> A propos d’Ishikawa Takuboku, Ceux que l’on oublie difficilement

A propos d’Ishikawa Takuboku, Ceux que l’on oublie difficilement

Par |2018-03-08T23:04:10+00:00 1 mars 2018|Catégories : Critiques, Ishikawa Takuboku|

Il était dif­fi­cile de trou­ver un titre à cette note de lec­ture, tant le titre ori­gi­nal de ce livre d’Ishikawa Takuboku est per­ti­nent et beau. Et même s’il s’agit d’une réédi­tion, cet ouvrage met vrai­ment en lumière un Japon disons, intem­po­rel, et aus­si sur­tout un Japon vu de près, un Japon ren­du proche à ceux que l’on oublie dif­fi­ci­le­ment, la remé­mo­ra­tion d’un Japon qui existe pour tou­jours.

On y voit clai­re­ment un pays authen­tique, sur­tout quand on connaît le ciné­ma nip­pon, et cette œuvre poé­tique s’approche aisé­ment des grandes réus­sites ciné­ma­to­gra­phiques d’un auteur comme Ozu, qui filme un pays pris par le cou­rant du temps, qui s’arrache sans y par­ve­nir à une tra­di­tion pour l’avenir incer­tain et mal aisé d’une moder­ni­té occi­den­tale qui tient lieu de limite et de nou­velle fron­tière sym­bo­lique. Ces poèmes rendent sen­sible jus­te­ment ce pas­sage pour l’écrivain, de la sphère domes­tique et usuelle, vers un monde orga­ni­sé et beau comme le per­met la forme ins­tan­ta­née du haï­ku.

Ceux que l'on oublie difficilement, Takuboku Ishikawa, Edition Arfuyen

Ishikawa Takuboku, Ceux que l’on oublie dif­fi­ci­le­ment de, trad. Alain Gouvret, Pascal Hervieu, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister, éd. Arfuyen, 2017 ; 14€.

 

 

Car on ren­contre avec le poète ce qui fait office de plon­gée dans le monde d’hier, d’un hier prous­tien – et d’ailleurs Proust est qua­si­ment contem­po­rain de Takuboku. Dès lors se déve­loppe chez lui tout un uni­vers dis­pa­ru – à l’instar de la made­leine et son goût réfrac­té par l’infusion de la grand-mère de l’auteur fran­çais, par exemple que l’on pour­rait ici com­pa­rer à cette ten­ta­tive -, uni­vers qui prend les formes variées de choses simples et de tous les jours, et qui replongent I. Takuboku dans le cercle brû­lant du sou­ve­nir et d’un hier per­du. Dispositif de la mémoire qui vient col­ler au texte, et d’ailleurs qui repré­sente une lutte contre la mort ; donc une ten­sion entre deux temps : jadis et la vie pas­sée, demain et la mort rapide.

Il y a donc quelque chose de régres­sif à cette quête, qui cherche l’origine, et les allu­sions à la Chine (sorte de mère ori­gi­nelle), à la fin du recueil, tendent à tirer les poèmes vers la repré­sen­ta­tion mil­lé­naire de ce que l’on nomme la pein­ture de pay­sage chi­noise (mon­tagne et eau). Mille ans d’immobilité presque par­faite sous-tendent la ten­ta­tive de Takuboku dans la recherche sans espoir d’un peu de temps pour vivre, et déjà tout ce que se réa­lise comme pas­sé avant même d’avoir vécu. Donc, c’est le raf­fi­ne­ment savant de la forme du poème, cette forme du haï­ku qui repré­sente une tra­di­tion sécu­laire au Japon, qui accueille l’angoisse contem­po­raine, grâce à des allu­sions qui nous pro­jettent encore vers les petits per­son­nages ruraux des­si­nés par Hokusai, espèces de per­son­nages typiques qui ici sont ren­dus avec ten­dresse et beau­coup de pré­sence.

Et puisque nous par­lions de nature ou de Marcel Proust, écou­tons le poète :

Je me suis tour­né vers la mon­tagne
sans un mot
les mon­tagnes du pays sont admi­rables

 ou

Je n’ai pas oublié
dans le jar­din sous la lune pâle
les blanches aza­lées cueillies

 ou

La petite musique du mar­chand ambu­lant
comme si je pou­vais recueillir
ma jeu­nesse per­due

Nous citons un peu au hasard, car tout est inté­res­sant dans cette démarche rhé­to­rique. Takuboku sai­sit l’essence, le pas­sage même du temps. Ainsi, un lieu tout simple, une chambre, le vil­lage, deviennent l’endroit où se fixent les impres­sions médi­ta­tives et par­fois sombres du poète, son sen­ti­ment à l’égard de lui-même ou de ceux qui l’ont entou­ré, de tout ce qui a fini du pays quit­té, puis regret­té de la jeu­nesse. Et tout cela avec une sim­pli­ci­té exem­plaire, fine et qui met la sen­si­bi­li­té du lec­teur à vif. Nous y sommes spec­ta­teur ému tout autant que lui par le motif d’une étoffe, une fleur, mille petites choses qui marquent l’appartenance à une culture mil­lé­naire, figu­ra­tion d’un sha­mi­sen, le saké, et pour finir la mort elle-même.

Ainsi, le Japon de Takuboku reste celui que nous aimons, et tout ce qui nous rap­pelle l’importance d’un rameau de ceri­sier au prin­temps ou la liesse de la fête des lucioles, et pour les plus savants d’entre nous, les accents du théâtre kabu­ki ou les com­po­si­tions arti­sa­nales des artistes clas­sés comme « tré­sor natio­nal vivant ». D’ailleurs cette beau­té n’interdit pas les sen­ti­ments mor­bides, et la dis­pa­ri­tion du poète empor­té par la tuber­cu­lose presque au sor­tir de l’enfance, nous rend vivante cette époque du tour­nant du siècle, avec tout ce qui fait le quo­ti­dien et les élé­ments domes­tiques qui ont per­sis­tés jusqu’à nous.

Quittons-nous sur les paroles du poète lui-même, pour aper­ce­voir un ins­tant, avec lui, ce qui est deve­nu, mal­gré tout, quelque chose de pérenne.

Comme une dou­leur
revient un jour le sou­ve­nir du pays
tristes les fumées qui montent dans le ciel

ou

Derrière la biblio­thèque de l’école
en automne appa­rais­saient des fleurs jaunes
dont j’ignore le nom

Quand tom­baient les fleurs
j’étais le pre­mier à sor­tir
vêtu de blanc 

Ma sœur avait un amou­reux
je me rap­pelle avec tris­tesse mon ami­tié
pour son jeune frère main­te­nant dis­pa­ru

mm

Didier Ayres

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplô­mé d’une thèse de troi­sième cycle sur B. M. Koltès. Il a voya­gé dans sa jeu­nesse dans des pays loin­tains, où il a com­men­cé d’écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu’esthétique, il a trou­vé une assiette dans l’activité de poète. Il a publié essen­tiel­le­ment chez Arfuyen. Il écrit aus­si pour le théâtre. L’auteur vit actuel­le­ment en Limousin. Il dirige la revue L’Hôte avec sa com­pagne. Il chro­nique sur le web maga­zine “La Cause Littéraire”.

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