> Fabrice Farre, Partout ailleurs

Fabrice Farre, Partout ailleurs

Par |2018-11-08T10:20:28+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Critiques, Fabrice Farre|

« Je n’ai pas écrit la moindre ligne du voyage. On revient éteint de cette sta­tion, alors que la ville cré­pite de ses yeux mul­ti­co­lores. L’éclairage est avare. On ferait volte-face, man­quant de la preuve de soi. Quel est donc ce tableau qui res­sur­git pour­tant à la fenêtre, avec son van­tail et son car­reau ani­mé par une image révé­lée au cœur de la chambre noire. »

Ces quelques lignes de Fabrice Farre contiennent l’essentiel de son recueil Partout ailleurs. Que le lec­teur arpente l’île de Poveglia au large de Venise ou les berges du Darro près de Grenade, qu’il se perde à Lisbonne, à Magé au Brésil ou à Pripiat en Ukraine, il devine que le récit n’est ici pas tenable dans une forme linéaire. Partout ailleurs est nulle part. Nulle part dans les pay­sages et nulle part dans les visages.

Le voyage existe pour­tant. On y trouve des nota­tions ordi­naires qui font pen­ser à la poé­sie de Nicolas Bouvier. Elles disent le tra­vail de la terre et du fer afin qu’adviennent les villes dans le fra­cas des lignes élec­triques. Le chan­tier de Fabrice Farre en 2018 bat la même enclume que celui de l’auteur  de Le dehors et le dedans à Hokaïdo en 1965. Elles disent les gens de peu, tou­jours fra­giles tou­jours émou­vants, et le lec­teur s’y lit comme dans un miroir qui ne triche pas pour énon­cer le métier de vivre. Il faut bien arri­mer les bagages sur la gale­rie de la voi­ture avant le départ, en un geste qui s’oublie. Il faut bien qu’un tel demande une ciga­rette en échange d’un ren­sei­gne­ment s’il est impé­cu­nieux, en une parole qui s’assourdit.

Fabrice Farre, Partout ailleurs, édi­tions
p.i.sage inté­rieur, 58 pages, 10 euros

 

Mais c’est peut-être dans la langue que le voyage affirme davan­tage sa pré­sence. « Nos langues chuintent puis chu­chotent, lut­tant sans cesse contre la fatigue… Que dis-tu, je ne com­prends rien ou alors, je sai­sis tout de notre étran­ge­té. », écrit Fabrice Farre. Nous ne sau­rons jamais, « dans les lignes confuses des paroles », qui s’adresse à qui, qui est adres­sé à qui. La langue est une mul­ti­tude de sons épan­chés dans les corps qui souffrent. Le rythme du cœur est trom­peur, la vue se trouble, l’accord n’est pos­sible que par les bribes que le bruis­se­ment recouvre. Cet empê­che­ment à dire n’est cepen­dant pas déses­pé­ré. Un sou­rire tra­verse le réel. L’amour apprête son chant au chèvre­feuille. Un peu de joie s’éparpille dans les voix. Il y a tou­jours quelqu’un pour accueillir un mes­sage. Quelqu’un ou quelque chose. Une ombre ou un lac, un merle qui jaillit ou « une pie dis­crète ». Aussi, Fabrice Farre en appelle-t-il en exergue au poète-phi­lo­sophe Roberto Juarroz, auteur des Poésie ver­ti­cale « Les mes­sages per­dus inventent tou­jours qui doit les trou­ver. ».

 

Ce nou­veau recueil de Fabrice Farre confirme un che­min d’écriture très exi­geant. Le lec­teur ne trou­ve­ra dans ces proses poé­tiques aucune méta­phore en car­ton bouilli qui émous­se­rait le tran­chant du réel. Il peut ain­si mieux se dépouiller et se perdre, dans les échos de [l’océan proche et de la terre rase à perte de vue]. Un mes­sage vien­dra jusqu’à lui. Mais qui le pre­mier recon­naî­tra l’autre ?

Extraits :

« On tra­vaille dans le pays, ôtant rails et tra­verses. On charge le bal­last au soir, dans les sacs en toile, avant d’aller dor­mir. Les che­mins défaits rêvent alors de trains. Pendant le som­meil, les rues partent en direc­tion du foyer, délais­sant les bleus de tra­vail inflam­mables à la fron­tière, pour la cou­leur de la rose, le bon­heur de l’oubli. »

« Les pro­messes de retour se mul­ti­plient, jusque tard dans la nuit. Venues du port par le bateau fran­çais, elles gra­vissent les coteaux cou­verts d’étoupe. Elles glissent dans le bas­sin rocheux, entrent dans la chambre du mou­rant. Promettre de reve­nir un jour est une tra­hi­son, une pierre qui retombe. »

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