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Pour Joë Bousquet (suite 1 )

Par | 2018-01-03T20:26:54+00:00 1 février 2015|Catégories : Essais|

 

Retrouvez la pre­mière par­tie de l'essai de Xavier Bordes, ici.

 

III.

         Si, à pro­pos de Joe Bousquet, l'on a pu par­ler de pen­sée « mys­tique », c'est qu'on le sur­prend sou­vent dans une ambi­guï­té par rap­port à « l'invisible », ou l'incompréhensible, qui fait le fond de l'existence humaine. Sans doute, quant à ce que l'on pour­rait appe­ler « l'identité » de cet invi­sible, de cette absence, Joe a-t-il varié ou ména­gé, sinon un cer­tain flou, en tout cas une concep­tion assez fluc­tuante, mal­ai­sée à com­prendre, proche de l'ésotérisme en appa­rence. Souvent il s'agit de ce qui ferait l'essence du lan­gage, la signi­fi­ca­tion (disons une sorte d'indistinction entre signi­fié et réfé­rent, en termes tech­niques modernes) que sup­porte et véhi­cule ce qui est le ver­sant du signe écrit, maté­riel, ce que l'on appelle « signi­fiant » en lin­guis­tique.

         Par cette atti­tude, qui fut le moteur de sa lec­ture des Fleurs de Tarbes de Jean Paulhan, il s'efforce d'axer sa réflexion sur le phé­no­mène du sens, en rela­tion avec ce qui est. Bien enten­du, cela inclut des inter­ro­ga­tions mul­ti­formes sur ce que recouvre le mot « véri­té », qui du reste est en fili­grane du livre des Fleurs de Tarbes et qui déclen­cha la com­po­si­tion du très sérieux livres de Bousquet inti­tu­lé Les Capitales ou de Jean Duns Scot à Jean Paulhan. Il suf­fi­rait pour s'en convaincre de lire le cha­pitre XXV des Capitales, où l'on décou­vri­rait s'il était besoin com­bien pour notre poète la ques­tion de la véri­té, de ses condi­tions, de sa réa­li­té, a l'allure d'un obsé­dant sou­ci… De même, tout le cha­pitre X, avec l'affaire de la « gram­maire », est une inter­ro­ga­tion sur la dose de fic­tion, de for­mu­la­tions feintes de notre vision du réel, qu'il faut injec­ter dans notre expres­sion pour qu'elle demeure vraie tout en gagnant une effi­ca­ci­té à être pen­sée par un lec­teur avec le carac­tère de l'inoubliable. C'est toute la pro­blé­ma­tique d'un che­min vers la « connais­sance » que Bousquet détecte dans le livre de Paulhan, dont il se sai­sit en guise de point de départ, en guise de « pré­texte » au livre des Capitales, mais aus­si comme point d'arrivée.

         Il faut peut-être remar­quer au pas­sage que le déve­lop­pe­ment de la réflexion de Joe Bousquet à pro­pos des Fleurs de Tarbes dépasse de loin les consé­quences de la pen­sée que l'on peut déduire du livre de Paulhan, auquel Bousquet prête des ver­tus qui excèdent quelque peu la réa­li­té du livre. On peut pen­ser que deux fac­teurs y ont contri­bué : d'une part le fait que Paulhan pré­si­dait aux des­ti­nées de la NRF chez Gallimard, où Joe Bousquet avait long­temps eu envie d'être publié (jusqu'à ce que la chose arrive, notam­ment avec le dis­cret sou­tien de Jean Cassou) et Bousquet vou­lait obte­nir, du fond de sa chambre de pro­vince, la consi­dé­ra­tion de Paulhan, il rêvait d'être inté­gré au Comité de lec­ture, de publier ses notes cri­tiques dans la NRF, ce qui d'après Poisson d'Or n'a pas été très loin de se faire mais fina­le­ment ne s'est jamais pro­duit (Joe se rabat­tra, entre autres, sur les Cahiers du Sud de Jean Ballard, revue qui n'était pas sans pres­tige à l'époque), et d'autre part l'amical inté­rêt pour la pen­sée de Paulhan, qui sur le moment, avec l'aura de la mode et de l'époque, et l'absence des acquis de la lin­guis­tique moderne, parais­sait beau­coup moins fade et plus ori­gi­nale qu'elle ne l'est (à mon avis) pour un lec­teur d'aujourd'hui… De sur­croît, pen­dant l'Occupation, divers lit­té­ra­teurs et artistes notoires s'étaient repliés dans le sud,  notam­ment à Carcassonne ou dans la région. Paulhan, Aragon, Eluard, Bellmer, Ernst en par­ti­cu­lier étaient de ceux-là.

         L'influence de Paulhan, de fait, était pour Bousquet davan­tage une sti­mu­la­tion et il lisait l'affaire du « sens en rela­tion avec ce qui est » à la lumière de ses vastes lec­tures d'Eckhart et des mys­tiques et des roman­tiques alle­mands, de la phi­lo­so­phie post-pla­to­ni­cienne et de sa des­cen­dance au Moyen-Âge, avec Scot Érigène et Duns Scot, ain­si qu'à la lumière de la lec­ture des mys­tiques illu­mi­nés gré­co-byzan­tins de la Théologie Négative. Si bien que sa vision est décal­quée sur la vision qu'il a du lan­gage, dis­cer­nant ce qui est et ce qui existe comme mani­fes­ta­tion de ce qui est, l'apparu. L'être du lan­gage serait le sens, créa­teur, poé­tique, son appa­raître s'incarnerait en mots, carac­tères, encre, lignes à déchif­frer, livres :  l'existence sen­sible de ce qui est – à rendre intel­li­gible, si l'on veut bien.

         Sous un tel angle, l'être sus­cite l'existence des choses, dans la lignée pla­to­ni­cienne et plo­ti­nienne de l'essence cause conco­mi­tante, voire pré­cé­dente, de l'existence. Ainsi peut-on lire chez Bousquet que « les livres écrivent des livres », comme si l'écrivain n'était que l'instrument d'un tel pro­ces­sus, un tru­che­ment,  une inter­face. Il n'est peut-être pas sau­gre­nu de relier cette façon de voir et de sen­tir à sa situa­tion phy­sique, celle d'être maté­riel­le­ment cloué et dans l'impossibilité de se dépla­cer dans l'espace par ses seuls moyens cor­po­rels – « C'est bien là la pen­sée d'un homme qui ne peut se mettre debout » répète-t-il en diverses occur­rences -, et qui confie à la puis­sance de l'esprit et du songe le rôle com­pen­sa­toire d'investigation d'un espace infi­ni que la parole consi­gnée peut figu­rer.

         Mais un autre fac­teur qui influe sur cette concep­tion est son corps lui-même, qui est orga­ni­que­ment « un seul », certes, mais dont une moi­tié est là sans être sen­sible, excep­té dans des mani­fes­ta­tions invo­lon­taires et capri­cieuses, comme une part de soi aus­si étran­gère que si elle était en avance dans la mort. Il arri­vait en effet que ses jambes soient secouées de mou­ve­ment convul­sifs incon­trô­lable, qu'il ait des pro­blèmes de mic­tion, et autres réa­li­tés orga­niques à pro­pos des­quelles il devait for­cé­ment s'en remettre à « l'Abeille blanche », l'infirmière atta­chée à la tâche de le soi­gner. Phénomènes phy­sique qu'il ne domi­nait pas, n'éprouvait plus, ou éprou­vait sous formes de dou­leurs exces­sives, inex­pli­cables et immaî­tri­sables. Ainsi Joe se trouve-t-il dans un corps trou­blant que, du point de vue du sens, des sens, la bles­sure a scin­dé en deux : jusqu'à la taille il est « nor­mal », l'intelligence et les sen­sa­tions fonc­tionnent avec « bon sens ». Et de la taille jusqu'aux orteils, son corps conti­nue d'avoir une cer­taine exis­tence en ce qu'il est, Joe peut en effet aper­ce­voir ss genoux, etc… mais cette exis­tence en même temps est insen­sée. Rien en cette part du corps n'est sen­sible, pré­vi­sible, obéis­sante comme par le pas­sé, rien ne répond, et c'est une frus­tra­tion inima­gi­nable. Car si nul de s'étonne de l'insensibilité ou de l'inertie de sa che­ve­lure, qu'un coif­feur peut tailler à loi­sir, des par­ties du corps natu­rel­le­ment fonc­tion­nelles, et qui d'un coup ne le sont plus, génèrent un ter­rible trau­ma­tisme. Dans une lettre bou­le­ver­sante,  Joe fait cet aveu : « Un même désir des femmes sur­vi­vait dans ce corps qui ne com­pre­nait plus ce qu'on atten­dait de lui… » explique-t-il. Pour un homme frap­pé en pleine force de la jeu­nesse, cela doit équi­va­loir au sup­plice de Tantale !

         Cependant, Bousquet avait tou­jours le besoin de séduire, de véri­fier qu'il pou­vait encore exis­ter en tant qu'homme, et beau­coup de femmes l'aimeront, ten­te­ront de lui appor­ter une manière de com­pen­sa­tion à ce qu'il ne pou­vait pas réa­li­ser, par­fois de façon réci­pro­que­ment et néces­sai­re­ment per­verse. L'une m'expliqua un jour qu'il lui deman­dait de s'allonger nue sur son lit, près de lui, que ses caresses pour elle pou­vaient fort bien « abou­tir », et qu'il s'efforçait avec l'aide d'un peu d'opium d'y trou­ver une cer­taine satis­fac­tion fan­tas­ma­tique. Mais qu'elle avait bien conscience, en lisant sur son visage, que pour lui « tout ce qu'il éprou­vait était inves­ti dans l'émotion de son amante », que c'était un moment heu­reux par per­sonne inter­po­sée, fon­dé sur des sou­ve­nirs de jeu­nesse, sans que dans l'instant il en obtienne rien lui-même « phy­si­que­ment ».

 

                                                               *

 

         Ainsi Bousquet bien avant Char – qui l'a lu bien sûr – par sa bles­sure accé­dait direc­te­ment, phy­si­que­ment, à la poé­sie pour autant qu'elle soit désir et seule­ment désir, mais encore fal­lait-il par­ve­nir à l'amour de cette atti­tude. Du reste, vers 1940, n'écrit-il pas, dans Papillon de Neige, ceci qui vaut d'être cité : « La nos­tal­gie du poète peut-elle avoir sa cause et non son image dans les faits ? L'inadaptation à la vie serait un mal que la vie pour­rait gué­rir…» (Idée que Joe Bousquet res­sai­sit dans un livre titré « Le mal d'enfance », puisqu'il se retrou­vait, après son retour à Carcassonne, phy­si­que­ment soi­gné, mani­pu­lé, lavé par son infir­mière comme un enfant, et devait refaire le che­min intel­lec­tuel d'une nou­velle nais­sance pour une nou­velle façon de vivre qui n'aurait plus rien à voir avec les vingt années pré­cé­dentes de sa jeu­nesse…) Mais Bousquet pour­suit : « Le poète com­mu­nique sa vision, cette vision témoigne de son besoin de voir plus loin et mieux. La réa­li­té qu'avec la vague adhé­sion des autres le poète atteint, est le gage col­lec­tif qu'il y a tou­jours à atteindre. »

         Et vient une phrase fon­da­men­tale et qui se trouve à l'origine de la for­mule de Char défi­nis­sant la poé­sie comme « l'amour du désir demeu­ré désir » : « La réa­li­té poé­tique n'est qu'une image par­faite du désir. L'activité poé­tique donne tout à celui qui s'y livre, et, avec la per­fec­tion où il a col­la­bo­ré, lui retrace une image de l'insuffisance humaine. »(Joe Bousquet.)

                           

                                                            *

 

De cette situa­tion poé­tique du dési­rant ce qu'en un sens mul­tiple, on pour­rait appe­ler humo­ris­ti­que­ment : « l'obscur objet du désir », rien d'étonnant à voir sur­gir le sou­ci de la divi­ni­té, lequel appa­raî­tra ou s'affirmera dans les rela­tions avec Simone Weil, sa cadette de onze ans, décé­dée sept ans avant lui, phi­lo­sophe d'origine juive qu'on pour­rait décrire comme com­pagne de route du chris­tia­nisme. En effet, aux alen­tours de 1942 Simone Weil est à Marseille et com­mence à tra­vailler sur « la connais­sace sur­na­tu­relle », le sujet de « L'attente de Dieu » est cen­tral chez elle durant toute cette période. Et c'est dans cette même période que l'on voit chez Bousquet – ce qui n'était pas vrai­ment fré­quent – appa­raître le mot Dieu, avec majus­cule, par exemple dans les réflexions du pas­sage de Papillon de neige que voi­ci :

         « Parfois… l'homme vit au sein de son déses­poir comme s'il l'ignorait, et dans l'ignorance de son mal­heur comme s'il en était le sym­bole. Oh ! Les mots qui sont l'homme et non pas son des­tin, qui sont sa conscience et non pas ce qui est. La pen­sée de l'homme est dans son être, comme une lame dans un four­reau trop large. Ce qui atteint son être, il ne peut le pen­ser tout à fait, ne sait que le pres­sen­tir, et, en l'acceptant en en pre­nant conscience, se fait l'âme de son des­tin et du monde où il est mor­tel.

         Les poètes méri­dio­naux ont auto­ri­sé l'idée que le poète riva­li­sait avec la nature, que l'homme était un ins­tru­ment de créa­tion, mais aveugle et qui n'avait d'yeux que sur le plan du visible.

         Mais je crie :

         Nous n'avons pas tout à fait réa­li­sé notre union avec le monde puisque notre parole n'est pas encore la voix incom­pré­hen­sible de Dieu. »

 

         De cette der­nière phrase, énig­ma­tique, para­doxale, on peut infé­rer que le mot Dieu et le concept de divi­ni­té demeurent pour Joe Bousquet deux choses qui ne sont pas obli­ga­toi­re­ment super­po­sables, plu­tôt paral­lèles comme, disons, le sont réci­pro­que­ment le sen­sible d'une part, et l'intelligible (ou l'inintelligible) de l'autre, dans une pen­sée qui ques­tionne aus­si bien l'un que l'autre, l'un comme pres­sen­ti­ment de l'autre, pour se faire « méta­phy­si­que­ment » l'âme de son des­tin et du monde… Ce pres­sen­ti­ment rejoin­drait assez bien la maxime d'un autre poète qui m'est cher, le grec Odysseas Elytis : « L'homme est han­té par Dieu comme le squale par le sang… ».

         Ainsi semble-t-il que sur ce point, le poète de Carqueyrolles ait évo­lué au sein d'une cer­taine ambi­guï­té, dans la mesure où tout son exer­cice fut essen­tiel­le­ment spi­ri­tuel, et en même temps une lutte pour faire de son intui­tion que par le lan­gage il pou­vait tra­vailler à récu­pé­rer ce que son corps avait per­du – et lui avait fait perdre par un enga­ge­ment héroïque et déses­pé­ré (« mou­rir debout comme les offi­ciers dont il avait pris la place ») de sa volon­té à Vailly, dans l'Aisne, ce 27 mai où la balle enne­mie l'avait frap­pé, – pour faire de cette intui­tion une réa­li­té qui ren­ver­se­rait la para­ly­sie de l'espace impo­sée par ses jambes, en confé­rant peu à peu à l'espace autour de lui une motri­ci­té com­pen­sa­trice. Avec son ami James Ducellier qui avait une puis­sante déca­po­table, il se plai­sait jusqu'à l'ivresse à être emme­né le plus vite pos­sible, tête au vent, sur les routes des envi­rons de Carcassonne pour que ce soit l'espace qui défile autour de lui figé sur son siège. « L'homme immo­bile est le plus rapide de tous… » écri­vit-il dans Mystique.

         Peut-être cela n'est-il inter­ve­nu vrai­ment luci­de­ment, de façon avouée, dans la démarche de Bousquet, qu'après la mort, en novembre 1933, de son ami de douze ans, Claude-Louis Estève, le brillant nor­ma­lien, phi­lo­sophe élève et ami d'Alain et de Léon Brunschvicq. Estève en effet, pro­fes­seur à Montpellier, venait d'être muté à Paris, au Lycée Saint-Louis, et il était entré dans le pro­jet de « mon­ter » à Paris avec Joe, pour l'introduire au cœur de l'univers artis­tique et intel­lec­tuel de l'époque.

         Bousquet semble avoir vu dans cette mort un signe, renon­ça, et puisqu'il n'irait pas à Paris, par la force de la pen­sée, désor­mais il aiman­te­rait Paris en quelque sorte, et amè­ne­rait ceux qu'il s'intéressait à ren­con­trer là-bas, « magi­que­ment », par les sor­ti­lèges de sa pas­sion pour l'art, de sa pen­sée sin­gu­liè­re­ment éru­dite, et en jouant sur ce que son sort tra­gique d'infirme-ermite réveillait de bon­té et d'interrogations  chez ses cor­res­pon­dants, à venir dans son espace à lui : ce qu'il obtint effec­ti­ve­ment, avec les visites des Surréalistes, et aus­si le repli des artistes, et de divers repré­sen­tants impor­tants du monde cultu­rel – notam­ment les « cadres » de la NRF – vers Carcassonne et le Sud (Paulhan à Tarbes par exemple), lors de la Seconde Guerre Mondiale. Il raconte ain­si qu'Aragon – au Gide ? -, la pre­mière fois qu'il vint dans la chambre de la mai­son rue de Verdun où il gisait, lui décla­ra : « Vous, je ne vous plains pas ! » Ce qui était bien la parole la plus propre, sous son appa­rente absence de tact, à plaire au fier poète de la Connaissance du soir.

         Il ne me sem­ble­rait pas super­flu de noter à cette occa­sion que Joe Bousquet affleure dans nombre de témoi­gnages et d'idées ins­pi­rés par sa vaste culture latine (Augustin), alle­mande (Heidegger a fait une thèse sur Duns Scot, soit dit en pas­sant), anglaise (Peirce), grecque (Origène), sa connais­sance sin­gu­lière des théo­lo­giens de l'ontologie anti-aris­to­té­li­cienne tel que Jean Duns Scot, de la théo­lo­gie apo­pha­tique ou néga­tive de Scot Erigène, des Neo-Platoniciens, etc… Comme Joe pas­sait son temps prin­ci­pa­le­ment à lire tout ce qu'il pou­vait et à écrire, il avait une culture for­mi­dable. Cela consti­tuait un réser­voir secret d'idées ori­gi­nales ou éru­dites vers lequel il orien­tait ses amis et rela­tions, et qui contri­bue­ront à four­nir de la sub­stance et de la soli­di­té aux théo­ries du Surréalisme par exemple. Comment ne pas voir une coïn­ci­dence entre le Premier Manifeste du Surréalisme de 1924, com­por­tant entre autres sa fameuse défi­ni­tion du point sur­réa­liste à atteindre, et les contacts entre­te­nus par Bousquet, par lettres ou à tra­vers Estève, depuis 1920, avec les théo­ri­ciens comme Breton, ou des artistes comme Ernst ou Bellmer, concer­nant les rap­ports du réel au rêve, l'érotisme mys­tique (Grégoire de Nysse, Jean de la Croix), les thèses sur le « geste sur­réa­liste », la pen­sée sym­bo­lique des Romantiques Allemands (Novalis). On pour­rait pré­tendre que ledit « point sur­réa­liste où les contra­dic­tions de la logique aris­to­té­li­ciennes n'existent pas », Joe Bousquet étant don­né sa situa­tion l'occupait qua­si­ment, si l'on en juge par ce qu'il dit sur sa dif­fi­cul­té à dis­tin­guer de son propre aveu, l'état de rêve et l'état de veille, entre autres.

         Sa posi­tion, il la repré­sente dans des for­mules telles que : « Le centre se divise pour jaillir du soleil », « Nul homme n'y ver­ra clair que dans la lumière qu'il aura créée » (dans la tra­di­tion pla­to­ni­cienne de l'Homme d'Oc), « Le moi est l'unité des ins­tants : notre seul lien avec Dieu ». D'où le rôle du lan­gage, de l'écriture qui se déroule comme témoi­gnage de l'unité des ins­tants, dont il veut faire une « sen­sa­tion-pen­sée » : ce qu'il appe­lait l'objectivation du sub­jec­tif dans le livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Carlo Suarès « Critique de la rai­son impure » : autre­ment dit, la parole qui jaillit de la clar­té de la sen­sa­tion pour se « divi­ser indé­fi­ni­ment » en rami­fi­ca­tions de la pen­sée. Dans cette optique, si la concep­tion de la poé­sie pour Joe Bousquet intègre une com­po­sante mys­tique, le mot Dieu pour lui recèle une mul­ti­pli­ci­té de pos­si­bi­li­tés de signi­fi­ca­tions qui le rendent assez flou. Et plus il avan­ce­ra en âge, plus l'idée expli­cite du divin sem­ble­ra s'éloigner, se diluer dans une vision mytho­lo­gique parente de celle de l' Androgyne, telle que Joe Bousquet l'avait res­sus­ci­tée dans un texte aus­si essen­tiel et dense que « Lumière, infran­chis­sable pour­ri­ture »(Tiré à part des Cahiers du Sud, 5 juin 1935, dont le pré­texte est un recueil de Pierre-Jean Jouve). Je prends le bas de la page 15, pour lui don­ner la parole : « Dieu ? La forme sous laquelle je me conçois plus grand que ce monde ouvert qui me tue. Une ten­ta­tive déme­su­rée pour ne faire qu'un de l'idée que je suis et de l'idée que rien n'est. Ah ! Prononcer le nom de Dieu, je vous jure que c'est exac­te­ment comme écla­ter de rire. Ce mau­dit nom ne m'a jamais don­né à connaître que mon déses­poir qui est si immense, c'est vrai, que rien ne peut être ima­gine de plus grand. Dieu est la pré­sence en moi, au plus pro­fond de ma chair, de ce déses­poir qui m'enveloppe tout entier et qui se fait, à tra­vers mon cœur de bête, l'éternel témoin de lui-même […]Un bon­heur inouï, ce que la misère d'un homme l'aide à connaître comme plus beau que la beau­té ne semble dépas­ser les bornes de la vie que parce qu'il s'emplit de la néga­tion de tout ce qui existe comme d'une éter­ni­té dont tout ce qui existe est presque tout le poids, le cœur appor­tant la der­nière pel­le­tée. » Ce qui est se relie fort bien, notam­ment en ce qui concerne le « troi­sième mode de la prière », avec les thèses théo­lo­gique de Syméon le Nouveau-théo­lo­gien.

         Et il conclut en son­geant au poème : « Dans nos cris d'espoir ou d'amour, je crois que nous n'avons jamais par­lé que de la mort. »

                  

                                                                                              (À suivre…)

 

 

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