Ce 2 Mars 2017, Gal­li­mard, en poésie, frappe fort. En par­ti­c­uli­er avec un vol­ume énorme, géant, sur papi­er bible, qui pour tous les ama­teurs de ces deux poètes majeurs, mythiques, que sont Ver­laine et Rim­baud, a des car­ac­téris­tiques pro­pre­ment fab­uleuses : d’une part l’intégrale des poèmes de Rim­baud s’y trou­ve, et la majeure par­tie de ceux de Ver­laine cor­re­spon­dant notam­ment à la péri­ode de leur vie créa­trice com­mune. D’autre part, on y trou­ve une quan­tité con­sid­érable de doc­u­ments pho­tographiques, repro­duc­tions de dessins, de man­u­scrits, de por­traits, de pages de revues de l’époques, de la cor­re­spon­dance qu’ont échangée Paul et Arthur : une sorte d’ambiance his­torique, d’un foi­son­nement splen­dide. Quelle émo­tion de lire le man­u­scrit raturé de Ver­laine qui com­mence par : « Il pleure dans mon coeur… », d’être en quelque sorte devant le moment orig­inel d’un écrit poé­tique fameux… Bien enten­du, tout cela s’accompagne d’un mag­nifique arse­nal de notes, de présen­ta­tions par trois des meilleurs spé­cial­istes de Rim­baud, Ver­laine, et la lit­téra­ture de leur temps.

Ce vol­ume absol­u­ment con­sid­érable, colos­sal, est une mine inépuis­able de con­nais­sances en par­ti­c­uli­er sur les rela­tions et inter­ac­tions entre deux écrivains qui ont visé et réus­si à révo­lu­tion­ner la poésie de leur temps, ce XIXème siè­cle riche en ten­ta­tives (réussies) divers­es. Une chronolo­gie détail­lée, avec illus­tra­tions, per­met de situer les événe­ments et les cir­con­stances d’une ren­con­tre où l’un et l’autre des deux poètes se sont récipro­que­ment fourni ent­hou­si­asme et inspi­ra­tion, sans que l’on puisse à pro­pre­ment par­ler con­sid­ér­er qu’il s’agit « d’influence », car cha­cun a con­servé sa voie et sa per­son­nal­ité, certes, enrichie cepen­dant, com­ment dire, d’un solide coup d’oeil de temps à autres dans le jardin du voisin, pour voir quelles fleurs de poé­tique s’y épanouis­saient. Il en résulte un tra­vail d’analyse et de présen­ta­tion jamais mené jusqu’à présent, pour ce que j’en sais, sur une entre­prise créa­trice qu’un amour réciproque et imprévu des pro­tag­o­nistes (par son aspect homo­sex­uel essen­tielle­ment) a fécondée jusqu’au dénoue­ment de cette liai­son. Cepen­dant, il faut ajouter que si Rim­baud a cassé avec cette péri­ode de mat­u­ra­tion ado­les­cente, qu’il a jugée du reste avec hos­til­ité comme « dégoû­tante » à la fin de sa vie lorsqu’on le ques­tion­nait à ce pro­pos, l’ouverture intel­lectuelle que l’alchimie du verbe de Rim­baud a provo­quée chez Ver­laine est demeurée. Elle a apporté à Ver­laine l’audace de pour­suiv­re plus énergique­ment dans sa pro­pre voie, ses pro­pres choix, vers ses pro­pres ambi­tions de poète, que jusqu’alors une cer­taine timid­ité envers la bien­séance sociale, un cer­tain respect de la bien-pen­sance, une raideur « embour­geoisée », avaient retenu de pouss­er, en tant qu’aventure du lan­gage, jusqu’où l’auteur des « Poèmes Sat­urniens » était capa­ble d’aller.

C’est de ce livre orig­i­nal, d’une richesse inouïe, qu’il faut remerci­er les trois insti­ga­teurs, autant que Gal­li­mard de s’être lancé dans l’édition d’un tel ouvrage. Pour son prix (autour de 29 €), dis­ons-le car­ré­ment, le lecteur aura entre les mains une myr­i­ade de facettes à la fois con­cer­nant les deux fameux poètes, leur temps, leur vision des choses, leurs œuvres. Doc­u­ments et études qui fer­ont longtemps référence et ren­dront ce livre pas­sion­nant, en quelque sorte infi­ni, indis­pens­able à qui aura eu « l’audace » de com­mencer à s’y plonger. Si je n’ai pas sou­vent le goût de louanger de façon dithyra­m­bique nom­bre de livres, par ailleurs très hon­or­ables, dans le cas de ce « pavé-ci » je fais une excep­tion car il mérite vrai­ment tous les éloges…

 

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Xavier Bordes

Xavier Bor­des, né le 4 juil­let 1944, dans le vil­lage des Arcs en Provence (Var)…

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