> Un régal d’herbes mouillées, de A de Sandre

Un régal d’herbes mouillées, de A de Sandre

Par | 2018-06-25T20:57:46+00:00 29 juillet 2013|Catégories : Critiques|

Un poète qui déclare [emmer­der les saules pleu­reurs] ne cherche pas à jouer au plus fin avec la noir­ceur du réel. C'est le cas d'Anna de Sandre dans son recueil Un régal d'herbes mouillées paru aux édi­tions Les Carnets du Dessert de Lune. Les per­son­nages de ses poèmes cise­lés comme des his­toires ultra minus­cules sur fond de pay­sages bala­frés sont pour la plu­part des gueules cas­sées. Le lec­teur côtoie dans cette gale­rie de l'épouvante des pros­ti­tuées de cave borgne, des clo­chards qui n'ont rien de céleste, des tâche­rons abru­tis de sang et de cha­leur, des ani­maux aus­si éga­rés que des enfants éga­rés, des cadavres, beau­coup de cadavres, oubliés depuis long­temps dans les draps de leur lit ou dépe­cés dans des pou­belles. " Le temps tra­verse les rues en ser­rant les fesses et la Mort épingle avec la langue dans des bai­sers pro­fonds le déniai­sé jeune majeur et la douai­rière en den­telle de Calais", écrit Anna de Sandre. Sa langue, qui s'apparente par­fois à celle des polars les plus sombres, va et vient du noir au blanc à grands coups de coupes franches qui donnent le fris­son du rouge avant qu'il advienne. Parfois, en des vers plus contrac­tés que des muscles, elle frappe les notes d'un chant à la limite du dés­équi­libre. On ima­gine volon­tiers quelques-uns des der­niers poèmes mis en musique par le Léo Ferré des années cin­quante et ser­vis par Juliette Gréco. Le registre, sou­vent argo­tique, (pageot, kif, tur­bin, gigo­lo, mou­ron…), s'émaille éga­le­ment de vocables plus recher­chés voire  savants, ( hobo, cochlée, andain, akène, atra­man­to­phile…), et ne dédaigne pas les nota­tions très contem­po­raines, à la façon de Valérie Rouzeau, (média­thèque, fast-food, body, écran plat, string…). Un éven­tail très large donc, mais il faut bien cela pour ten­ter de [net­toyer la sale­té des jours]. Enfin, la façon d'Anna de Sandre épouse par­fois le phra­sé si par­ti­cu­lier de Bernard Delvaille dans son recueil Faits divers. Ce poème, dont les trois der­niers vers pro­pulsent le lec­teur dans un autre uni­vers en atteste : " Il y a la mer et la neige /​ et dans une barge /​ lais­sée à quai /​ une brune /​ ronde /​ et lon­gue­ment /​ nat­tée /​ de l'or frois­sé /​ écorche /​ ses yeux vai­rons /​ et de la poudre /​ blanche /​ accro­chée /​ à ses jupons /​ rap­pelle /​ qu'on est dimanche /​ et qu'elle lisait /​ des nou­velles /​ de Norvège."

Anna de Sandre, tenan­cière du blog Biffures chro­niques, a aus­si publié un livre de lit­té­ra­ture pour les enfants chez Gallimard, Iris et l'escalier. Voilà, n'en dou­tons pas, un jeune auteur plein de pro­messes et qui a rete­nu la leçon de Flaubert : l'écriture, c'est le style.

 

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