> Éric CHASSEFIÈRE, Échos du vent à ma fenêtre

Éric CHASSEFIÈRE, Échos du vent à ma fenêtre

Par |2018-11-09T12:07:51+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Critiques, Éric Chassefière|

Le édi­tions Alcyone ont publié là un très beau petit livre, que les proses poé­tiques d’Éric Chassefière méritent tout à fait. N’ayant pas tou­jours le temps de lire les livres qui, je l’avoue, on ten­dance à s’accumuler (notam­ment) sur mon bureau, rétros­pec­ti­ve­ment je me dis que s’il m’avait échap­pé, j’eusse per­du une belle occa­sion de me faire plai­sir ! Les textes, sur un papier nacré, sont d’une beau­té intime qui enchante le réel, non sans une authen­tique pro­fon­deur de pen­sée qui leste le contact qu’ils nous pro­posent avec leur monde. Éric Chassefière est un scien­ti­fique, un phy­si­cien, mais la “science dure” en lui n’a pas tari l’inspiration du poète, bien au contraire.

Éric CHASSEFIÈRE, Échos du vent à ma fenêtre,
Ed. Alcyone, coll. Surya. 70 p., 16 €.

Chaque petit car­ré de sa prose poé­tique est un bijou trans­pa­rent, une sorte de cris­tal ver­bal en lequel se jouent les reflets d’un regard atten­tif, un regard qui, selon le mot de Paul Éluard, “donne à voir” (p.26) :

 

Il aime les che­mins du soir entre les gerbes noires des blés fau­chés,
a coupe de lait de la pleine lune, la lan­terne qui éclaire le volet clos
dans l’attente du retour. Il aime que dans la lumière, arbre de ciel dans
la nuit de l’arbre, terre et ciel se mêlent, que par­tout entre les arbres
ne soient que pas­sages, seuils s’ouvrant sur la cou­leur, que le prenne
la pénombre quand à la nuit tom­bée le rai du canal monte jusqu’au ciel.”

 

La langue d’Éric Chassefière, on le voit, est d’une jolie, et simple, vir­tuo­si­té. Les images sont neuves tout en ne heur­tant pas l’esprit, tout en sug­gé­rant natu­rel­le­ment, avec une ampleur secrète. Comme si notre poète avait le sou­ci d’épargner au lec­teur qu’il prenne conscience de l’originalité de la vision dont il vient d’écrire, de manière à n’en pas dis­si­per le charme par l’effet d’une luci­di­té qui tari­rait notre ima­gi­na­tion, laquelle ici est indis­pen­sable à l’approfondissement de la réa­li­té : une réa­li­té qui n’est jamais banale, tant que notre regard appris, conven­tion­nel, “désen­fan­té”, ne la bana­lise pas ni ne la prive de ses cou­leurs. Je ne puis me tenir de citer une autre d’entre les pages admi­rables de ce petit recueil (J’aimerais les citer toutes !), qui arti­cule pour moi l’essentiel de ce qui est la source de cette poé­sie dis­crè­te­ment lyrique, d’un lyrisme juste dans la matu­ra­tion de son expres­sion, de sa véri­té sub­jec­tive ; ain­si que dans sa façon de l’objectiver en une langue créa­trice, comme, au demeu­rant, il se doit pour tout lyrisme non-mièvre, c’est-à-dire qui ne tombe pas dans l’affectation d’un sen­ti­men­ta­lisme ava­chi. Voici cette page (P.46) :

 

L’innocence est le sou­rire d’un enfant qui ne nous quitte pas. Ce sou­rire
se mani­feste en tout : une chan­son qu’il fre­donne, un ani­mal à qui il se
confie, l’histoire qu’on l’entend se racon­ter, seul, dans la pénombre de
sa chambre. Ce sou­rire, quand il se mani­feste, nous illu­mine et nous
réchauffe ; ins­tan­ta­né­ment il entre en nous, nous trans­porte de joie, devient
notre sou­rire inté­rieur ; nous sommes direc­te­ment heu­reux car il nous
touche, réveille en nous l’innocence. Même aujourd’hui que l’enfant a      
gran­di, son sou­rire est tou­jours là, rouge lumière et sang. Même léger
et fugi­tif, il réveille en nous l’intacte joie, la même nos­tal­gie heu­reuse ;
il est l’étincelle qui entre­tient le feu, celui de l’amour que nous vouons
 à l’être cher dont, à l’instant où il nous sou­rit, nous par­ta­geons l’innocence.

 

Éric Chassefière, dans ce petit recueil, a poli de lumi­neux cris­taux de lan­gage, qui rendent chaque page du livre dense et médi­ta­tive, inso­lite et fami­lière, tou­chante et pour­tant réa­liste et vraie. Pour le citer une der­nière fois, je reprends, en les détour­nant à peine, ses propres mots : “Seule au centre de son regard, la fleur [de sa poé­sie] paraît faite de pro­fon­deur pure. […] Cette fleur, il la tient dans ses yeux comme on tient une gemme dans la paume de sa main.” Éric Chassefière est peut-être un bon phy­si­cien, ce n’est pas à moi d’en juger ; mais c’est en tout cas un mer­veilleux poète, et le prix Georges Sarantaris (un poète grec que mon ami O. Élytis appré­ciait fort !) reçu par Éric Chassefière en 2015 pour un pré­cé­dent recueil, me semble très lar­ge­ment méri­té…

 

 

 

 

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