> Catherine Gil ALCALA, ADONIS & La librairie et maison d’édition INCLINAISON

Catherine Gil ALCALA, ADONIS & La librairie et maison d’édition INCLINAISON

Par | 2017-12-30T22:11:25+00:00 15 octobre 2016|Catégories : Adonis, Essais & Chroniques|

 

Aux édi­tions  Inclinaison  :  Daniel Becque, Bénédicte Niquège

 

Une visite d’été à Uzès a per­mis de décou­vrir, à l’angle de la rue du Docteur Blanchard, dans le quar­tier « médié­val », la librai­rie et mai­son d’édition Inclinaison, et de conver­ser un moment avec son libraire-édi­teur, entre autres choses de la Bretagne et de ses che­mins côtiers, et bien sûr de la poé­sie. Sa col­lec­tion « Cordes tis­sées » a main­te­nant bien dépas­sé la dizaine de titres, et pro­poses de petits fas­ci­cules, légers, plus hauts que larges et cou­leur ivoire, d’une tren­taine, qua­ran­taine, par­fois cin­quan­taine de pages. Elle édite une poé­sie vivante et non-com­pas­sée, une poé­sie mai­tri­sée mais sin­cère, sen­sible, musi­cale, réflé­chie, d’auteurs variés dans leur exis­tence comme dans leur ins­pi­ra­tion. La pari­té hommes /​ femmes y est à peu près totale, et même ryth­mique (un homme, une femme, un homme, une femme) et contri­bue à la varié­té des voix et des sen­si­bi­li­tés, pour qui feuillette les opus, ran­gés sur leur modeste table, der­rière la porte d’entrée de la librai­rie. Le prix, modeste et uni­forme de 3 euros par volume (une seule excep­tion), ins­crit aus­si la dis­po­ni­bi­li­té poé­tique dans une démarche où le sou­ci moné­taire passe réso­lu­ment à l’arrière-plan. Les fac­tures de poé­sie, elles, sont tour à tour ingé­nieuses ou intimes, mais tou­jours justes. La dis­po­ni­bi­li­té poé­tique du lan­gage s’y montre dans une agréable varié­té, qui ne va pas, tou­te­fois, jusqu’à l’hétéroclite, et l’on est ten­té de pen­ser que c’est aus­si l’ensemble édi­to­rial (pour l’instant suf­fi­sam­ment modeste pour être embras­sé d’un seul regard) qui fait « œuvre », œuvre d’éditeur. Pour un peu, l’ensemble méri­te­rait d’être thé­sau­ri­sé d’un coup. On a cepen­dant sélec­tion­né ce jour-là deux volumes, qu’on attire à l’attention du lec­teur de Recours ; ils ne sont pas les plus récents, mais ont paru d’une qua­li­té par­ti­cu­lière, que le « plus tard » d’une autre lec­ture n’a pas démen­ti, ni le sui­vant : le n° 6, À la Saint-Nestor, et Autres invo­ca­tions robo­rantes, (2010), de Daniel Becque, et le n° 8, F (x), (2010), de Bénédicte Niquège.

 

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Le pre­mier pra­tique cette poé­sie des choses vues, res­sen­ties et jugées, « jour­nal poli­tique et intime du temps pré­sent », pour­rait-on dire, héri­tière du Vigny d’« adieu, voyages lents » (et de bien d’autres en véri­té), où le vers, long et libre, géné­ra­le­ment, mais ryth­mé, dit l’ironie, le dégoût, la tris­tesse, mais aus­si la nos­tal­gie (« Nous n’allions pas à la pêche ce jour-là, car à la Saint-Nestor /​ Rien ne mord se plai­sait à dire mon père »), l’acuité du regard sur le monde, la révolte, l’idéal ou le sens du meilleur.

L’hybride de tram­way et de métro qui s’ébranle du centre de Rouen /​ Et rejoint la lisière de ce qui reste /​ De la forêt de Rouvray où autre­fois sur les grands che­mins /​ Bandits et coupe-jar­rets guet­taient pèle­rins et dili­gences /​ Où aujourd’hui quelques bâti­ments uni­ver­si­taires /​ Grelottent sous un cra­chin dis­cret encore que peu bien­veillant /​ L’hybride aux fau­bourgs disais-je fait arrêt à la sta­tion Ernest Renan /​ Quartier nou­veau de modeste et res­pec­table tenue d’où branche (d’arbre) /​ À l’oblique une rue Antonin Artaud et l’on com­mence ici dans ce quar­tier /​ Si pai­sible et si peu pro­pice au effu­sions révol­tées du poète /​ À se deman­der com­ment ces deux-là coha­bitent dans leurs patro­nymes (…)

 

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La seconde, qui sait ?, plus pas­ca­lienne, semble suivre la tra­di­tion mathé­ma­ti­cienne (qui sait : rou­bo-que­neau­sienne ?) qui com­bine l’interrogation sur l’x iden­ti­taire, la pro­fon­deur méta­phy­sique du sujet numé­ral, l’angoisse de l’identité char­nelle déchar­née par le nombre, et le « jeu », celui des cal­cu­la­teurs, mais aus­si celui de nos bons rhé­to­ri­queurs, qui, de Guillaume de Machaut à Pernette du Guillet au moins, ont enchan­té le for­ma­lisme et l’ont pen­sé comme chant. Jeu-chant, Chant-jeu, per­ma­nence de l’impermanence et rire ludique de l’angoissante condi­tion : Bénédicte Niquège est mani­fes­te­ment dans cette tra­di­tion.

Port Sort Mors Fort /​ Corps. /​ Joie Poids Moi Loi /​ Roi. /​ Vie Gît Puits Luit /​ Rit. /​ Le sire pèse son sort. /​ Le sort pèse sa vie. /​ La joie gît au port. /​ Le poids quitte son lit, /​ mort. /​ Morte. /​ Mors. /​ Morse. /​ COURSE : /​ l’Amour cours. /​ (…)

 

Parfois plus roman­tique, par­fois plus « flesh », iro­nique et char­nelle… Mais tou­jours avec un écho carac­té­ris­tique des 15e-16e-voire début 17e siècles en ligne de basse, au détour lexi­cal, par exemple d’un « non pré­voir » :

Un nœud bat­tant l’alvéole. /​ La tête, bille d’assaut, coin­cée entre le je donne et le je retire. /​ Zone floue déva­lée de non pré­voirs, /​ Cercle où les choses vieillissent sans chan­ger d’âge : /​ trop proches pour détour­ner la joue, /​ trop incer­taines pour offrir la bouche.

 

 

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Autre lec­ture d’été : les petites pièces du théâtre poé­tique de Catherine Gil Alcala, aux Éditions de la Maison Brûlée, qui sont entre Jarry, Beckett et les farces, soties gro­tesques et satires allé­go­riques du moyen-âge. Les deux volumes de 2015, La Tragédie de l’Âne, sui­vie de Les Farces Philosophiques et James Joyce Fuit … Lorsque un Homme Sait Tout à Coup Quelque Chose, sui­vi de Les Bavardages sur la Muraille de Chine pro­posent une poé­tique tonique, vivante et scé­nique, qui se situe entre logor­rhée-jeux de mots et iro­nie far­cesque, éro­ti­co-sca­to­lo­gique, éruc­tante, mais por­tant tou­jours la marque des angoisses intimes de la condi­tion humaine et des vio­lences faites au pré­sent, fémi­nin ou pas.

ANTONIN ARTAUD — La concierge sou­lève ses mamelles de louve, imi­tant un souffle d’abjecte nati­vi­té.
LA CONCIERGE — J’aurais dû être chan­teuse mais j’ai épou­sé mon mari, cet idiot ! Il l’a fait tout de suite un enfant et à l’accouchement ça m’a liga­tu­ré les cordes vocales ! (James Joyce Fuit… p. 41)

Le sujet par­lant, syrien, peut-être, pari­sien, joy­cien, qu’importe, de Catherine Gil Alcala, est l’universel vio­len­té. Il peut las­ser, in exten­so, mais comme le réel des souf­frances, il est à prendre comme tel, corps et lan­gage mar­ty­ri­sés, sai­gnants, cou­lants, se déver­sant ; pas si loin non plus des gueu­loirs flau­ber­tiens, mais ver­sion vomie, brute, avant le cisel­le­ment « bour­geois » que le fra­cas des guerres (de 14 et d’après) ne per­met­tra plus :

Commotions d’émois, se cogne aux femmes gla­cées der­rière les vitres intrans­pa­rentes, s’agrippe à l’espace vide, s’appuie sur des façades s’effondrant en un fra­cas de rire, faciès de mas­ca­rades des villes de ciné­ma sous les bombe ! (…)

Dans le sas d’ombre des abris men­taux des nuits, dans le ver­tige des pénombres ora­geuses, titube enivré des ténèbres, aspi­rant l’air plu­vieux, buvant le tord-boyaux cré­pus­cu­laire, se mou­vant dans le tâton­ne­ment des ombres, glis­sant dans les doigts mouillés des fron­dai­sons. S’enfonce, s’effondre dans un rec­tal tun­nel de rats, se réfu­gie pros­tré, empois­sé, bos­su des trombes, gre­lot­tant… (James Joyce Fuit… p. 12-13).

 

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Dernière lec­ture, plus théo­rique, qui convien­dra aux plages de temps de l’automne comme elle a conve­nu à cer­taines plages d’ombres pen­sives de cet été, en étrange mais URGENT contraste avec ses vio­lences d’églises et de bords de mer : le livre d’Adonis sur Soufisme et sur­réa­lisme (La Différence, 2016), tra­duc­tion fran­çaise (enfin !) d’un livre paru en arabe sous le même titre en 1995 (c’est-à-dire, si l’on se sou­vient bien, quatre ou cinq ans après la pre­mière Guerre du Golfe) et encore en 2005. Après les vio­lences hal­lu­ci­nantes de la Première Guerre Mondiale, le Surréalisme de Breton rompt en visière avec la Raison triom­phante et son ver­biage intoxi­quant et mor­ti­fère. Il part à la recherche d’un sur-réel plus heu­reux, inver­sant la dia­lec­tique hypo­crite du dit/​caché en dia­lec­tique mer­veilleuse du caché/​dit. Libérant osten­ta­toi­re­ment l’imaginaire, il pra­tique l’écriture auto­ma­tique, etc. : ain­si « les sur­réa­listes connurent, par la pra­tique, des moments d’extase sem­blables à ceux que les sou­fis ont rap­por­tés dans de nom­breux ouvrages » (p. 48). Le sou­fisme, de même, en un sens, libère la pen­sée des car­cans auto­ri­taires de la rai­son démons­tra­tive ; se pré­sen­tant comme une mys­tique heu­reuse du dieu caché et de la véri­té occulte, il cultive l’accès à l’inaccessible. Pensée libre (et sou­vent per­sé­cu­tée), pen­sée libé­ra­trice, le sou­fisme a des points com­muns avec l’approche sur­réa­liste du sens. Adonis ne pousse pas jusqu’à une illu­soire volon­té de super­po­ser exac­te­ment les deux pen­sées, mais il montre les impli­ca­tions res­sem­blantes sur les plans éthiques et esthé­tiques (la connais­sance, l’imagination, l’amour, l’écriture, l’image, la créa­tion, l’affirmation de la véri­té). Niffarî et Rimbaud se rejoignent, grâce à Adonis, dans une poé­tique géné­rale de « l’invisible visible » qui, ayant pour garan­tie l’indicible de l’être, se pro­pose aus­si en talis­man contre les dog­ma­tismes.

Car « à mesure que la vision s’élargit, l’expression se rétré­cit », dit Niffarî.

 

…Pour peu que séré­ni­té et humi­li­té s’en mêlent, cepen­dant, se dira-t-on ! Car l’exaltation vision­naire n’a la propre mesure de son humi­li­té inter­pré­ta­tive, face à l’Absolu, que si la conscience de l’in-savoir l’emporte sur la jouis­sance mal­heu­reuse d’affirmer.

Ce livre (pas tou­jours facile, il est vrai) contri­bue­ra à la jouis­sance heu­reuse de com­prendre, plu­tôt qu’à celle d’affirmer.

 

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