La Man­zana poéti­ca est une revue lit­téraire espag­nole de Cor­doue. Dirigée par Bernd Dietz et Fran­cis­co Gálvez, elle ouvre large­ment ses pages à la poésie du temps présent. Sa dernière livrai­son accueille 26 voix féminines nées entre 1976 et 1990. Dans ses pro­lé­gomènes, depuis une autre rive, l’I­tal­i­enne Pao­la Laskaris évoque [ une toile de fils trans­par­ents, réal­iste et vision­naire, abstraite et naïve, tis­sée par les lumières et les ombres de deux millénaires ].

L’u­ni­versel et l’ul­tra con­tem­po­rain s’y côtoient dans les fra­cas du corps et de la langue, en des vers tan­tôt déroulés en longs méan­dres, tan­tôt acérés comme des couteaux. De la movi­da des années qua­tre-vingt à l’actuel désen­chante­ment généré par les crises économique et sociale, ce sont là des sec­ouss­es tel­luriques exprimées en sur­face autant qu’en pro­fondeur, éphémères et durables dans le même mou­ve­ment de décom­po­si­tion et de recom­po­si­tion. L’e­spoir, mal­gré tout, recen­tré sur un soi ouvert à la ren­con­tre, n’est pas mort. Dans sa ” Poé­tique pro­vi­sion­nelle “, Lau­ra Cassielles décline ses par­a­digmes du verbe écrire et reflète au mieux les états d’e­sprit de ces généra­tions trop sou­vent fracassées.

” Ecrire : met­tre sur les plateaux d’une bal­ance les grains fer­tiles du vécu. Décider de quel côté ça vaut la peine d’in­clin­er le poids des mots.

Ecrire avec la nerveuse illu­sion de celui qui invente de nou­veaux mots doux dans une let­tre d’amour. Ecrire avec la cer­ti­tude révo­lu­tion­naire de celui qui inclut des réflex­ions poli­tiques dans une let­tre d’amour.

Ecrire : aimer. Ecrire : pleur­er par­fois, et par­fois célébr­er. Ecrire : marcher.

Ecrire je dénonce. Ecrire je doute. Ecrire accom­pa­gne-moi.

Et c’est bien d’ac­com­pa­g­ne­ment qu’il s’ag­it, à la faveur des com­mu­nautés poé­tiques très var­iées que tis­sent jour après jour les réseaux soci­aux, les sites et les blogs de la galax­ie numérique. La poésie ne s’en­ferme plus dans des fonds de tiroir. Pao­la Laskaris déclare [ qu’elle se mon­tre à des bal­cons sans grille, comme une maja goyesque auda­cieuse qui sol­licite avec inso­lence le regard de n’im­porte quel internaute ].

Il n’est pas pos­si­ble de don­ner ici la parole à cha­cune de ses 26 voix alors que cha­cune pour­tant le mérite. En voici cepen­dant quelques-unes, choisies par les hasards de mon vagabondage et… les com­mod­ités de la traduction.

 

Her­mana muerte

Estás en el rojo ter­ciope­lo de mi vien­tre, en los gri­tos secre­tos que anun­cian mi tem­blor de nin͂a heri­da. Quiero mostrarme desnu­da ante ti. Quiero que dis­pares el gatil­lo, que me ahorques, que me asfix­ies, que abras mis ojos hacia los hor­i­zontes mari­nos. Pon­erme un abri­go de fuego, arder, en la mis­e­ria. De noche bus­cas a tus hijas ini­ci­adas en el mal. No quiero que me salves. No le repi­tas. Las cam­panas tocan a muer­to. Inví­tame a ser una ama de cría. Mis manos abier­tas recla­man san­gre. Mi útero estre­cho bus­ca un pájaro despluma­do. Nue­stros besos mueren, tu lengua, la de mi her­mana, la tuya, la mía. Si me tien­do en la cama me pudriré. Baja con­mi­go las escaleras. Cuece un cal­do espe­so para el dia­blo. Brotan lágri­mas de mis senos. La luna celosa, ocu­pa mis ojos.

Begon͂a Calle­jón

Sœur morte

Tu es dans le velours rouge de mon ven­tre, dans les cris secrets qui annon­cent mes trem­ble­ments de fille blessée. Je veux me mon­tr­er nue devant toi. Je veux que tu appuies sur la détente, que tu me pen­des, que tu m’as­phyx­ies, que tu ouvres mes yeux vers les hori­zons marins. Me met­tre un man­teau de feu, brûler, dans la mis­ère. La nuit tu cherch­es tes filles ini­tiées au mal. Je ne veux pas que tu me sauves. Ne le répète pas. Les cloches son­nent le glas. Invite-moi à être une nour­rice. Mes mains ouvertes récla­ment le sang. Mon utérus étroit cherche un oiseau déplumé. Nos bais­ers meurent, ta langue, celle de ma sœur, la tienne, la mienne. Si je m’al­longe sur le lit je pour­ri­rai. Descends l’escalier avec moi. Cuis un bouil­lon épais pour le dia­ble. Des larmes jail­lis­sent de mes seins.  La lune est jalouse dans mes yeux.

 

Ensayo sobre terrores

 

Hay ter­rores enormes
que pesan como hier­ro en las entran͂as :
las guer­ras nuclear­es, las iras del mercado,
siete mares tem­b­lan­do, el hom­bre que podría
con un sim­ple chasqui­do bor­rar el universo,
la líri­ca homi­ci­da de cier­tas religiones,
el cáncer inva­si­vo, los leves dictadores,
los dic­ta­dores ciegos,
el boste­zo de Dios sobre los bel­los pueblos
tan pobres como cardos.
Y hay ter­rores pequen͂os
que pican como pul­gas en el alma :
la lacra del insom­nio, el gen de la locura,
los gan­glios en el cuel­lo de mi hija,
el silen­cio sin masa del otro ser que amamos,
los días lab­orables, los rit­uales vanos
o la ridiculez de nue­stros ideales.
Hay ter­rores gigantes en prob­le­mas menudos.
Y ter­rores purísimos
como temer la nada.

Rocío Hernán­dez Triano

 

Essai sur les terreurs

Il y a des ter­reurs énormes
qui pèsent comme du fer dans les entrailles :
les guer­res nucléaires, les colères du marché,
sept mers pris­es de trem­ble­ments, l’homme qui pourrait
d’un sim­ple claque­ment de doigts effac­er l’univers,
le sui­cide lyrique de cer­taines religions,
le can­cer invasif, les dic­ta­teurs légers,
les dic­ta­teurs aveugles,
le bâille­ment de Dieu sur les jolis villages
aus­si pau­vres que des chardons.
Et il y a de petites terreurs
qui piquent l’âme comme des puces :
la cica­trice des insom­nies, le gène de la folie,
les gan­glions dans le cou de ma fille,
le silence sans épais­seur de l’autre que nous aimons,
les jours ouvrables, les vains rituels
ou le ridicule de nos idéaux.
Il y a des ter­reurs gigan­tesques dans les petits problèmes.
Et des ter­reurs à l’é­tat pur
comme la crainte du néant.

 

*

 

Estable­cer la heri­da como tér­mi­no industrial
Del ter­ri­to­rio ínti­mo en que habita
Mi alma, que los cipreses aniden en mis piernas
Y trasladen a éstas cier­to ver­dor intacto,
Cre­cien­do la hiedra a través de mí como el olvido.
Tan sólo dejarse aho­ra. Ascender
En pura rama, hojas de cuya soberbia
Nace la con­struc­ción del cielo.

Ana Vega

 

Etablir la blessure comme un terme industriel
Du ter­ri­toire intime où habite
Mon âme, que les cyprès nichent dans mes jambes
Et trans­portent en elles quelque verdeur intacte,
Le lierre à tra­vers moi pous­sant comme l’oubli.
Juste se laiss­er aller main­tenant. Grandir
En une branche pure, feuilles dont la superbe
Accouche la con­struc­tion  du ciel.

 

Cara­col

 

Miro tu lentitud,
la traza de luz que aban­donas a tu paso
como la savia der­ra­ma­da de los árboles.
Eres el pequen͂o dios de la sed
que atraviesa las hojas y la noche
en su infini­to reposo.
Te obser­vo sin heridas
y miro mis manos : som­bras de nieve
que tocaron la muerte con tu mis­mo sigilo.

Mar­ta López Vilar

 

Escar­got

Je regarde ta lenteur,
le tracé de lumière aban­don­né à ton passage
comme la sève des arbres répandue.
Tu es le petit dieu de la soif
qui tra­verse les feuilles et la nuit
en son infi­ni repos.
Je t’ob­serve sans blessures
et je regarde mes mains : ombres de neige
qui ont mar­qué la mort de ton empreinte.

 

Primeros besos

 

La are­na se fil­tra en los poros del tiempo.
Man᷈ana, ayer, nunca…
se encuen­tran en un tren que nun­ca vuelve,
                                              nun­ca pasa.
Los cuer­pos se pier­den en andenes circulares.
Recuer­do sus vías y sus piedras,
pero no sus caras,
no sus lágri­mas ni su risa.
Dónde van los pasos que olvidamos.
Allí donde estén,
           guar­da la vida sus primeros besos,
sus últi­mos labios.

Mar­ta Gómez Garrido

 

Pre­miers baisers

Le sable se fil­tre dans les pores du temps.
Demain, hier, jamais…
se ren­con­trent dans un train qui jamais ne revient,
                                              jamais ne passe.
Les corps se per­dent sur des quais circulaires.
Je me sou­viens de leurs voies et de leurs pierres,
mais pas de leurs visages,
pas de leurs larmes ni de leur rire.
Où s’en vont les pas que nous oublions ?
Là où qu’ils soient,
           la vie garde ses pre­miers baisers,
ses dernières lèvres.

 

 Ont égale­ment par­ticipé à cette antholo­gie dite de la Généra­tion 2001 et dans l’or­dre alphabé­tique :  Ari­ad­na G. Gar­cía, Yolan­da Castan͂o, Car­men Gar­ri­do, Mertxe Man­so, Vanes­sa Pérez-Sauquil­lo, Esther Gimenez, Eri­ka Martínez, Ale­jan­dra Vanes­sa, Ángela Álvarez  Sáez, Ana Patri­cia Moya, Veróni­ca Aran­da, Sofía Castan͂ón, Sir­a­cusa Bra­vo Guer­rero, Saray Pavón, Ele­na Medel, Vir­ginia Can­tó, Martha Asun­ción Alon­so, Alba González, Berta Gar­cía Faet et Luna Miguel.

La man­zana poéti­ca, N° 37, Sep­tem­bre 2014, 9 €.

www.lamanzanapoetica.info

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Dominique Boudou

Je suis né à Paris en 1955 et vis à Bor­deaux depuis un demi-siè­cle où je me laisse cul­tiv­er par mon jardin. J’ai survécu au méti­er d’instituteur grâce à de nom­breux chemins de tra­verse. Ceux de la lit­téra­ture m’ont con­duit à écrire quelques livres. Des romans (2) et des recueils de poésie (7). Par­mi mes dernières paru­tions : Poète de la face nord aux édi­tions Recours au Poème, Dans la durée des oiseaux aux édi­tions du Cygne et Vos voix sur mon chemin avec des images de Vir­ginie Van­der­notte chez Dou­ble Vue édi­teur dans la col­lec­tion Voleur de feu. Les toutes nou­velles édi­tions Aux cail­loux des chemins pub­lieront mon texte Choses revues dans Bor­deaux et ailleurs à la fin de l’année en cours.