La Mythologie personnelle de Christophe Esnault

Le sujet de ce livre, et son enjeu, sont énon­cés dès l’avant lec­ture. En manière de pro­pos lim­i­naire, le lecteur a donc un hori­zon d’attente qui se des­sine, d’autant que cer­tains con­nais­sant Christophe Esmault savent que ce dernier ne s’y lais­sera pas saisir et échap­pera à tout conventionnalisme…Ainsi peut-on lire, en manière de préam­bule, dès la troisième page et avant même le sommaire : 

 

Choisir qua­tre des cinq ques­tions posées à des écrivains par André Bre­ton, par­fois avec Paul Elu­ard, dans une série d’enquêtes sur­réal­istes pub­liées dans trois revues : Lit­téra­ture (1919), La Révo­lu­tion sur­réal­iste (1925) et Mino­tau­re. Répon­dre en inclu­ant quar­ante huit textes visuels. Ce textes est un hom­mage à la dra­maturge anglaise Sarah Kane et à son sub­lime 4–48 Psy­chose (L’Arche, 2001).

Puis vien­nent les ques­tions, sur la page suiv­ante, rangées dans l’ordres des chapitres regroupés dans la table des matières : Pourquoi écrivez-vous ? , Le sui­cide est-il une solu­tion ? , Quelle sorte d’espoir met­tez-vous dans l’amour ? , Quelle a été la ren­con­tre cap­i­tale dans votre vie ?

 

Christophe Esnault, Mytholo­gie per­son­nelle, Edi­tions Tin­bad, 2016, 87 pages, 13 € 50.

Les répons­es apportées par Christophe Esnault situent le texte entre un genre fréquem­ment pra­tiqué, l’es­sai, et lui-même, tant on ne peut le caté­goris­er. Dépourvu de tout lyrisme, l’énonciateur nar­ra­teur poète (dif­fi­cile de choisir une instance nar­ra­tive) évoque des bribes de son passé, mais tou­jours avec l’objectif de soutenir une réflex­ion sur l’être et le non être. Dans une prose dont la phrase est con­cise et con­stru­ite avec un lex­ique d’une justesse red­outable, l’auteur oscille entre ces deux axiomes dans une pos­ture niet­zschéenne qui con­stru­it le dis­cours d’une quête dans le même temps que celui de son aboutisse­ment : la réc­on­cil­i­a­tion entre soi et le néant.

Et puis il y a cette évo­ca­tion superbe de l’amour souhaité et vécu comme une tran­scen­dance, sans illu­sion, mais dans la con­science que là encore est une des voies pos­si­bles vers un satori sal­va­teur :  le bais­er qui efface tous les autres, celle qui per­met à la ren­con­tre de gom­mer les précédentes.

Enfin, afin d’honorer la dernière con­trainte « répon­dre en inclu­ant quar­ante huit textes visuels » Christophe Esnault con­clue ses qua­tre chapitres avec des apho­rismes inscrits dans des encadrés. Textes visuels vari­ant la taille et le car­ac­tère de la typogra­phie, dont on peut s’interroger sur la per­ti­nence esthé­tique, si ce n’é­tait le nom de l’au­teur, dont on peut aisé­ment pressen­tir un pied de nez au spa­tial­isme ou à toute autre forme de poésie visuelle, lec­ture ironique soutenue par la qual­ité con­ceptuelle des apho­rismes, que l’on peut aus­si lire comme des apoph­tegmes grinçants ou humoristiques…Ces séries de quelques pages s’égrainent de manière aléa­toire, et répon­dent à la prob­lé­ma­tique du chapitre.

Voici donc un livre qui explore les tré­fonds d’un incon­scient dans le même temps qu’il énonce des ques­tions essen­tielles. Les répons­es, cha­cun peut et doit les chercher, peut-être pas les trou­ver, car l’enjeu est la rai­son même d’exister. Et le sur­réal­isme, à qui Christophe Esnault emprunte les ques­tions, ne sert plus de sup­port à une créa­tion formelle. Il est dans cette Mytholo­gie per­son­nelle devenu métaphore de l’existence même, et c’est ce que l’auteur tente de ques­tion­ner, non pas pour ten­ter d’y trou­ver du sens mais, peut-être, comme les exis­ten­tial­istes, pour accepter l’absurdité de toute chose et, alors, com­mencer à vivre.

 

 

 

 

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l’Observatoire du vivant (triptyque) de Tristan Félix

Tis­tan Félix nous offre une fois de plus avec Obser­va­toire des extrémités du vivant (trip­tyque) des textes dont il est per­mis d’affirmer qu’elle porte en germe un renou­veau grâce à une parole puis­sam­ment poé­tique. L’auteure nous offre une série de poèmes qui se déploient au rythme d’un espace scrip­tur­al qui devient le sup­port d’un jeu avec l’occupation de la page. 

Accom­pa­g­nés de pho­tos dont elle est l’auteure, la poète évoque la grav­ité de la vie, et par­fois même la super­fluité de nos pos­tures sociales, de nos con­struc­tions men­tales et de nos représentations.Les clichés, qui offrent des images de créa­tures et de fœtus mon­strueux dans des bocaux, ou bien d’un chat noir pour la dernière série de poèmes, devi­en­nent sup­ports d’une évo­ca­tion bur­lesque et grave de la vie. Trippes, chair et os, peau et tout ce qui con­voque la mon­stru­osité de corps évo­qués dans des champs lex­i­caux déployés au fil des pages, devi­en­nent le sup­port métaphorique qui per­met d’ex­primer des prob­lé­ma­tiques comme la dif­férence et la place de l’individu dans une société nor­ma­tive. Sujets de prédilec­tion me direz-vous, oui, mais il n’y a jamais de redon­dances entre un recueil et un autre, et la poète aime à explor­er formes et champs lex­i­caux qui, à chaque nou­veau livre, lui per­me­t­tent de défrich­er une route inédite : celle de la création.

 

Rester chez moi ?
vous plaisantez
il n’y a plus d eplace que pour pas moi

A chaque tour sur moi-même
je bute con­tre l’œil des autres
qui lis­sent la peau de l’or
la peau de l’ordre
la peau de la mort

Vite, une fée !
j’ai trois vœux à brailler
avant qu’on me scelle à jamais

dîn­er d’un abricot
embrass­er la cuisse d’un géant
être mous­tique pour l’hirondelle avant l’orage

 

 

Pho­togra­phie de Tris­tan Félix

C’est tou­jours l’envers du décor qui est ren­du per­cep­ti­ble, grâce à un jeu sub­til avec les poten­tial­ités du lan­gage : Tris­tan Félix pro­duit des textes dont le forme libre lui per­met de déploy­er un imag­i­naire fécond et puis­sam­ment évo­ca­teur. Entre poèmes ver­si­fiés et poèmes en prose, la syn­taxe y est moins bous­culée que l’appel à des champs lex­i­caux inédits et pro­duc­teurs d’images.

Le lien entre textes et images est sub­til, et l’étrangeté pour­rait être ce qui crée un pont séman­tique entre ces deux polar­ités d’expression. Les clichés crus et impres­sion­nants de Tris­tan Félix déploient leur enver­gure et révè­lent le poème. Ils per­me­t­tent une mise en abîme du texte, qui appa­raît lorsqu’après une pre­mière lec­ture le récep­teur y revient. Soulig­nant toute l’incongruité que l’au­teure tente de restituer et ouvrant les inter­pré­ta­tions à un univers sup­plé­men­taire, celui d’un imag­i­naire fan­tasque et décalé, comme celui de la poète.

 

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Avec ces deux auteurs, Les Edi­tions Tin­bad nous offrent de bien belles pages, au sens esthé­tique du terme, les ouvrages de la col­lec­tion sont d’une très belle fac­ture, ain­si que pour l’amplitude des textes qu’elles portent.

 

Tris­tan Félix, Obser­va­toire de l’extrêmité du vivant (tryp­tique), Edi­tions Tin­bad, Paris, 2017, 166 pages, 20 euros.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.