La route la même
tou­jours la même
et différente
ses points de repères
ses surprises
cette nuit qui quelquefois
tra­verse le jour

J’ai rêvé quelque­fois de faire de ce tra­jet un chef‑d’œuvre de l’effacement, l’artiste dis­parais­sant dans les tours, les détours, les courbes, les plis, les replis de la route.

Cette route page blanche
page d’écriture
emportée
dans sa fragilité sa force
je donne ce que tu nommes
dit la route
qui s’efface et revient

 

Lionel SEPPOLONI, La Route ordi­naire, Encres de Macha Poyn­der, Édi­tions Livres du Monde, 19,90 €.

C’est le Jour­nal de la D207, le par­cours dure vingt min­utes, se fait tous les jours dans les deux sens sur l’espace de temps d’une année. Tout se passe à bord d’une voiture, appelée un char, der­rière un pare-brise, sous l’action par­fois des essuie-glaces, de la buée, bref ce qui empêche de voir libre­ment, puis la vue se dégage, le voy­age recom­mence inlassablement.

La route est ce à quoi elle con­duit : paysages de saisons, pas­sants, maisons, tour­nants, usagers…tout y dérive dans de mul­ti­ples aspects qui s’interpénètrent. Pro­gres­sive­ment, l’auteur s’élève vers une route men­tale : La lumière de la vie. Etre en route c’est être en vie. Le paysage décrit est un pré­texte à dire autre chose de plus intime, de plus général ou de plus abstrait. Mais le paysage con­cret finit tou­jours par revenir comme s’il était point de repère. C’est une voix calme et posée, posée sur le monde dans son évi­dence et son inter­pré­ta­tion. Route en tant que reflets de la moder­nité. Beau­coup de flou et de brouil­lard passent par ces pages où l’accent porte le plus sou­vent sur l’un de nos sens qui est : voir.

Le poème n’est que
route réitérée
ressasse­ment heureux

C’est la route du réel échap­pée des fauss­es routes de la fic­tion et peut-être de la rai­son. Elle y est par­fois per­son­nifiée. La route est : ten­ter d’être là. Ce jour­nal dit le vis­i­ble sans fior­i­t­ure, le durable comme l’éphémère, la fix­ité comme le change­ment. Petite route sec­ondaire, frag­ment de route, suiv­ie dans la néces­sité et l’habitude : route étroite de nos vies ordinaires.

La route est de l’inattendu qui veille.

Monde aux échap­pées tan­tôt claires tan­tôt som­bres, monde lim­ité par l’espace et le temps mesurés au rythme des jours qui s’ouvrent aux dimen­sions de l’univers. Monde élé­men­taire ser­vant de point d’appui où toutes les formes de vie cohab­itent dans une unité qui les dépasse. La route n’est pas une fuite qui nous ramène tou­jours au même cen­tre, le même point d’un nou­veau départ : Ce paysage apprivoisé.  C’est tout un cadre de vie que des­sine l’auteur, toute une philoso­phie sous-jacente, une manière de dire oui au monde par ses moin­dres détails qui nous élèvent vers une lumière pour étrein­dre la taille de la terre. Jour­nal en sym­biose avec le présent de tous les jours et le déroule­ment des faits d’ici ou d’ailleurs dans leur objec­tiv­ité. L’espace aus­si frag­men­té soit-il reste tou­jours entier, monde un.

L’accident per­son­nel tra­ver­sé, dit André Du Bouchet, la parole par sa répéti­tion se tra­verse et donne sur une pléni­tude syn­onyme de néant car nous n’allons nulle part sinon au même, vers cet espoir con­tenu dans sa banal­ité qui le grandit.

La route comme devant nous, sor­tie d’un tun­nel, ain­si le sug­gèrent les encres de Macha Poyn­der, une route de nuit éclairée par des phares d’où ressor­tent les tracés clairs des lignes de sépa­ra­tion et de pro­tec­tion. Route qui dans les deux dernières encres, finit par dis­paraître pour ne laiss­er que cer­taines traces légères et sub­tiles. Est-ce une route à oubli­er ou à recom­pos­er à par­tir d’éléments épars ?

mm

Jean-Marie Corbusier

Jean-Marie Cor­busier se con­sacre à l’écriture et à la musique. Pro­fesseur de français, il se pas­sionne pour la lin­guis­tique et l’étude de la struc­ture des langues au par­ler rare et très dif­férent. Il a pub­lié presque une ving­taine de fois des recueils de poésies, prin­ci­pale­ment aux édi­tions du Tail­lis Pré. Il est aus­si chroniqueur pour dif­férentes revues dont le Jour­nal des poètes. Dernières pub­li­ca­tions aux Edi­tions  Le Tail­lis Pré (Châte­lin­eau) : Une neige peinte de pas (2011), Dans le jour soulevé (2013), La lampe d’hiver (2015), Le livre des oub­lis et des veilles (2017) , L’air, pierre à pierre (2018). La poésie met la langue dans un état cri­tique, elle est une source de pen­sées qui va par et pour elle-même dans une lec­ture où cha­cun l’invente, cette part indi­vidu­elle est la force du poème, son degré de vérité.