> Fil de Lecture de Jean-Marie CORBUSIER

Fil de Lecture de Jean-Marie CORBUSIER

Par | 2018-05-25T16:55:33+00:00 7 mars 2016|Catégories : Critiques|

 

"Neige sur la forge", Jean-Loup Trassard

 

Lecteurs, je ne vous connais tou­jours pas, tan­dis que vous qui avez lu jusqu’à cette page connais­sez mon désir de mêler forge et mots, c’est une sou­dure à chaude por­tée, afin de vous faire entrer à l a forge rien qu’en sui­vant mes phrases.

Le mot ser­ré au plus près de la chose à dire, non pas mon­trée par la pré­sence du geste, mais par des phrases qui dans l’esprit construisent le poème des élé­ments. Pour peu, nous empoi­gne­rions pinces et mar­teaux à nous essayer à for­ger. Mais ce métier requiert d’intimes et de pré­cieuses connais­sances, fruit d’un savoir trans­mis mais sur­tout d’une obser­va­tion dont l’acuité laisse devi­ner force et intel­li­gence. Jean-Loup Trassard nous montre la force des mots capables non pas de créer un monde mais de faire exis­ter un monde pré­sent. Il vou­drait que les lec­teurs res­sentent jusqu’au bout, jusqu’au bruit, jusqu’à l’odeur déga­gée par un tra­vail qui fut de haute uti­li­té. La pré­ci­sion des des­crip­tions d’outils et de gestes, la pré­sence du for­ge­ron, per­son­nage cen­tral et mythique, et, de quelques autres plus effa­cés, assurent le récit dans sa pro­gres­sion qui repasse tou­jours par le même point de départ : le tra­vail bien fait à lon­gueur de dizaines d’années. Récit d’un monde pas­sé que l’art de l’auteur nous rend dans son actua­li­té. Jean-Loup Trassard tour­né vers un autre monde nous en dévoile toutes les néces­si­tés, toute la vie sociale que requé­rait l’entraide où la force des moyens tech­niques était com­pen­sée par l’habileté manuelle réflé­chie. Monde dont la dure­té de vie ne nous échappe pas où la force phy­sique est un atout de sur­vie et de réus­site. Monde riche de ses néces­si­tés, débar­ras­sé des sur­plus, lais­sé  aux exi­gences du quo­ti­dien essen­tiel, se dégage une plé­ni­tude, un bien-être dis­pa­ru aujourd’hui. Récit écrit d’une traite comme cette vie d’un seul tenant.

Tout un voca­bu­laire appro­prié nous laisse par­fois rêveur, ces mots dis­pa­rus ou jamais enten­dus parce que l’usage du geste nous est incon­nu, libère dans un par­cours de vie décrit, comme une espèce de conte, un monde mer­veilleux clos sur lui-même, la neige, la forge et en même temps ouvert sur un aspect de vie dis­pa­rue qui un ins­tant brille comme une flamme dans l’obscurité.

Des sub­ti­li­tés lin­guis­tiques, étranges par­fois, nous font péné­trer au cœur du réel : « L’acier est plus dure à tra­vailleu » tou­jours nom­mé au fémi­nin. C’est tout l’art de l’écrivain que nous pré­sente ici Jean-Loup Trassard, des mots, rien que des mots, mais choi­sis, assem­blés qui libèrent leurs sono­ri­tés, leur lumière ancienne et actuelle. La pro­gres­sion du récit, en avant en arrière, tient à sa répé­ti­tion qui n’est jamais la même, comme cette vie aux gestes immuables, aux jours réglés. L’intime mélange des temps impar­fait et pré­sent assure un va-et-vient entre aujourd’hui et hier pour ne plus faire qu’un seul monde.

La mer­veilleuse langue per­son­nelle, à tous les sens du mot, tou­jours uti­li­sée dans tous ses récits poé­tiques laisse une séré­ni­té proche d’un cer­tain bon­heur. Récit qui comme un roman nous tire en avant car il nous rend curieux d’en connaître tou­jours plus :

Un bon­homme me dit : ma jument è n’mange point, è mai­grit. Je lui regarde dans la goule : je sais ce qu’elle a vot’ jument, le lam­pas. Alors, je l’ai soi­gnée après elle allait très bien. Le lam­pas, c’est de la viande qui pousse au palais, plus longue que les dents…

Jean-Loup Trassard mêle sa voix à celle du héros, raconte, com­mente, explique, pousse la langue dans ses rami­fi­ca­tions les plus proches de l’existence. Il nous décrit avec force détails des outils, la façon de s’en ser­vir, la manière de rec­ti­fier par le fer la marche d’un che­val. Nous sommes par­mi les hommes au tra­vers d’une langue qui finit par nous dépas­ser, que nous rejoi­gnons comme une lampe presque inac­ces­sible, posée devant nous. Le réel est deve­nu poé­sie.

D’un pays le même, j’écoute tou­jours la voix de Jean-Loup Trassard par­ler de moi.

 

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 "Ce que disent peut-être les mains", Yves Namur

 

 

Serait-ce le rêve d’une réa­li­té deve­nue réa­li­té, un va-et-vient de l’un à l’autre ?

Ces mains unies nous laissent à notre soli­tude. Un ins­tant, nous avons éprou­vé comme un salut balayé par le rap­pel à l’ordre de notre condi­tion sur­mon­tée par un au-delà du lan­gage plus pré­gnant, plus ajus­té. La porte s’est ouverte sur quelque chose sans fond qui l’instant de l’éclair a été pro­fon­dé­ment res­sen­ti. Le retour sur cet ins­tant l’annule, il ne reste qu’une ombre une cer­ti­tude, certes, logée au fond du ventre. Des poèmes pour y accro­cher la vie, pour ten­ter l’expérience à mains nues, pour don­ner sens à ce qui n’en a point, pour enfin se don­ner le pas en avant de la mort, comme un salut ter­restre.

La main qu’Yves Namur ques­tionne, ques­tionne le monde. Ici, c’est une main qui répond à une autre main. Elle n’est ni celle de l’artisan ni celle où s’appuient les gestes au quo­ti­dien. Elle est le lien, l’appel par- delà les absences, l’appel vers l’autre main qui n’est pas nôtre. Langage sans mot arti­cu­lé, elle est l’angoisse et la jouis­sance, le doute et la quié­tude. Elle est la main dans son com­bat avec l’ange pour appro­cher l’ange, ter­restre celui-là. La main amou­reuse qui réunit dans le trem­ble­ment de la join­ture, car le tou­cher nous efface à tout moment, peut-être.

Ces mains qui vont jusqu’à l’extrémité de nous et nous dépassent sont en même temps une limite, la marque de l’espéré, la vie enfin hors de soi et qui ne s’atteint pas. Et pour­tant que sai­sit-on entre les mains sinon un retour vers soi, drame de l’existence à pal­per notre condi­tion. Vivre est tou­jours vivre à contre­sens, rien n’est sai­si, reste un vide à déses­pé­ré­ment recen­ser – une déso­la­tion. Et cepen­dant, quelque chose a pas­sé. Il reste la vie acquise dans le sou­ve­nir, la vie trem­blée, la vie empor­tée dont on ne doute pas.

« La vie c’est de l’eau. Mollis le creux de la main, tu la gardes. Serre le poing, tu la perds », nous aver­tit Jean Giono.

L’écriture d’Yves Namur laisse la place au doute, ce ne sont jamais des affir­ma­tions bru­tales ou défi­ni­tives. Le titre à nou­veau en témoigne, son peut-être et les nom­breuses ques­tions des poèmes. La main nous est pré­sen­tée comme déta­chée de nous, capable de dire et d’écouter, elle est le double de la per­sonne, son expres­sion la plus sécrète : ces mains qui nous échappent sou­vent. Yves Namur revient au sol, reprend les mains tout au bord du poème que j’écris main­te­nant et les nomme Amoureuses par méto­ny­mie.

Deux tra­duc­tions en rou­main et en ita­lien étoffent le recueil, le ren­dant à d’autres langues et par-delà à une forme d’universalité. Sept poèmes, tout comme le nombre sept est pré­sent dans de nom­breuses croyances et civi­li­sa­tions, un liant, peut-être. Ce que l’on veut par­fois dire veut se dire au monde entier, peut-être parce que notre expé­rience est res­sen­tie comme unique. Nous res­te­rons tou­jours de grands naïfs. Les illus­tra­tions de Wanda Mihuleac sont des formes de mains pétri­fiées comme des flammes, rejoi­gnant le poème limi­naire de Juarroz, avec ses saillants, ses creux d’ombre. Mains inertes, prêtes à être sai­sies par une autre main pour lui rendre vie et la sor­tir de sa matière, main libé­rée, celle que l’on a osé prendre, rede­ve­nue chair, libre d’elle-même. Mains qui nous séparent et nous rap­prochent, dans le même mou­ve­ment d’être, sont sym­boles de la parole, de sa pau­vre­té à ten­ter le dépas­se­ment, à rejoindre la trans­cen­dance tout en res­tant dans l’immanence. Nous sommes au maxi­mum du pos­sible De choses tant espé­rées quand la vie est là « simple et tran­quille ». La fièvre retom­bée, ces mains nous recon­duisent à la vie ordi­naire, appellent l’autre encore à des noces de feu sans oublier la mort que l’on n’a pas pu élu­der.

Belle édi­tion de luxe à feuillets déta­chés, tirée à 50 exem­plaires signés et numé­ro­tés, conte­nue dans un petit car­ton­nage blanc.

D’une autre lec­ture

Qu’une effer­ves­cence s’allume à sau­pou­drer l’atmosphère et le monde entier en est atteint comme par un muet enten­de­ment. Ce qu’au tra­vers des mains sub­siste, à prio­ri inno­cem­ment, une sub­tile pesan­teur à l’instant atta­chée que libère tout un flux d’ombre et de clar­té dési­gnant, en sur­croît, toute une éter­ni­té ter­restre. Un salut. Ces mains de paroles libé­rées et paroles elles-mêmes, source où l’entreprise puise un regard neuf, le monde enfin sous­trait des appa­rences. Autre méta­lan­gage par apports suc­ces­sifs et contraint à ne dire au bout du compte que ces quelques mots qui les contiennent tous : Amoureuses. Ici à sourdre, là au silence.

 

 

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