> Editions Tinbad : l’horizon d’un futur poétique

Editions Tinbad : l’horizon d’un futur poétique

Par | 2018-05-13T20:04:17+00:00 5 mai 2018|Catégories : Christophe Esnault, Critiques, Tristan Felix|Mots-clés : |

La Mythologie personnelle de Christophe Esnault

Le sujet de ce livre, et son enjeu, sont énon­cés dès l’avant lec­ture. En manière de pro­pos limi­naire, le lec­teur a donc un hori­zon d’attente qui se des­sine, d’autant que cer­tains connais­sant Christophe Esmault savent que ce der­nier ne s’y lais­se­ra pas sai­sir et échap­pe­ra à tout conventionnalisme…Ainsi peut-on lire, en manière de pré­am­bule, dès la troi­sième page et avant même le som­maire : 

 

Choisir quatre des cinq ques­tions posées à des écri­vains par André Breton, par­fois avec Paul Eluard, dans une série d’enquêtes sur­réa­listes publiées dans trois revues : Littérature (1919), La Révolution sur­réa­liste (1925) et Minotaure. Répondre en incluant qua­rante huit textes visuels. Ce textes est un hom­mage à la dra­ma­turge anglaise Sarah Kane et à son sublime 4-48 Psychose (L’Arche, 2001).

Puis viennent les ques­tions, sur la page sui­vante, ran­gées dans l’ordres des cha­pitres regrou­pés dans la table des matières : Pourquoi écri­vez-vous ? , Le sui­cide est-il une solu­tion ? , Quelle sorte d’espoir met­tez-vous dans l’amour ? , Quelle a été la ren­contre capi­tale dans votre vie ?

 

Christophe Esnault, Mythologie per­son­nelle, Editions Tinbad, 2016, 87 pages, 13 € 50.

Les réponses appor­tées par Christophe Esnault situent le texte entre un genre fré­quem­ment pra­ti­qué, l’essai, et lui-même, tant on ne peut le caté­go­ri­ser. Dépourvu de tout lyrisme, l’énonciateur nar­ra­teur poète (dif­fi­cile de choi­sir une ins­tance nar­ra­tive) évoque des bribes de son pas­sé, mais tou­jours avec l’objectif de sou­te­nir une réflexion sur l’être et le non être. Dans une prose dont la phrase est concise et construite avec un lexique d’une jus­tesse redou­table, l’auteur oscille entre ces deux axiomes dans une pos­ture nietz­schéenne qui construit le dis­cours d’une quête dans le même temps que celui de son abou­tis­se­ment : la récon­ci­lia­tion entre soi et le néant.

Et puis il y a cette évo­ca­tion superbe de l’amour sou­hai­té et vécu comme une trans­cen­dance, sans illu­sion, mais dans la conscience que là encore est une des voies pos­sibles vers un sato­ri sal­va­teur :  le bai­ser qui efface tous les autres, celle qui per­met à la ren­contre de gom­mer les pré­cé­dentes.

Enfin, afin d’honorer la der­nière contrainte « répondre en incluant qua­rante huit textes visuels » Christophe Esnault conclue ses quatre cha­pitres avec des apho­rismes ins­crits dans des enca­drés. Textes visuels variant la taille et le carac­tère de la typo­gra­phie, dont on peut s’interroger sur la per­ti­nence esthé­tique, si ce n’était le nom de l’auteur, dont on peut aisé­ment pres­sen­tir un pied de nez au spa­tia­lisme ou à toute autre forme de poé­sie visuelle, lec­ture iro­nique sou­te­nue par la qua­li­té concep­tuelle des apho­rismes, que l’on peut aus­si lire comme des apoph­tegmes grin­çants ou humoristiques…Ces séries de quelques pages s’égrainent de manière aléa­toire, et répondent à la pro­blé­ma­tique du cha­pitre.

Voici donc un livre qui explore les tré­fonds d’un incons­cient dans le même temps qu’il énonce des ques­tions essen­tielles. Les réponses, cha­cun peut et doit les cher­cher, peut-être pas les trou­ver, car l’enjeu est la rai­son même d’exister. Et le sur­réa­lisme, à qui Christophe Esnault emprunte les ques­tions, ne sert plus de sup­port à une créa­tion for­melle. Il est dans cette Mythologie per­son­nelle deve­nu méta­phore de l’existence même, et c’est ce que l’auteur tente de ques­tion­ner, non pas pour ten­ter d’y trou­ver du sens mais, peut-être, comme les exis­ten­tia­listes, pour accep­ter l’absurdité de toute chose et, alors, com­men­cer à vivre.

 

 

 

 

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l’Observatoire du vivant (triptyque) de Tristan Félix

Tistan Félix nous offre une fois de plus avec Observatoire des extré­mi­tés du vivant (trip­tyque) des textes dont il est per­mis d’affirmer qu’elle porte en germe un renou­veau grâce à une parole puis­sam­ment poé­tique. L’auteure nous offre une série de poèmes qui se déploient au rythme d’un espace scrip­tu­ral qui devient le sup­port d’un jeu avec l’occupation de la page. 

Accompagnés de pho­tos dont elle est l’auteure, la poète évoque la gra­vi­té de la vie, et par­fois même la super­flui­té de nos pos­tures sociales, de nos construc­tions men­tales et de nos représentations.Les cli­chés, qui offrent des images de créa­tures et de fœtus mons­trueux dans des bocaux, ou bien d’un chat noir pour la der­nière série de poèmes, deviennent sup­ports d’une évo­ca­tion bur­lesque et grave de la vie. Trippes, chair et os, peau et tout ce qui convoque la mons­truo­si­té de corps évo­qués dans des champs lexi­caux déployés au fil des pages, deviennent le sup­port méta­pho­rique qui per­met d’exprimer des pro­blé­ma­tiques comme la dif­fé­rence et la place de l’individu dans une socié­té nor­ma­tive. Sujets de pré­di­lec­tion me direz-vous, oui, mais il n’y a jamais de redon­dances entre un recueil et un autre, et la poète aime à explo­rer formes et champs lexi­caux qui, à chaque nou­veau livre, lui per­mettent de défri­cher une route inédite : celle de la créa­tion.

 

Rester chez moi ?
vous plai­san­tez
il n’y a plus d eplace que pour pas moi

A chaque tour sur moi-même
je bute contre l’œil des autres
qui lissent la peau de l’or
la peau de l’ordre
la peau de la mort

Vite, une fée !
j’ai trois vœux à brailler
avant qu’on me scelle à jamais

dîner d’un abri­cot
embras­ser la cuisse d’un géant
être mous­tique pour l’hirondelle avant l’orage

 

 

Photographie de Tristan Félix

C’est tou­jours l’envers du décor qui est ren­du per­cep­tible, grâce à un jeu sub­til avec les poten­tia­li­tés du lan­gage : Tristan Félix pro­duit des textes dont le forme libre lui per­met de déployer un ima­gi­naire fécond et puis­sam­ment évo­ca­teur. Entre poèmes ver­si­fiés et poèmes en prose, la syn­taxe y est moins bous­cu­lée que l’appel à des champs lexi­caux inédits et pro­duc­teurs d’images.

Le lien entre textes et images est sub­til, et l’étrangeté pour­rait être ce qui crée un pont séman­tique entre ces deux pola­ri­tés d’expression. Les cli­chés crus et impres­sion­nants de Tristan Félix déploient leur enver­gure et révèlent le poème. Ils per­mettent une mise en abîme du texte, qui appa­raît lorsqu’après une pre­mière lec­ture le récep­teur y revient. Soulignant toute l’incongruité que l’auteure tente de res­ti­tuer et ouvrant les inter­pré­ta­tions à un uni­vers sup­plé­men­taire, celui d’un ima­gi­naire fan­tasque et déca­lé, comme celui de la poète.

 

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Avec ces deux auteurs, Les Editions Tinbad nous offrent de bien belles pages, au sens esthé­tique du terme, les ouvrages de la col­lec­tion sont d’une très belle fac­ture, ain­si que pour l’amplitude des textes qu’elles portent.

 

Tristan Félix, Observatoire de l’extrêmité du vivant (tryp­tique), Editions Tinbad, Paris, 2017, 166 pages, 20 euros.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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