> Jean de la Croix : un mystique de la clarté et du mystère

Jean de la Croix : un mystique de la clarté et du mystère

Par |2018-08-16T01:08:23+00:00 21 novembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Notre Dieu est un feu dévo­rant.

Paul

 

C’est peser ses mots que de dire à pro­pos du plus grand poète mys­tique espa­gnol, qu’il est celui de la clar­té et du mys­tère. Car c’est bel et bien à cette aven­ture lit­té­raire que l’édition récente de l’Oeuvre poé­tique de Jean de la Croix chez Arfuyen, nous convie. Elle ouvre d’ailleurs un nou­veau champ d’investigations, car cette édi­tion revue et aug­men­tée relate aus­si les ver­sions suc­ces­sives des poèmes et, comme en une sorte de prière, nous per­met de décrire des ellipses radieuses dans le texte mys­tique de Jean de la Croix. En espé­rant tou­cher au plus juste ce très beau texte, ce qui suit est bâti autour de ces deux grands thèmes : le mys­tère et la clar­té.

Clarté d’abord dans la res­ti­tu­tion du Manuscrit de Sanlùcar, par exemple, qui suit un déve­lop­pe­ment égal au Cantique des can­tiques, résu­mant là l’appel de Dieu en sa quête. Et grâce à un prin­cipe dia­lo­gique, le texte biblique est en quelque sorte réin­ven­té par les mots de l’Epoux à l’épousée, de l’Aimé à l’aimée sous la plume du poète espa­gnol. Et cette sorte de trans­pa­rence du sen­ti­ment mys­tique, son évi­dence, s’accompagne dans le texte de l’auteur qui fût moine dans l’Espagne du Siècle d’or, d’une espèce de vision orphique, ou tour­née peut-être vers un Christ Pantocrator.

 

Demande aux créa­tures

 

4.

Ô forêts et bos­quets
plan­tés par la main de l’Aimé !
Ô pré de ver­dure,
de fleurs émaillé,
dites s’il est pas­sé par vous !

 

C’est donc la beau­té qui per­met l’accès à cette volup­tueuse clar­té de l’esprit spi­ri­tuel. D’ailleurs, elle s’inscrit dans une tra­di­tion qui irait de St-Denys l’Aréopagite jusqu’à Marie de la Trinité, en pas­sant par Angèle de Foligno ou de Maître Eckart, et se recon­naît d’emblée par la sim­pli­ci­té de sa lumière, la foi vécue comme un feu et une sorte de nudi­té de l’âme. Beauté donc, mais aus­si agape, fes­tin spi­ri­tuel, lequel lui aus­si conduit à la clar­té d’une foi mys­tique. Agape de l’esprit qui auto­rise la sen­sua­li­té, per­met de se tenir pour chair dans l’esprit, pour homme dans la prière, pour croyant dans son Dieu.

 

14.

La nuit tran­quille,
proche du lever de l’aurore,
la musique tacite,
la soli­tude sonore,
la cène qui recrée et éveille l’amour.

 

Il y a sans doute une entrée dio­ny­siaque dans cette foi, une force d’ivresse dans le salut, dans le coeur du croyant aban­don­né à Dieu, dans la consom­ma­tion de la Cène qui éveille à l’amour. Il est même pos­sible d’y recon­naître le Dionysos Zagreus cher à Nietzsche, lequel ouvre sur une douce eupho­rie ivre et puis­sante, avec les Ménades en leur course, dans un théâtre de la croyance qui ouvre un chan­tier mys­tique, un che­min de foi presque tra­gique, car fon­dé sur la Croix. De cette ivresse il est pos­sible d’imaginer ce que la foi de Jean de la Croix avait de brû­lant, sa qua­li­té fusion­nelle, son espèce de com­bus­tion fémi­nine, croyance ados­sée à la kénose mer­veilleuse de la Vierge, action que reprennent l’eucharistie et la prière.

C’est ain­si que l’on peut par­cou­rir cette poé­sie faite de mots très simples mais dont la fabri­ca­tion relève d’une haute ins­pi­ra­tion reli­gieuse. Il faut regar­der com­ment Jean de la Croix “intrer­prète” avec un trait sûr et presque violent, des théo­rèmes reli­gieux com­plexes, la Trinité, le Verbe divin, une lec­ture de l’Ancien Testament, un éclair­cis­se­ment de cer­tains épi­siodes des Evangiles – le che­min d’Emmaüs par exemple – et toute une connais­sance inté­rieure du mys­tère de Dieu.

 

[…] et il vien­drait avec eux,
et avec eux demeu­re­rait,
et Dieu serait homme,
et l’homme serait Dieu,
et il par­le­rait avec eux,
man­ge­rait et boi­rait,
et avec eux conti­nû­ment
lui-même il demeu­re­rait,
jusqu’à ce qui fût consom­mé
le siècle qui cou­rait,
et qu’ensemble ils se réjouissent
en éter­nelle mélo­die ;

 

Car il y a aus­si obs­cu­ri­té, part noc­turne de cette parole, dou­leur, émo­tion au milieu de nuits tran­fi­gu­rées. Par exemple, avec l’évocation de Philomèle aux yeux cre­vés, qui se méta­mor­phose en hiron­delle ; c’est là une occu­pa­tion de la Foi, qui laisse entendre que le Dieu mys­tique est par­fois incer­tain et sou­haite un aveu­gle­ment de la rai­son.

La mort, la dou­leur et l’angoisse d’être vivant se réparent dans le poème. Il faut donc se livrer avec confiance dans les bras de cette nuit obs­cure, dans la fusion d’une pen­sée néga­tive (dans le sens où on l’entend géné­ra­le­ment sous le concept de théo­lo­gie néga­tive), voir com­ment la néga­tion spi­ri­tuelle ajoute comme acti­vi­té mys­tique, de com­bus­tion indif­fé­ren­ciée du Néant, de tout ce qui occulte la vision sans inter­mé­diaire de la pen­sée de Dieu. Nuit comme nuit claire, feu sans flamme, flamme qui décrit et dévoile la nudi­té de l’âme, la mort et la beau­té sai­sis­sante de la lumière d’un croyant pur, à la fois clair et mys­té­rieux.

 

Je vis sans vivre en moi,
et de telle manière espère,
que je meurs de ne pas mou­rir.

 

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