat bref de lumière qui ne cesse même dis­pa­ru de conti­nuer à nous éclai­rer et que nous recher­chons en vain dans sa maté­ria­li­té. Poésie dérou­tante car son excès de « sim­pli­ci­té » fait exis­ter nos sens et nos réflexions à une telle dimen­sion que nous nous y per­dons. Nous tom­bons dans l’éternité. Surprenant les dédi­caces ain­si que le nombre d’auteurs mis en exergue comme si Philippe Mathy vou­lait ras­sem­bler un nombre de per­sonnes, d’autres Veilleurs d’instants. Beau titre qui nous livre des échap­pées comme un oubli de soi bref et répé­ti­tif. La Loire y est prise comme maître d’œuvre, tous nos sens concen­trés s’ordonnent au rythme et au mou­ve­ment de cette nature quel­que­fois per­son­na­li­sée. Ne soyons pas dupes, ce ne sont que les points de départ d’une réflexion ou d’une approche méta­phy­sique qui nous revoient à un au-delà et à la pré­sence des autres. Cette volon­té de faire coha­bi­ter les contraires donnent de très belles images qui sont le reflet du réel propre à cha­cun d’entre nous. Ce sont des signes qui donnent à inter­pré­ta­tion par­mi les élé­ments de la nature qui se répondent même dans leur éloi­gne­ment : Un oiseau a lan­cé son chant /​/​ petite pierre pour les rico­chets. Cet appel vers la beau­té de la vie sans conces­sion éclaire le sol un ins­tant puis nous y replonge : Sur le tapis de l’herbe, /​/​ Je demeure assis, /​/​ ne sachant com­ment /​/​ sur­vivre à mes rêves. Les mots res­tent aus­si impuis­sants lorsque sor­tis de nous ils abordent le monde et nous déçoivent, fanés. L’auteur s’aperçoit que si cette nature donne, elle n’est rien sans notre volon­té de col­la­bo­rer : Au fond de nous des che­mins. Il faut les prendre par la main, là où le vent rêve encore d’horizons rami­fiés.                                                                                                                                                          

 Les pein­tures de Pascale Nectoux nous laissent des lignes comme celles de la main qui nous parlent et se taisent à la fois par leurs rami­fi­ca­tions. Couleurs par­fois vives qui deviennent éclats ou au contraire se libèrent dans la sobrié­té et le repos. Tout un pay­sage se dévoile vu de loin dans la fraî­cheur de ses inter­ro­ga­tions.

Le ruis­seau chante
sur les pierres
qui pour­raient
le bles­ser

Où va la vie qui va
si vite
si belle
si cruelle ?

 

Ici aus­si, la fraî­cheur d’une évi­dence rai­son­née par­court chaque poème. Tout est signe et nous fait signe dans la sobrié­té de l’instant et l’absence de naï­ve­té. La pro­fon­deur y a une légè­re­té et une sou­plesse qui font de chaque poème une accep­ta­tion. Ce monde extrê­me­ment sen­sible y est rond de sa pré­sence, des échos qui se réper­cutent et assurent l’unité d’un vécu simple et pre­nant. L’heure est à une har­mo­nie dif­fuse. Chemin ini­tia­tique, Philippe Mathy nous conduit vers une beau­té de plus en plus réser­vée écou­tant le plein de la vie. Le mot s’efface devant la chose, tous deux se libèrent pour lais­ser leur pré­sence seule briller. Le monde vrai se super­pose à un monde de rêve éveillé où le corps trouve encore l’espace pour s’épanouir et vibrer au milieu d’un monde immé­diat. Recueil d’une pro­fonde sen­si­bi­li­té, l’auteur ne verse jamais dans le lyrisme, tout y est mesu­ré avec maî­trise et une grande jus­tesse de ton, la même tout au long du recueil. Veilleur d’instants, un de nos plus beaux métiers d’être humain.

Présentation de l’auteur

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Jean-Marie Corbusier

Jean-Marie Corbusier, né en 1950, a publié une quin­zaine de pla­quettes et de recueils de poé­sies dont huit aux Editions du Taillis Pré, la plu­part accom­pa­gnés d’un fron­tis­pice de Dominique Neuforge. Il y a une volon­té de trou­ver l’idée juste plu­tôt que des images ou des sen­sa­tions. Le poème est un moyen de com­bat pour assu­rer une sur­vie men­tale, paral­lèle au quo­ti­dien. La parole n’est pré­sente que pour être tra­ver­sée puis ren­voyée au silence. Son poème est sans fond, sans limite, sans pour­quoi et sans rai­son. Il est le car­re­four de l’être.

Jean-Marie Corbusier a publié un Atelier du poème consa­cré à Perros, Un pas en avant de la mort (Recours au Poème édi­teurs, 2014).

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