> Jacques Ancet, Quelque chose comme un cri

Jacques Ancet, Quelque chose comme un cri

Par |2018-05-13T20:04:54+00:00 5 mai 2018|Catégories : Critiques, Jacques Ancet|

Une prose poé­tique, une ou deux phrases tout au plus, qui s’égrainent telles des perles reliées par le fil de soie qu’est ce recueil. Quelque chose comme un cri, alors quelles sont les thé­ma­tiques abor­dées par Jacques Ancet ?

Pas de titres aux textes, rien que des dates , appo­sées en toutes petites lettres en ita­liques en bas de pages, jus­ti­fiées à droites…Tout de suite vient l’identification au jour­nal, un jour­nal poé­tique, et à ce qui est inhé­rent au genre : l’évocation d’éléments per­son­nels, voire anec­do­tiques, la trame d’une exis­tence qui se lais­se­rait pour­suivre, au dérou­lé de ces dates.

 

Jacques Ancet, Quelque chose comme un cri, des­sins de Danielle Desnoues, in exten­so, po&psy, Toulouse, 2017, 20 €.

Pas de titres de cha­pitres non plus, ils sont numé­ro­tés de I à III. Cette par­ti­tion est ryth­mée par les des­sins de Danielle Desnoues, qui explore l’espace et tente d’en res­ti­tuer la pro­fon­deur, grâce à des lignes hori­zon­tales trans­po­sées sur des fonds plus ou moins rugueux, qui s’étagent sur l’image en noir et blanc, au gré d’un fond qui pro­pose des nuances allant et venant au rythme de ces deux pola­ri­tés chro­ma­tiques. Pas de numé­ros de pages, et des calques trans­pa­rents qui annoncent le chan­ge­ment de cha­pitre et se super­posent aux esquisses de la plas­ti­cienne.

Nous voyons donc que les textes du poète sont por­tés par un écrin qui déjà fait sens à tra­vers cette recherche d’une trans­crip­tion des poten­tia­li­tés de lec­ture d’un espace signi­fiant. Qu’en est-il alors des pro­pos de Jacques Ancet ? Vers où nous mènent-ils ?

A cet égard les épi­graphes de cha­pitres des­ti­nées à accom­pa­gner ces mises en oeuvres for­melles laisse pré­sa­ger du conte­nu de l’ensemble :

 

(….)plus un esprit se limite,

plus il touche par ailleurs à l’infini.

Stéphan Sweig

 

Ne pas peindre ce qu’on voit puisqu’on ne voit rien,

Mais peindre ce qu’on ne voit pas

Claude Monet

 

Le poète est un dor­meur

Marina Tsvétaïeva

 

La teneur séman­tique de ces cita­tions se double du poids des signa­tures de leurs auteurs, d’autant plus pré­gnante qu’aucun titre d’œuvre ne les suit : Stephen Sweig., l’auteur du Joueur D’échecs, évoque bien sûr la guerre la soli­tude et la séques­tra­tion,  Le trait d’union n’en est que plus puis­sem­ment tra­cé entre ce que le lec­teur peut pen­ser trou­ver dans les pages du recueil et l’univers car­cé­ral et inhu­main du Joueur d’échec, la guerre et ses atrocités…Puis Monet, dont les pro­pos bien enten­du s’appliquent à toute poé­sie, et enfin Marina Tsvétaïeva, sublime  poète russe qui se sui­cide pour avoir subi la ter­reur sta­li­nienne, après avoir pro­duit une oeuvre d’une puis­sance inex­tin­guible.

L’auteur aborde sans jamais se dévoi­ler des thé­ma­tiques qui répondent au sym­bo­lisme ame­né par ces auteurs convo­qués en exergue. Il offre à ces ques­tion­ne­ments l’occasion de trou­ver des ten­ta­tives de réponses, effleu­rées dans le mou­ve­ment sui­vi d’une conscience qui ne trouve la paix nulle part. Tantôt « tu », tan­tôt  « il », la mise à dis­tance de l’énonciateur sou­tient des poèmes dont la prose est consti­tuée d’une phrase courte et bien sou­vent simple, d’une syn­taxe tout à fait usuelle. Le lexique emloyé n’offre pas plus de com­plexi­té, fai­sant appel à des mots usuels et cou­rants. Mais alors, où et com­ment se pro­duit ce miracle, la poé­sie de Jacques Ancet ? Certainement dans ce va et vient entre le dire et son impos­si­bi­li­té, entre les ten­ta­tives d’exister et cette ambi­guï­té qu’est le renon­ce­ment à croire en toute réa­li­té, dans cette souf­france effleu­rée par une prose dont la teneur poé­tique dit ce qui ne s’énonce pas.

La mort, la mala­die et la soli­tude, thé­ma­tiques qui sont bien sou­vent l’objet du dis­cours qu’il soit narr­ra­tif ou poé­tique,, ne rebutent pas le poète qui, au contraire, par­vient à en trans­fi­gu­rer le point focal. Il n’en parle qu’en n’en par­lant pas, les évoque sans les nommer…Somme toute, voi­ci l’essence de toute poé­sie, sa gageure aus­si…

 

Le trou dans le visage. Ou la bouche. Ou le cri. Ce cri qui en sort-le sang, la nuit-on ne sait pas.
 7 juin 2012

 

L’homme enfer­mé dans sa cage. Et dehors, le tigre qui va et vient, qui le contemple.
 12 oaüt 2012

 

On meurt comme on peut, disat-elle. Lais sait-on ce qu’on peut ? Le ciel était bien bas. On tou­chait la peur.
 30 juillet 2014

 

Et puis, dans une pudeur magis­trale, splen­dide, l’amour :

 

Tu dors pai­sible dans le soir qui vient. J’attends la nuit. Ton souffle fait le silence. 
 1èr février 2014

 

Une phrase me cherche. Si elle me trouve com­ment savoir. Dans ma bouche des mots mêlés. Un seul me trouve sans me cher­cher ?
 3 février 2014

 

Puis la poé­sie devient aus­si sou­vent l’objet de son propre dis­cours.

 

Je l’entends venir, elle me rat­trape. J’y suis. Je suis la phrase.
 11 mars 2014

 

Tu regardes et tu ne peux plus par­ler. Le trop plein d’images étouffe la voix. Parler c’est s’aveugler.
 17 sep­tembre 2013

 

Jacques Ancet nous offre Quelque chose comme un cri. Laissons-le conclure, pour le remer­cier de cette immi­nence d’une imma­nence ten­tée d’aboutir à chaque ligne de son recueil.

 

J’écris pour être bien, dit-il encore, mais ça fait mal. Chaque mot m’emporte et je ne suis rien. Chaque mot me tue.
 9 février 2013.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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