> Adonis, Chroniques des branches

Adonis, Chroniques des branches

Par | 2017-12-30T21:32:40+00:00 5 juillet 2012|Catégories : Adonis, Critiques|

Ce très beau recueil de poèmes d’Adonis com­mence par une pré­face enthou­siaste signée Jacques Lacarrière, moment de lec­ture émou­vant que la décou­verte d’un texte incon­nu de l’écrivain décé­dé en 2005. Ce der­nier évoque le « fris­son nou­veau » res­sen­ti la pre­mière fois qu’il a lu des poèmes d’Adonis. Frissons, selon lui, com­pa­rables à ceux que put vivre Hugo à la décou­verte de la poé­sie de Rimbaud. On ima­gine le choc. Et il est vrai que lire Adonis, c’est fran­chir un seuil. Passer d’un ins­tant à un autre ins­tant du vrai. Non pas pro­gres­ser, on aura tout de même com­pris que cette notion de « pro­grès » est dis­cu­table, mais fran­chir. Et peut-être reve­nir. En poé­sie, il y a peu de place pour la chro­no­lo­gie, beau­coup pour les contra­dic­toires et les com­plé­men­taires. De ce point de vue, la poé­sie d’Adonis est un éso­té­risme – un regard por­té au loin, par delà le voile. Adonis, fra­cas­seur de voiles, en écri­ture comme dans le quo­ti­dien, lui qui écri­vit un texte d’opinion contre le port de ce même voile. À n’en pas dou­ter, dans la vie poé­tique d’Adonis, tous les voiles, bien qu’agissant à des échelles diverses et repré­sen­tant des sym­boles dif­fé­rents, sont un hori­zon à dépas­ser. J’employais le mot « éso­té­risme » car il s’agit là d’un reproche que l’on fait par­fois au poète Adonis. Cela n’a guère de sens. Quand la cri­tique vient d’occident, elle tra­duit (au mieux) une mécon­nais­sance de la culture et de l’histoire des poé­sies du monde Arabe. Si elle pro­vient de ce même monde… c’est sou­vent une médi­sance. Cette poé­sie touche à l’ésotérisme au sens où l’on peut par­ler d’alchimie arabe. Ou encore, au sens où l’on dirait que les mots de Novalis ou ceux de Hölderlin touchent à l’ésotérisme. La ques­tion est celle de la quête, du che­min tra­cé, non de la com­pré­hen­sion ou pas de ce qui est écrit.
Parlant du choc repré­sen­té par la lec­ture des poèmes d’Adonis, Lacarrière écri­vait le mot « rup­ture ». N’est-ce pas cela, l’ésotérisme, d’un cer­tain point de vue ? Un état de l’esprit condui­sant à rompre en per­ma­nence, en cha­cun des ins­tants, avec le voile illu­soire du réel ? Les jeunes parlent plus volon­tiers de rup­ture d’avec la… matrice. Rupture, oui. Mais c’est de rup­ture interne à la poé­sie arabe dont il s’agit. Non une rup­ture qui s’apparenterait à une cas­sure défi­ni­tive mais une rup­ture en forme d’ouverture à la moder­ni­té, ouver­ture sans renie­ment de la tra­di­tion. C’est aus­si en cela qu’Adonis est un des plus grands poètes arabes. Adonis, pas­seur entre plu­sieurs mondes. Trait d’union. Maillon de la chaîne des poètes agis­sant, poètes dont le tra­vail réac­tive en per­ma­nence la Parole. Cela même qui est tou­jours, éter­nel­le­ment moderne. En toile de fond des posi­tions d’Adonis, il y a, sur un ver­sant occi­den­tal, les ombres por­tées de Machado ou Jean de La Croix. Adonis erre sur le che­min archi­tecte de l’errance, j’ai nom­mé la poé­sie.
 

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