> Céline ESCOUTELOUP : Le Soleil dans la Bouche

Céline ESCOUTELOUP : Le Soleil dans la Bouche

Par | 2018-02-20T16:25:31+00:00 17 septembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Céline Escouteloup n'a pas que du soleil dans la bouche. Elle a aus­si des étoiles. Et le goût du sang de la vie, uni pour débor­der au goût du sang de la mort. Voilà une poé­sie qui cherche des accords entre l'univers et le regard, entre la chair et les confins. Le haut et le bas, les mots qui vont ou non les lier ; cette ten­sion-là pour que le vers advienne.

 

"La grande nappe de l'univers
Et toutes ces étoiles, toutes ces miettes

Et si on débar­ras­sait sim­ple­ment la table et les cou­verts, une fois
le repas fini ? Reviendraient-elles plus nom­breuses ?"

 

Le soleil dans la bouche aborde éga­le­ment les rivages de la phi­lo­so­phie. "Je pro­pose un sys­tème d'assurances pour les gens qui marchent vers la lumière.", écrit Céline Escouteloup en ouver­ture de son recueil avec des accents duras­siens. Elle dit les com­men­ce­ments tou­jours recom­men­cés de l'être dans le va-et-vient du rien et com­pose avec le silence qui est l'antichambre de la soli­tude. Ce silence auquel l'homme [à lon­gueur de temps croit cou­per la parole].

 

"Dans la chair
Dès le pre­mier cri

Nous por­tons vis­sé au corps
Notre inachè­ve­ment
Jusqu'au silence."

"Chaque matin, il s'agit d'écarquiller le visage
Et de rem­plir le néant d'un charme engour­di"

 

L'écriture de Céline Escouteloup, tour à tour feu­trée et qua­si toni­truante, en apho­rismes aux marges de l'effacement ou en longues proses sonores émaillées de bégaie­ments dit les tâton­ne­ments d'une âme prise dans les étaux du doute, ses hési­ta­tions à éclore. Le der­nier texte du livre, Lui tordre le cou, ras­semble tout cela, comme une confes­sion où Dieu lui-même est pris à témoin. Mais que peut-on attendre d'un être qui [n'a pas sup­por­té de prendre corps] ? Et qu'il faut sur­veiller en per­ma­nence ? Le dérè­gle­ment de la vitesse de l'écriture vient peut-être de là, de cette impuis­sance par­ta­gée à prendre forme. Les oiseaux mêmes ont bri­sé leur chant, comme les ros­si­gnols de Cioran qui se mettent à roter, et se cognent en hur­lant dans la pri­son des ascen­seurs.

 

Extrait :

Toi, tu m'as vue

 

Le regard loin­tain arrê­té dans le temps. Mordre la neige, se hasar­der sur le seuil et der­rière moi la chambre moite, comme il fait froid, comme il fait chaud.
Ouvrir ta fenêtre his­sée sur la pointe des pieds

N'y voir rien y voir fort
N'en rien dire mais crier brillant
Sentir sous soi la jambe entière se déro­ber
Comme une chaise frêle en bois vieilli

Oser un petit pas de danse avec la terre instable
Les ongles enfon­cés dans le verre
Les yeux qui roulent en chan­tant
La bouche pleine de salive
Fenêtres qui claquent, qui grincent, qui tremblent, trop ouvertes
Mais com­ment seraient-elles trop ouvertes ?
Toi tu m'as vue. Je ne sais pas mais tu m'as vue. Je ne sais rien, c'est que je mys­tère mais tu m'as vue, toi. Emerveillé, peur, tu m'as dévi­sa­gée d'un coup. Il ne tient plus debout, mon sou­rire. Que reste-t-il ? Nos deux peaux ? Elles s'aiment à se fendre. Il reste, peut-être, quelques vête­ments, un masque véni­tien dou­blé d'un sou­ve­nir de vapo­ret­to, comme il fait froid, comme il fait chaud.

 

Le soleil dans la bouche est le deuxième recueil de Céline Escouteloup. Il est publié aux édi­tions Unicité. Cette jeune auteure a aus­si publié dans plu­sieurs revues dont Verso, Les Cahiers du Sens, Décharge, Poésie/​Première, Les écrits du Nord.

 

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