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Vénus Khoury-Gata – Gens de l’eau

Par |2018-06-04T08:36:17+00:00 3 juin 2018|Catégories : Critiques, Vénus Khoury-Ghata|

Vénus Khoury-Gata en poé­sie, comme dans tout le reste de sa biblio­gra­phie consi­dé­rable – que tant de prix ont cou­ron­née -, et de son acti­vi­té lit­té­raire plu­ri­forme, illustre par­fai­te­ment la façon dont une per­sonne « à che­val » sur deux uni­vers, l’oriental et l’occidental, le Liban et la France, peut enri­chir à la fois le regard de l’un et de l’autre. Et ce livre de poèmes, d’une fami­lière en même temps qu’insolite ori­gi­na­li­té, en témoigne par une forme de magique affir­ma­tion des dif­fé­rences qui, comme après le pas­sage d’une comète, laisse un sillon où les ténèbres res­semblent à la lumière, alternent avec elle dans la nuit de nos yeux et s’y mèlent.

Vénus Khoury-Gata – Gens de l’eau (Ed. Mercure de France – 118 pp.).

 Je vou­drais expli­quer par la cita­tion d’un poème ce que j’aurais aimé rendre lim­pide sans être bien cer­tain d’y par­ve­nir ; il s’agit de celui de la page 44, qui est l’un des plus mar­quants :

Maison poreuse

Les murs n’ont pas gar­dé la voix des objets

La gar­dienne des lieux recoud les débris de la jarre morte de soif et ceux du miroir qui s’obstine à mul­ti­plier le même mur

qu’importe si l’envers n’est pas conforme à l’endroit

les objets recom­po­sés répètent le même bruit fêlé quand ils n’ont rien à se repro­cher

l’eau trans­va­sée reste de l’eau

Les trois vers que je mets en gras sym­bo­lisent en quelque sorte tout l’arrière-plan de l’oeuvre éton­nante de Vénus Khoury-Gata, la poé­sie « trans­va­sée » d’un pays en un autre, d’un être humain en un autre (par exemple homme et femme), ou encore d’une vie dans une autre, reste de la poé­sie, et « répète le même bruit fêlé », alors même que la poé­tesse ou le poète – atteints de la fêlure de se trou­ver exi­lés en autre pays, ou exi­lés en leur pays même – « n’ont rien à se repro­cher », vu que l’acte de poé­ti­ser leurs mondes est d’essence par nature inno­cente.

Plus glo­ba­le­ment, der­rière ces poèmes d’une dense réa­li­té, jon­chés de mille détails qui sont cha­cun un témoi­gnage de dif­fé­rence sub­tile et de proxi­mi­té humaine, appa­raît comme le témoi­gnage d’une vie anté­rieure, témoi­gnage extra­or­di­nai­re­ment tran­chant à tra­vers une parole que la beau­té des images n’affadit pas bien au contraire. Cette vie anté­rieure, nous, hommes, « la pren­drons, la com­pren­drons » comme disait Rimbaud, tant elle est riche de sen­sa­tions et d’épreuves, étranges et neuves, typi­que­ment fémi­nines, que la com­plexi­té d’une double culture rend encore plus sin­gu­lières, en contraste avec la langue au lec­teur fran­çais fami­lière, disant ce qu’elle veut avec une sou­plesse, une éco­no­mie et une liber­té qui font mouche. Telle cette des­crip­tion, pleine d’implicite, de la condi­tion de la femme en une époque qui nous semble pas­sée et qui nous est pour­tant contem­po­raine :

La femme qui arrache à main nue l’herbe de son champ doit tout à l’homme

au grin­ce­ment de son échelle ados­sée au mur

au cris­se­ment de l’abeille dans son bol ébré­ché

même au loup qu’il tuait toutes les nuits dans son som­meil

sa corde sur l’épaule

il mar­chait au bord du ravin

un pied dans le vide

un pied sur le coeur de celle qui le regar­dait s’éloigner

sûre qu’il revien­dra après extinc­tion du der­nier loup

Il fau­drait pré­ci­sé­ment, de ce livre, détailler aus­si les élé­ments du contexte tra­gique d’aujourd’hui. Il y a dans les trois par­ties de l’ouvrage une sorte de che­mi­ne­ment qui res­semble à l’autobiographie occulte d’une vie tout entière. Cela qui ne peut être éprou­vé qu’en lisant de près les poèmes dans l’ordre. Le par­cours est si abon­dant en nota­tions, à pro­pos de ces « Gens de l’eau » que la Méditerranée relie à l’Europe, que ce serait inin­té­res­sant de me sub­sti­tuer à ce che­mi­ne­ment, de le déflo­rer en en fai­sant ici une lec­ture du genre « thèse lit­té­raire », qui en expo­se­rait les fas­ci­nantes ambi­guï­tés. J’en veux, pour illus­trer ceci, convo­quer un der­nier texte, page 98, qui cer­tai­ne­ment lais­se­ra pen­sif le futur lec­teur de ce recueil intense et pre­nant :

Quel jour quelle année sommes-nous demande un soleil amné­sique

quel nom don­ner à ceux qui déterrent les tablettes d’argile

et à ceux qui rem­plissent les barques de futurs nau­fra­gés

insa­tiable Méditerranée

elle avale toute ce qu’on lui sert

mou­rir au sec mène-t-il au para­dis

odeurs mêlées de fer et de sang

l’homme étê­té ne por­tait ni flingue ni canif mais sa mélan­co­lie autour du cou

l’égorgeur n’est pas un assas­sin mains un éla­gueur

jar­di­nier sou­cieux de net­toyer le monde de ses mau­vais êtres

Cela rejoint mon ami Odysseas Elytis quand il écri­vait que « le ter­ro­riste est le rus­taud des miracles ». Mais si chez les Gens de l’eau et « Les Dépeupleurs », comme l’écrit Vénus Khoury-Gata « La mort gagne à tous les coups », dans l’oeuvre de cette poé­tesse remar­quable, c’est aus­si la poé­sie qui gagne à tous les coups, avec une sorte de cou­rage intime, vivace, d’élan dans l’acharnement à vivre, propre au ton du recueil : et cet achar­ne­ment nous conta­mine.

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