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Battre le corps

Par | 2018-02-22T07:43:03+00:00 7 août 2013|Catégories : Critiques|

Dominique Boudou publie, avec Battre le corps, son sixième livre, essen­tiel­le­ment des recueils de poé­sie, même s’il est aus­si l’auteur d’un roman paru en 1999 chez Gallimard. Boudou est un poète, et Battre le corps ne manque pas de confir­mer cet état de son être. Ce récent recueil est pré­fa­cé par un autre poète, Jean-Luc Maxence, lequel fait un rap­pro­che­ment très juste, et même évident, à la lec­ture, entre la poé­sie de Boudou et celle de Giovannoni. C’est que Maxence connaît bien la poé­sie des deux hommes/​poètes, et sin­gu­liè­re­ment celle de Dominique Boudou, dont il édite les poèmes depuis les années 70 du siècle pas­sé. L’opinion de Maxence est claire et nette : « Il faut lire Battre le corps jusqu’à la lie, per­sonne n’en sor­ti­ra indemne. Voilà bien un uni­vers per­son­nel et rare. Et il n’est sans doute pas don­né à tout le monde de dire à son amour en péril de mort : Tu as tout lu /​ Des morts qui conti­nuent à crier ».
Cela com­mence ain­si :

Une mémoire sans oubli
Pèse sur toi depuis tou­jours
Des sou­ve­nirs même dans le silence
Autour du pain cou­pé
Et tes sœurs droites sur leur chaise
Qui te regar­daient tom­ber
Tu avais dix ans
Un train pas­sait
Dans la neige

Une poé­sie ten­due vers la femme/​compagne, poé­sie mar­quée par les périls et la pré­sence de la mala­die. C’est une dou­leur pro­fonde, humaine, qui creuse sou­vent la poé­sie de Dominique Boudou, et c’est en cela qu’elle touche à l’universel. Cette dou­leur qui secoue le corps du poète /​ homme Boudou est celle là même qui touche en dedans de chaque homme, ici ou main­te­nant, ou encore demain ou hier, selon les vécus per­son­nels. Qui croit échap­per à la mala­die ? À la mort ? Une poé­sie qui parle de nous, des êtres qui tombent. Et la vio­lence de ces mots :

Le char­bon s’en allait sur la neige
Dans le vacarme du train
Tu vou­lais déjà dis­pa­raître avec lui
Punir ton visage d’être né

Nous igno­rons ce qu’est ce train récur­rent, ce train pré­cis, mais tout lec­teur un peu atten­tif sen­ti­ra le poids des trains de bois rou­lant sur les neiges de l’Est de l’Europe. C’est de la tra­gé­die d’être humain dont parle la poé­sie de Dominique Boudou. Il y a de la dou­leur, une pro­fonde dou­leur, à être humain aujourd’hui, dans le reste des larmes du siècle pas­sé. Et vou­loir jouer à ne pas sen­tir cela ne change rien – et peut-être même cela joue-t-il un mau­vais rôle dans l’état occi­den­tal dépres­sion­naire dans lequel nous vivons col­lec­ti­ve­ment. On peut bien orga­ni­ser « boums » fes­tives et vagues sur­prises par­ties à l’échelle conti­nen­tale ou mon­diale, cela ne bou­le­ver­se­ra rien. Les autruches n’ont que la tête ou le cer­veau sous terre. Le reste affronte silen­cieu­se­ment le réel.
Et là, « Le jour ne peut pas naître ».
Je n’épiloguerai pas : lire ce livre de Dominique Boudou, c’est lire les pages d’un poète pro­fond, posant cette ques­tion fon­da­men­tale : « Comment creusent les mots du père et de la mère /​ sur ta peau qu’ils ont tuée ». Cette peau, celle de la femme, mais sans doute nos peaux, notre peau, qu’ils ont tuée, qu’ils tuent à chaque ins­tant, à coups vio­lents d’oubli de ce que signi­fie être au monde. Qui est ce « ils » ? Tout ce qui tra­vaille contre la poé­sie, le fait poé­tique d’être ce miracle, un homme dans la vie. La poé­sie, c’est sim­ple­ment cet écart : celui qui fait encore de nous des êtres vivants dans le monde.

Poèmes de Dominique Boudou dans Recours au Poème :

https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/dominique-boudou

Voir aus­si : http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​D​o​m​i​n​i​q​u​e​_​B​o​u​d​o​u​#​s​t​h​a​s​h​.​I​V​1​V​W​7​k​i​.​d​puf
 

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