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Les cahiers de PAUL VALÉRY

Par |2018-04-06T16:16:32+00:00 6 avril 2018|Catégories : Focus, Paul Valéry|

« …Et je jouis sans fin de mon propre cer­veau » fai­sait dire Paul Valéry au locu­teur de son son­net inti­tu­lé Solitude. C’est ce qui amène Michel Deguy, dès la page 26 de sa pré­face, à sou­li­gner que « La grande affaire, la « grande chose » valé­ryenne, fut celle de l’intel­lect. », et ce constat impli­cite, qui consti­tue à la fois comme la nappe phréa­tique où aura pui­sé toute la réflexion de l’auteur du Cimetière Marin et de la Jeune Parque, et ce qui aura ins­pi­ré ici son pré­fa­cier, ce constat de l’essentiel sou­ci de « l’esprit » chez un Paul Valéry qui cepen­dant ne se vou­lait pas « phi­lo­so­phant », c’est ce qui per­met à Michel Deguy d’ajuster sa focale concer­nant le conte­nu des cahiers.

En effet, Valéry, grâce à cette pré­face, est à la fois relié à nous, lec­teurs d’aujourd’hui, mais aus­si dis­tan­cié de nous par diverses ana­lyses qui démontrent de quelle manière le monde tel que se le figu­rait Valéry réflé­chis­sant (éven­tuel­le­ment avec spé­cu­la­tions anti­ci­pa­tives), et le monde « homo­nyme » tel que nous le vivons, appré­hen­dons, rece­vons actuel­le­ment, sous les appa­rences de la qua­si-res­sem­blance, en pro­fon­deur dif­fèrent au point que même la signi­fi­ca­tion-res­sem­blance de ces appa­rences est un mirage. Par exemple, rele­ver à la lumière de notre pen­sée actuelle ce qui sem­ble­rait des traits « annon­cia­teurs », « pro­phé­tiques », en ce que Valéry a déve­lop­pé comme idées diverses dans ses textes, les offi­ciels, ou les, jusqu’à notre époque, non-offi­ciel­le­ment édi­tés des Cahiers (qu’il avait cepen­dant tou­jours pro­je­té d’éditer comme une œuvre majeure), serait une erreur de pers­pec­tive du même genre que celle qui nous fait inter­pré­ter un texte de Platon avec les outils de la phi­lo­so­phie contem­po­raine.

PAUL VALÉRY – Cahier 1894-1914 Volume XIII – Préface de Michel Deguy (NRF – Gallimard).

Entre les for­mules de Valéry, et les nôtres actuelles iden­tiques, un glis­se­ment de réa­li­té, une « sub­sti­tu­tion de sub­strat », se sont pro­duits avec le siècle qui a pas­sé : de 1871 (nais­sance de P.V.) à 1945 (sa mort), pas­sa­ble­ment de méta­mor­phoses his­to­riques se sont pro­duites en 74 ans, la tech­nique notam­ment a com­men­cé à prendre de l’importance (à cause des guerres et de l’industrie). Mais de 1945 à 2018, c’est-à-dire une période à peu près équi­va­lente, « l’imperium tech­no­lo­gi­cum » si j’ose dire, a rem­pla­cé à grande allure le règne de l’Homme, enten­dons « de ce qu’il y avait d’humain » dans l’Humanité. Je n’entends pas évo­quer les cyborgs, les robots, les trans­hu­mains, non plus qu’entrer dans les détails sur cette affaire du « déshu­ma­nisme », de « l’antigrandeur », points que la pré­face éclaire sub­ti­le­ment et net­te­ment. Ce que je vou­drais mettre en lumière, en revanche, c’est ce qu’il y a de pro­fi­table à reti­rer des écrits quo­ti­diens de ce phi­lo­sophe qui refu­sait de l’être, de ce mathé­ma­ti­cien ama­teur épris de pré­ci­sion, de net­te­té, de ce poète pour qui poé­ti­ser n’était qu’un « exer­cice », comme il l’écrit à André Gide en dédi­cace. En effet, à le lire, j’ai res­sen­ti une cer­taine fas­ci­na­tion. Non que la pen­sée de Paul Valéry soit impres­sion­nante à chaque page, certes ; non qu’elle n’apparaisse pas en divers endroits comme péri­mée ; mais parce qu’il y a entre elle et nous, en rela­ti­vi­sant certes la com­pa­rai­son, la même différence/​proximité qu’on éprouve lorsqu’on tra­vaille sur – met­tons – un texte latin, par rap­port à la tra­duc­tion « moderne » qu’on vou­drait en faire : quelque chose qui est à la fois de l’ordre d’une proxi­mi­té qui efface l’abîme tem­po­rel, mais aus­si de l’ordre du radi­ca­le­ment dis­tant, d’historicisé, de vague­ment démo­dé. Et cela oblige le lec­teur curieux de Valéry et de sa pen­sée – sans cesse en train de s’aven­tu­rer, telle qu’elle appa­raît dans les Cahiers -, à s’aventurer lui-aus­si, en s’obligeant à une gym­nas­tique assou­plis­sante qui a pour effet la prise de conscience de ce que devient notre temps : car rien de tel qu’une simi­li­tude en appa­rence, héris­sée de dif­fé­rences en réa­li­té, pour reti­rer de la confron­ta­tion entre le monde de Valéry et les nôtres (du « monde fini » valé­ryen l’on est retour­né à une mul­ti­pli­ci­té plus ou moins indé­fi­nie de mondes contem­po­rains), une luci­di­té nou­velle, un pano­ra­ma en relief, une « vision sté­réo­sco­pique » propre à nous faire éva­luer ce que j’appellerais le « site » d’où se parle et s’écrit la lit­té­ra­ture, spé­cia­le­ment la poé­sie, de notre XXI ème siècle…

 

                                                                                                    

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