> J. Ancet, Ode au recommencement

J. Ancet, Ode au recommencement

Par | 2018-01-03T20:28:21+00:00 2 juin 2013|Catégories : Critiques|

         Présenter l’Ode au recom­men­ce­ment de Jacques Ancet est ajou­ter au plai­sir d'une ami­tié par-des­sus la dis­tance, la satis­fac­tion à tra­vers un livre à la fois simple, proche et tou­chant, de décou­vrir avec luxu­riance une part de soi-même : c'est le secret du lyrisme de Jacques Ancet, de savoir gref­fer sur un lyrisme natu­rel des émo­tions qui appar­tiennent à tous.

         De façon géné­rale, j’aime les vastes et géné­reux poèmes où se recense, dans un artis­tique désordre, la réa­li­té, répan­due dans une sorte de rhap­so­die au cours de laquelle pério­di­que­ment, l'auteur repa­raît après chaque envol. Il y a de l'essence du poé­tique à cette sorte de poème cerf-volant qu'un fil retient jusqu'au bout de s'échapper à jamais, alors que le souffle de l'inspiration constam­ment tente de l'emporter là où le lec­teur ne pour­rait le suivre. Le leit­mo­tiv de cette rhap­so­die c'est : « mal­gré tout, je reviens ». Et ce long retour prend la forme de l'Ode, se veut Ode, – rap­pe­lons qu'en grec Odos signi­fie « che­min » – même si c'est che­min qui nous mène, ain­si que la vie, on ne sait où, peut-être « Nulle part » selon le titre de Heidegger.

         Pourtant, une sorte d'étrange et presque mys­tique « désir d'ailleurs » nous pousse à prendre ce che­min. À aller, fût-ce au vent mau­vais ! Et c'est vers une forme de cet ailleurs, notre monde autre­ment revi­si­té, qu'Ancet nous convie à che­mi­ner, mais pas à émi­grer, pas à nous en aller sans retour, ain­si que dans la vie c'est le cas puisque, disait Héraclite, l'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. La chance et le para­doxe de l'écriture est qu'un vaste tra­jet de presque cent pages de laisses poé­tiques est constam­ment émaillé de la pos­si­bi­li­té de retours feints, au sein de l’expérience d’un che­mi­ne­ment sans retour. Cette expé­rience ain­si intro­duit à une forme de luci­di­té poé­tique qui fait l'originalité de Jacques Ancet.

         De sorte que l'expérience du poème au cours duquel un monde chao­tique se trouve bras­sé, pré­sen­té, repré­sen­té dis­per­sé, sai­si par éclairs et rapts, se pré­sente ain­si dans le dit, qui se rêve infi­ni, d'Ancet :

         « Les mots sont tout ce qu'il nous reste

              un homme se traîne dans un fos­sé près d'un fra­cas de blin­dés qui défilent, il gémit, il ne voit pas là-haut l'indifférence lumi­neuse des étoiles

           une femme rit dans une pièce claire, der­rière la vitre un ciel et des branches

              et c'est par­tout le même ciel, la même dou­leur, le soir qui tombe et le matin, hor­reur et splen­deur mêlées »

 

         Si les « mots sont tout ce qu'il nous reste », ne fait sens que l'acte de suivre leur tra­jet, ne fait sens que le non-sens de l’avancement lui-même : de l’écriture, du rêve, du temps qu’on lui consacre. C'est comme une expé­rience de résur­rec­tion spec­trale, d'une exis­tence consciem­ment revé­cue grâce à l’écriture.

         Seule l'écriture, avec sa mémoire de papier, per­met de reve­nir, de repas­ser en revue cet être du « monde », dont nous ne reve­nons pas. « Tout poème, mais qui a dit ça, ne serait au fond qu’une élé­gie, un adieu pro­lon­gé à la beau­té des êtres et des choses » – « même si, ajoute le poète, cette beau­té n’est que l’autre face de l’horreur »… 

             Il n'y a donc pas de naï­ve­té béate dans cette poé­sie d’acquiescement, de consen­te­ment : elle est évi­dem­ment sans illu­sions. Elle sait que « tous les pré­sents sont le même pré­sent » avec « dans les yeux des images per­dues qui remontent comme du fond d’une cave… » La révolte sourde y est mêlée comme la simple splen­deur qu'Ancet réveille en for­mu­lant son retour au quo­ti­dien. Il en résulte un trou­blant sen­ti­ment, un peu éga­rant, qui n'est pas sans paren­té avec « L'année der­nière à Marienbad » de Robbe Grillet, qu'on aurait fusion­né avec ce film dont le nom m'échappe, et au cours duquel le héros recom­mence constam­ment la même jour­née, chaque fois revé­cue avec une nuance d’expérience sup­plé­men­taire, qui gau­chit insen­si­ble­ment ses actes et son appré­cia­tion de la vie vers davan­tage de posi­ti­vi­té lucide.

         Jacques Ancet adore ain­si « pour­suivre », il est un homme du conti­nu. Si je n'avais peur d'exagérer, je dirais qu'il se drogue avec le lan­gage en s'enivrant d'un poème qui semble n'avoir pas de fin, pour témoi­gner de son expé­rience de ce qui prend fin à chaque ins­tant, et conju­rer ce que cette expé­rience peut avoir de dévas­ta­trice. Il y a une vraie géné­ro­si­té de vrai poète dans le fait d'offrir un tra­jet d’écriture à notre expé­rience qui devient, outre l’expérience d’une écri­ture évi­dem­ment, celle d'une riche vision, où tout ce qu'on nous donne à sen­tir et per­ce­voir du monde est le même autre­ment.

         Et nous sommes là effec­ti­ve­ment au centre, au cœur du site de la poé­sie : « J’ai vu le même pay­sage sur les vitres, et j’ai com­pris que, mal­gré tout, tel était mon lieu.», ce qui rejoint avec les mots d'un poète lyrique contem­po­rain le fameux : « C’est poé­ti­que­ment que l’homme habite cette terre », que nous aimons à répé­ter après Hölderlin, tant il a énon­cé là une forme de véri­té pre­mière.          Toute la dif­fi­cul­té dans ce retour au « site », dans cette quête pour retrou­ver la Terre habi­table, c’est la pro­fu­sion du réel dans le regard de qui s'efforce d'en rendre-compte afin de léguer à cha­cun cette richesse du « se rendre-compte », à côté duquel, pres­sés par la vie, nous pas­sons sou­vent sans rien voir ni sen­tir.

         C'est ce qui explique que, même s'il est leur­rant, l’Ode pour­suive un but : « C’est un ordre que je cherche » dit Ancet, « un fil pour réunir tous ces éclats épars, quelque chose où je me recon­naî­trais », en usant du lan­gage qui donne à voir, comme disait Éluard. Jacques Ancet for­mule ce voir par­ti­cu­lier à la parole poé­tique ain­si : « Je vois ce que j’entends, le lan­gage est mes yeux. » Sous cet angle, on com­prend bien qu'il s’agit tou­jours, grâce à l'alchimie du verbe, d’offrir au chaos une chance de se faire cos­mos, de se faire site habi­table, terre humaine, cité en somme, par le tru­che­ment de nos indé­fi­nis recom­men­ce­ments.

         Et le poète se tient donc là, au lieu du bat­te­ment, de l’articulation, d'autres diraient de la « fis­sure » ou comme titrait un autre Jacques (Dupin) de l'embrasure,  « à guet­ter cet ins­tant où, sou­dain, tout serait là, le monde entier comme en équi­libre sur un grain de temps pur ». L'instant de cet équi­libre, le poème d'Ancet veut nous per­mettre de l'atteindre, voire de l'affronter, à la fois heu­reux et tra­gique, éter­nel et fugace, par le leurre sérieux, opé­ra­tion­nel et bien­fai­sant d'une pen­sée du temps « oxy­mo­rique » qui rend cet ins­tant com­pa­rable, par le tru­che­ment d'un lan­gage poé­tique qui sai­si­rait l'essence du réel, à l'éternité.

         Même si l’on sait bien que « le temps est comp­té » et qu’à cause même de ce savoir, de cette éprou­vante sagesse, il importe « d’être là comme jamais » de sorte que ce soit « tou­jours la pre­mière fois, un oui plus vaste que tous les non, la tra­ver­sée du jour avec des yeux de nuit » conclut Jacques Ancet, sur des accents dignes de Joe Bousquet. Et dans cette accep­ta­tion sur­git l’oxymore du sens-non-sens de la vie, que j'évoquais, « la vibra­tion de l’infime, et l’infini réver­bé­ré, et rien qui bouge et rien qui s’arrête »…

         Ce genre de poèmes que rien n’arrête, alors même que l’écriture les a figés sur la page, sont de ceux qui méritent le plus d'être fré­quen­tés et aimés

 ©Xavier Bordes

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