> Une poésie par le chemin d’une voix irremplaçable

Une poésie par le chemin d’une voix irremplaçable

Par |2018-11-12T23:29:37+00:00 24 mai 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

à propos des Elégies de Bierville de Carles Riba

 

Des douze élé­gies de Carles Riba, il est dif­fi­cile de rendre la forme hyp­no­tique des vers, la den­si­té de la tex­ture. On ne trouve que des mots comme : énigme, mys­tère, pré­sence mys­tique, pour for­mer une escorte intel­lec­tuelle à cet ouvrage d’une grande inten­si­té. Cependant, on peut peut-être déga­ger deux choses : le rap­port du poète à la matière (aux matières devrait-on mieux dire) et sa rela­tion à Dieu. Il faut aus­si par­cou­rir les deux pré­faces de l’auteur, pour soli­di­fier son idée. On y trouve une réflexion du poète sur la poé­sie, dans des termes géné­raux mais très per­ti­nents, qui faci­lite l’accès à cette poé­sie pleine, habi­tée, à la fois spi­ri­tuelle et sen­suelle. 

 

[…] La Poésie, il faut la cher­cher là où l’on sait qu’elle est. […] Elle attend, comme la véri­té à laquelle elle est unie, comme la source la plus cachée et la plus pure vers laquelle la soif ouvre le che­min. Comme l’Amour, dont on s’approche en aimant, comme Dieu qui s’aime en celui qui apprend à s’aimer. 

 

 

Tout est là, au croi­se­ment de l’homme dans sa nature char­nelle, son habi­tus phy­sique, et la divi­ni­té, pré­sence lumi­neuse et com­plexe. Il s’est avé­ré assez vite que la pers­pec­tive de la sym­bo­lique empé­do­cléenne pou­vait être un accès. C’est-à-dire, une per­ti­nence de l’évocation des quatre élé­ments fon­da­men­taux de la cos­mo­lo­gie d’Empédocle : l’eau, le feu, l’air et peut-être encore ici, la terre. Car cette poé­sie qui nous vient de la pro­so­die cata­lane, offre une sorte d’univers un peu archaïque, une pro­fon­deur antique disons, où l’on peut ren­con­trer Homère, Orphée et bien sûr les pay­sages hel­lé­nis­tiques et médi­ter­ra­néens qui hantent ces élé­gies.

 

[…] Oh grand coeur satis­fait, oh plus pleine
pos­ses­sion de moi depuis l’idée d’un dieu !
Pur en mon énigme, j’ai chan­té, sûr que la flamme
qui par­lait en moi ne tou­che­rait que mon corps ; 

 

Et puisque nous évo­quons la Méditerranée, on pour­rait élar­gir le pro­pos à la science des frac­tales – que l’on com­pare par­fois aux déchi­rures des côtes mari­times. Car l’observation de ces déchi­rures, cette ren­contre avec l’infractuosité, ici dans le texte fran­çais, per­met de com­prendre et d’englober les nom­breuses sigi­ni­fi­ca­tions qui animent ce chant un peu déses­pé­ré du poète cata­lan. Mais il fau­drait alors faire un ouvrage scien­ti­fique pour cette recherche et là n’est pas notre pro­pos.

 

Dieux fra­ter­nels ! Ainsi abreu­vé et inon­dé de mon propre
pur retour, j’ai tra­ver­sé, par le dedans de mon âme, vers où vous êtes […]

ou encore

[…] Tu veilles, blanc sur la hau­teur, 
sur le marin qui grâce à toi voit son cours bien gui­dé ; 
sur l’homme, ivre de ton nom, qui au tra­vers de la gar­rigue nue,
vient te cher­cher, extrême comme la cer­ti­tude des dieux ;

 

Il reste cepen­dant très cer­tain que la rela­tion du poète à Dieu com­pose un arrière-fond ima­gi­naire, un réper­toire presque mys­tique qui lui aus­si pour­rait faire l’objet d’une étude à part entière. Car cette rela­tion au sacré n’empêche pas le recours aux élé­ments empé­do­cléens. Nous connais­sons tous ce ver­set de Paul : “Notre Dieu est un feu dévo­rant”. On pour­rait aisé­ment dis­cou­rir par exemple sur ce simple mot de Rosée, auquel le poète met une majus­cule, pour entre­voir com­ment cette simple mani­fes­ta­tion matu­ti­nale et liquide, dépend du feu des cieux et se res­sent autant qu’une larme, peut-être, une sorte de coupe de lacri­ma chris­ti avec son ivresse et sa joie. Cette poé­sie énig­ma­tique et belle, entê­tante comme un un vin, pro­fonde en même temps comme un mou­ve­ment inté­rieur et per­son­nel, per­met de sai­sir l’ombre et la lumière de la Méditerranée, comme une clai­rière qui se jus­ti­fie par la forêt.

 

La recherche de la pure­té, de l’absolu : dans les mots, dans les rêves pro­fonds de la nuit (ceux dans les­quels on retrouve l’inspiration, qui sait si plus loin encore). Toute inno­cence est anté­rieure et est intime (l’âme sem­pli­cet­ta). Attire (?) : peut-être que là où il nous est don­né de le sen­tir le mieux c’est dans l’amour.

 

Et là sera notre conclu­sion, à laquelle il faut ajou­ter que l’ensemble du livre, en dehors des douze élé­gies de l’auteur, en pré­sen­ta­tion bilingue, s’assortit des deux pré­faces aux édi­tions de 1949 et 1951, d’une petite bio­gra­phie suc­cincte mais suf­fi­sam­ment outillée, d’un avant-pro­pos du tra­duc­teur, et des notes manus­crites de Carles Riba lui-même écrites en regard de la plu­part des élé­gies. Donc, cet ouvage nous livre en fran­çais une bonne part de cet auteur, et nous ins­truit d’une poé­sie ori­gi­nale et péné­trante.

 
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