Aux édi­tions  Incli­nai­son  :  Daniel Becque, Béné­dicte Niquège

 

Une vis­ite d’été à Uzès a per­mis de décou­vrir, à l’angle de la rue du Doc­teur Blan­chard, dans le quarti­er « médié­val », la librairie et mai­son d’édition Incli­nai­son, et de con­vers­er un moment avec son libraire-édi­teur, entre autres choses de la Bre­tagne et de ses chemins côtiers, et bien sûr de la poésie. Sa col­lec­tion « Cordes tis­sées » a main­tenant bien dépassé la dizaine de titres, et pro­pos­es de petits fas­ci­cules, légers, plus hauts que larges et couleur ivoire, d’une trentaine, quar­an­taine, par­fois cinquan­taine de pages. Elle édite une poésie vivante et non-com­passée, une poésie maitrisée mais sincère, sen­si­ble, musi­cale, réfléchie, d’auteurs var­iés dans leur exis­tence comme dans leur inspi­ra­tion. La par­ité hommes / femmes y est à peu près totale, et même ryth­mique (un homme, une femme, un homme, une femme) et con­tribue à la var­iété des voix et des sen­si­bil­ités, pour qui feuil­lette les opus, rangés sur leur mod­este table, der­rière la porte d’entrée de la librairie. Le prix, mod­este et uni­forme de 3 euros par vol­ume (une seule excep­tion), inscrit aus­si la disponi­bil­ité poé­tique dans une démarche où le souci moné­taire passe résol­u­ment à l’arrière-plan. Les fac­tures de poésie, elles, sont tour à tour ingénieuses ou intimes, mais tou­jours justes. La disponi­bil­ité poé­tique du lan­gage s’y mon­tre dans une agréable var­iété, qui ne va pas, toute­fois, jusqu’à l’hétéroclite, et l’on est ten­té de penser que c’est aus­si l’ensemble édi­to­r­i­al (pour l’instant suff­isam­ment mod­este pour être embrassé d’un seul regard) qui fait « œuvre », œuvre d’éditeur. Pour un peu, l’ensemble mérit­erait d’être thésaurisé d’un coup. On a cepen­dant sélec­tion­né ce jour-là deux vol­umes, qu’on attire à l’attention du lecteur de Recours ; ils ne sont pas les plus récents, mais ont paru d’une qual­ité par­ti­c­ulière, que le « plus tard » d’une autre lec­ture n’a pas démen­ti, ni le suiv­ant : le n° 6, À la Saint-Nestor, et Autres invo­ca­tions rob­o­rantes, (2010), de Daniel Becque, et le n° 8, F (x), (2010), de Béné­dicte Niquège.

 

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Le pre­mier pra­tique cette poésie des choses vues, ressen­ties et jugées, « jour­nal poli­tique et intime du temps présent », pour­rait-on dire, héri­tière du Vigny d’« adieu, voy­ages lents » (et de bien d’autres en vérité), où le vers, long et libre, générale­ment, mais ryth­mé, dit l’ironie, le dégoût, la tristesse, mais aus­si la nos­tal­gie (« Nous n’allions pas à la pêche ce jour-là, car à la Saint-Nestor / Rien ne mord se plai­sait à dire mon père »), l’acuité du regard sur le monde, la révolte, l’idéal ou le sens du meilleur.

L’hybride de tramway et de métro qui s’ébranle du cen­tre de Rouen / Et rejoint la lisière de ce qui reste / De la forêt de Rou­vray où autre­fois sur les grands chemins / Ban­dits et coupe-jar­rets guet­taient pèlerins et dili­gences / Où aujourd’hui quelques bâti­ments uni­ver­si­taires / Grelot­tent sous un crachin dis­cret encore que peu bien­veil­lant / L’hybride aux faubourgs dis­ais-je fait arrêt à la sta­tion Ernest Renan / Quarti­er nou­veau de mod­este et respectable tenue d’où branche (d’arbre) / À l’oblique une rue Antonin Artaud et l’on com­mence ici dans ce quarti­er / Si pais­i­ble et si peu prop­ice au effu­sions révoltées du poète / À se deman­der com­ment ces deux-là cohab­itent dans leurs patronymes (…)

 

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La sec­onde, qui sait ?, plus pas­cali­enne, sem­ble suiv­re la tra­di­tion math­é­mati­ci­enne (qui sait : roubo-que­neausi­enne ?) qui com­bine l’interrogation sur l’x iden­ti­taire, la pro­fondeur méta­physique du sujet numéral, l’angoisse de l’identité char­nelle décharnée par le nom­bre, et le « jeu », celui des cal­cu­la­teurs, mais aus­si celui de nos bons rhé­toriqueurs, qui, de Guil­laume de Machaut à Per­nette du Guil­let au moins, ont enchan­té le for­mal­isme et l’ont pen­sé comme chant. Jeu-chant, Chant-jeu, per­ma­nence de l’impermanence et rire ludique de l’angoissante con­di­tion : Béné­dicte Niquège est man­i­feste­ment dans cette tradition.

Port Sort Mors Fort / Corps. / Joie Poids Moi Loi / Roi. / Vie Gît Puits Luit / Rit. / Le sire pèse son sort. / Le sort pèse sa vie. / La joie gît au port. / Le poids quitte son lit, / mort. / Morte. / Mors. / Morse. / COURSE : / l’Amour cours. / (…)

 

Par­fois plus roman­tique, par­fois plus « flesh », ironique et char­nelle… Mais tou­jours avec un écho car­ac­téris­tique des 15e-16e-voire début 17e siè­cles en ligne de basse, au détour lex­i­cal, par exem­ple d’un « non prévoir » :

Un nœud bat­tant l’alvéole. / La tête, bille d’assaut, coincée entre le je donne et le je retire. / Zone floue dévalée de non prévoirs, / Cer­cle où les choses vieil­lis­sent sans chang­er d’âge : / trop proches pour détourn­er la joue, / trop incer­taines pour offrir la bouche.

 

 

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Autre lec­ture d’été : les petites pièces du théâtre poé­tique de Cather­ine Gil Alcala, aux Édi­tions de la Mai­son Brûlée, qui sont entre Jar­ry, Beck­ett et les farces, soties grotesques et satires allé­goriques du moyen-âge. Les deux vol­umes de 2015, La Tragédie de l’Âne, suiv­ie de Les Farces Philosophiques et James Joyce Fuit … Lorsque un Homme Sait Tout à Coup Quelque Chose, suivi de Les Bavardages sur la Muraille de Chine pro­posent une poé­tique tonique, vivante et scénique, qui se situe entre log­or­rhée-jeux de mots et ironie farcesque, éroti­co-scat­ologique, éruc­tante, mais por­tant tou­jours la mar­que des angoiss­es intimes de la con­di­tion humaine et des vio­lences faites au présent, féminin ou pas.

ANTONIN ARTAUD — La concierge soulève ses mamelles de lou­ve, imi­tant un souf­fle d’abjecte nativité.
LA CONCIERGE — J’aurais dû être chanteuse mais j’ai épousé mon mari, cet idiot ! Il l’a fait tout de suite un enfant et à l’accouchement ça m’a lig­aturé les cordes vocales ! (James Joyce Fuit… p. 41)

Le sujet par­lant, syrien, peut-être, parisien, joy­cien, qu’importe, de Cather­ine Gil Alcala, est l’universel vio­len­té. Il peut lass­er, in exten­so, mais comme le réel des souf­frances, il est à pren­dre comme tel, corps et lan­gage mar­tyrisés, saig­nants, coulants, se déver­sant ; pas si loin non plus des gueu­loirs flauber­tiens, mais ver­sion vom­ie, brute, avant le ciselle­ment « bour­geois » que le fra­cas des guer­res (de 14 et d’après) ne per­me­t­tra plus :

Com­mo­tions d’émois, se cogne aux femmes glacées der­rière les vit­res intrans­par­entes, s’agrippe à l’espace vide, s’appuie sur des façades s’effondrant en un fra­cas de rire, faciès de mas­ca­rades des villes de ciné­ma sous les bombe ! (…)

Dans le sas d’ombre des abris men­taux des nuits, dans le ver­tige des pénom­bres orageuses, titube enivré des ténèbres, aspi­rant l’air plu­vieux, buvant le tord-boy­aux cré­pus­cu­laire, se mou­vant dans le tâton­nement des ombres, glis­sant dans les doigts mouil­lés des frondaisons. S’enfonce, s’effondre dans un rec­tal tun­nel de rats, se réfugie prostré, empois­sé, bossu des trombes, grelot­tant… (James Joyce Fuit… p. 12–13).

 

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Dernière lec­ture, plus théorique, qui con­vien­dra aux plages de temps de l’automne comme elle a con­venu à cer­taines plages d’ombres pen­sives de cet été, en étrange mais URGENT con­traste avec ses vio­lences d’églises et de bor­ds de mer : le livre d’Adonis sur Soufisme et sur­réal­isme (La Dif­férence, 2016), tra­duc­tion française (enfin !) d’un livre paru en arabe sous le même titre en 1995 (c’est-à-dire, si l’on se sou­vient bien, qua­tre ou cinq ans après la pre­mière Guerre du Golfe) et encore en 2005. Après les vio­lences hal­lu­ci­nantes de la Pre­mière Guerre Mon­di­ale, le Sur­réal­isme de Bre­ton rompt en visière avec la Rai­son tri­om­phante et son ver­biage intox­i­quant et mor­tifère. Il part à la recherche d’un sur-réel plus heureux, inver­sant la dialec­tique hyp­ocrite du dit/caché en dialec­tique mer­veilleuse du caché/dit. Libérant osten­ta­toire­ment l’imaginaire, il pra­tique l’écriture automa­tique, etc. : ain­si « les sur­réal­istes con­nurent, par la pra­tique, des moments d’extase sem­blables à ceux que les soufis ont rap­portés dans de nom­breux ouvrages » (p. 48). Le soufisme, de même, en un sens, libère la pen­sée des car­cans autori­taires de la rai­son démon­stra­tive ; se présen­tant comme une mys­tique heureuse du dieu caché et de la vérité occulte, il cul­tive l’accès à l’inaccessible. Pen­sée libre (et sou­vent per­sé­cutée), pen­sée libéra­trice, le soufisme a des points com­muns avec l’approche sur­réal­iste du sens. Ado­nis ne pousse pas jusqu’à une illu­soire volon­té de super­pos­er exacte­ment les deux pen­sées, mais il mon­tre les impli­ca­tions ressem­blantes sur les plans éthiques et esthé­tiques (la con­nais­sance, l’imagination, l’amour, l’écriture, l’image, la créa­tion, l’affirmation de la vérité). Nif­farî et Rim­baud se rejoignent, grâce à Ado­nis, dans une poé­tique générale de « l’invisible vis­i­ble » qui, ayant pour garantie l’indicible de l’être, se pro­pose aus­si en tal­is­man con­tre les dogmatismes.

Car « à mesure que la vision s’élargit, l’expression se rétréc­it », dit Niffarî.

 

…Pour peu que sérénité et humil­ité s’en mêlent, cepen­dant, se dira-t-on ! Car l’exaltation vision­naire n’a la pro­pre mesure de son humil­ité inter­pré­ta­tive, face à l’Absolu, que si la con­science de l’in-savoir l’emporte sur la jouis­sance mal­heureuse d’affirmer.

Ce livre (pas tou­jours facile, il est vrai) con­tribuera à la jouis­sance heureuse de com­pren­dre, plutôt qu’à celle d’affirmer.