> Arthur RIMBAUD Paul VERLAINE, Un concert d’enfers

Arthur RIMBAUD Paul VERLAINE, Un concert d’enfers

Par | 2018-05-24T15:53:51+00:00 20 mai 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Ce 2 Mars 2017, Gallimard, en poé­sie, frappe fort. En par­ti­cu­lier avec un volume énorme, géant, sur papier bible, qui pour tous les ama­teurs de ces deux poètes majeurs, mythiques, que sont Verlaine et Rimbaud, a des carac­té­ris­tiques pro­pre­ment fabu­leuses : d’une part l’intégrale des poèmes de Rimbaud s’y trouve, et la majeure par­tie de ceux de Verlaine cor­res­pon­dant notam­ment à la période de leur vie créa­trice com­mune. D’autre part, on y trouve une quan­ti­té consi­dé­rable de docu­ments pho­to­gra­phiques, repro­duc­tions de des­sins, de manus­crits, de por­traits, de pages de revues de l’époques, de la cor­res­pon­dance qu’ont échan­gée Paul et Arthur : une sorte d’ambiance his­to­rique, d’un foi­son­ne­ment splen­dide. Quelle émo­tion de lire le manus­crit ratu­ré de Verlaine qui com­mence par : « Il pleure dans mon coeur… », d’être en quelque sorte devant le moment ori­gi­nel d’un écrit poé­tique fameux… Bien enten­du, tout cela s’accompagne d’un magni­fique arse­nal de notes, de pré­sen­ta­tions par trois des meilleurs spé­cia­listes de Rimbaud, Verlaine, et la lit­té­ra­ture de leur temps.

Ce volume abso­lu­ment consi­dé­rable, colos­sal, est une mine inépui­sable de connais­sances en par­ti­cu­lier sur les rela­tions et inter­ac­tions entre deux écri­vains qui ont visé et réus­si à révo­lu­tion­ner la poé­sie de leur temps, ce XIXème siècle riche en ten­ta­tives (réus­sies) diverses. Une chro­no­lo­gie détaillée, avec illus­tra­tions, per­met de situer les évé­ne­ments et les cir­cons­tances d’une ren­contre où l’un et l’autre des deux poètes se sont réci­pro­que­ment four­ni enthou­siasme et ins­pi­ra­tion, sans que l’on puisse à pro­pre­ment par­ler consi­dé­rer qu’il s’agit « d’influence », car cha­cun a conser­vé sa voie et sa per­son­na­li­té, certes, enri­chie cepen­dant, com­ment dire, d’un solide coup d’oeil de temps à autres dans le jar­din du voi­sin, pour voir quelles fleurs de poé­tique s’y épa­nouis­saient. Il en résulte un tra­vail d’analyse et de pré­sen­ta­tion jamais mené jusqu’à pré­sent, pour ce que j’en sais, sur une entre­prise créa­trice qu’un amour réci­proque et impré­vu des pro­ta­go­nistes (par son aspect homo­sexuel essen­tiel­le­ment) a fécon­dée jusqu’au dénoue­ment de cette liai­son. Cependant, il faut ajou­ter que si Rimbaud a cas­sé avec cette période de matu­ra­tion ado­les­cente, qu’il a jugée du reste avec hos­ti­li­té comme « dégoû­tante » à la fin de sa vie lorsqu’on le ques­tion­nait à ce pro­pos, l’ouverture intel­lec­tuelle que l’alchimie du verbe de Rimbaud a pro­vo­quée chez Verlaine est demeu­rée. Elle a appor­té à Verlaine l’audace de pour­suivre plus éner­gi­que­ment dans sa propre voie, ses propres choix, vers ses propres ambi­tions de poète, que jusqu’alors une cer­taine timi­di­té envers la bien­séance sociale, un cer­tain res­pect de la bien-pen­sance, une rai­deur « embour­geoi­sée », avaient rete­nu de pous­ser, en tant qu’aventure du lan­gage, jusqu’où l’auteur des « Poèmes Saturniens » était capable d’aller.

C’est de ce livre ori­gi­nal, d’une richesse inouïe, qu’il faut remer­cier les trois ins­ti­ga­teurs, autant que Gallimard de s’être lan­cé dans l’édition d’un tel ouvrage. Pour son prix (autour de 29 €), disons-le car­ré­ment, le lec­teur aura entre les mains une myriade de facettes à la fois concer­nant les deux fameux poètes, leur temps, leur vision des choses, leurs œuvres. Documents et études qui feront long­temps réfé­rence et ren­dront ce livre pas­sion­nant, en quelque sorte infi­ni, indis­pen­sable à qui aura eu « l’audace » de com­men­cer à s’y plon­ger. Si je n’ai pas sou­vent le goût de louan­ger de façon dithy­ram­bique nombre de livres, par ailleurs très hono­rables, dans le cas de ce « pavé-ci » je fais une excep­tion car il mérite vrai­ment tous les éloges…

 

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