> Lionel Seppoloni, La Route ordinaire

Lionel Seppoloni, La Route ordinaire

Par | 2018-01-06T10:36:43+00:00 24 octobre 2017|Catégories : Critiques, Lionel Seppoloni|

 

La route la même
tou­jours la même
et dif­fé­rente
ses points de repères
ses sur­prises
cette nuit qui quel­que­fois
tra­verse le jour

J’ai rêvé quel­que­fois de faire de ce tra­jet un chef-d’œuvre de l’effacement, l’artiste dis­pa­rais­sant dans les tours, les détours, les courbes, les plis, les replis de la route.

Cette route page blanche
page d’écriture
empor­tée
dans sa fra­gi­li­té sa force
je donne ce que tu nommes
dit la route
qui s’efface et revient

 

Lionel SEPPOLONI, La Route ordi­naire, Encres de Macha Poynder, Éditions Livres du Monde, 19,90 €.

C’est le Journal de la D207, le par­cours dure vingt minutes, se fait tous les jours dans les deux sens sur l’espace de temps d’une année. Tout se passe à bord d’une voi­ture, appe­lée un char, der­rière un pare-brise, sous l’action par­fois des essuie-glaces, de la buée, bref ce qui empêche de voir libre­ment, puis la vue se dégage, le voyage recom­mence inlas­sa­ble­ment.

La route est ce à quoi elle conduit : pay­sages de sai­sons, pas­sants, mai­sons, tour­nants, usagers…tout y dérive dans de mul­tiples aspects qui s’interpénètrent. Progressivement, l’auteur s’élève vers une route men­tale : La lumière de la vie. Etre en route c’est être en vie. Le pay­sage décrit est un pré­texte à dire autre chose de plus intime, de plus géné­ral ou de plus abs­trait. Mais le pay­sage concret finit tou­jours par reve­nir comme s’il était point de repère. C’est une voix calme et posée, posée sur le monde dans son évi­dence et son inter­pré­ta­tion. Route en tant que reflets de la moder­ni­té. Beaucoup de flou et de brouillard passent par ces pages où l’accent porte le plus sou­vent sur l’un de nos sens qui est : voir.

Le poème n’est que
route réité­rée
res­sas­se­ment heu­reux

C’est la route du réel échap­pée des fausses routes de la fic­tion et peut-être de la rai­son. Elle y est par­fois per­son­ni­fiée. La route est : ten­ter d’être là. Ce jour­nal dit le visible sans fio­ri­ture, le durable comme l’éphémère, la fixi­té comme le chan­ge­ment. Petite route secon­daire, frag­ment de route, sui­vie dans la néces­si­té et l’habitude : route étroite de nos vies ordi­naires.

La route est de l’inattendu qui veille.

Monde aux échap­pées tan­tôt claires tan­tôt sombres, monde limi­té par l’espace et le temps mesu­rés au rythme des jours qui s’ouvrent aux dimen­sions de l’univers. Monde élé­men­taire ser­vant de point d’appui où toutes les formes de vie coha­bitent dans une uni­té qui les dépasse. La route n’est pas une fuite qui nous ramène tou­jours au même centre, le même point d’un nou­veau départ : Ce pay­sage appri­voi­sé.  C’est tout un cadre de vie que des­sine l’auteur, toute une phi­lo­so­phie sous-jacente, une manière de dire oui au monde par ses moindres détails qui nous élèvent vers une lumière pour étreindre la taille de la terre. Journal en sym­biose avec le pré­sent de tous les jours et le dérou­le­ment des faits d’ici ou d’ailleurs dans leur objec­ti­vi­té. L’espace aus­si frag­men­té soit-il reste tou­jours entier, monde un.

L’accident per­son­nel tra­ver­sé, dit André Du Bouchet, la parole par sa répé­ti­tion se tra­verse et donne sur une plé­ni­tude syno­nyme de néant car nous n’allons nulle part sinon au même, vers cet espoir conte­nu dans sa bana­li­té qui le gran­dit.

La route comme devant nous, sor­tie d’un tun­nel, ain­si le sug­gèrent les encres de Macha Poynder, une route de nuit éclai­rée par des phares d’où res­sortent les tra­cés clairs des lignes de sépa­ra­tion et de pro­tec­tion. Route qui dans les deux der­nières encres, finit par dis­pa­raître pour ne lais­ser que cer­taines traces légères et sub­tiles. Est-ce une route à oublier ou à recom­po­ser à par­tir d’éléments épars ?

mm

Jean-Marie Corbusier

Jean-Marie Corbusier, né en 1950, a publié une quin­zaine de pla­quettes et de recueils de poé­sies dont huit aux Editions du Taillis Pré, la plu­part accom­pa­gnés d’un fron­tis­pice de Dominique Neuforge. Il y a une volon­té de trou­ver l’idée juste plu­tôt que des images ou des sen­sa­tions. Le poème est un moyen de com­bat pour assu­rer une sur­vie men­tale, paral­lèle au quo­ti­dien. La parole n’est pré­sente que pour être tra­ver­sée puis ren­voyée au silence. Son poème est sans fond, sans limite, sans pour­quoi et sans rai­son. Il est le car­re­four de l’être.

Jean-Marie Corbusier a publié un Atelier du poème consa­cré à Perros, Un pas en avant de la mort (Recours au Poème édi­teurs, 2014).