Écrire la lucidité

Par |2019-06-03T12:02:44+02:00 4 juin 2019|Catégories : Critiques, Giacomo Leopardi|

Écrire la lucidité

Ain­si par­lait, Gia­co­mo Leopardi

Écrire quelques lignes sur le recueil que con­sacre le dernier « Ain­si par­lait » à Gia­co­mo Leop­ar­di, est une tâche dif­fi­cile. Non pas que le texte en lui-même se présente dif­fi­cile­ment, au con­traire, le choix de courts extraits per­met de pénétr­er dans la pen­sée touf­fue du poète italien.

Mais c’est la finesse extrême du raison­nement et le très haut degré de lucid­ité anx­ieuse qui m’ont frap­pé forte­ment. Pour dire vrai, je fus un lecteur du Zibal­done,et avec ce jour­nal intel­lectuel, j’avais ressen­ti déjà le pes­simisme pro­fond, une sorte de volon­té schopen­haue­ri­enne, dont le mot essen­tiel était le dés­espoir, le dés­espoir dis­ons comme une volon­té de représen­ta­tion. Ain­si, grâce à l’introduction et au choix des textes de Gérard Pfis­ter, j’ai suivi un chemin dif­férent, axé sur le car­ac­tère aso­cial du poète, qui s’exprime dans un cynisme philosophique. Ces « dits et maximes de vie » met­tent en valeur une lucid­ité presque vio­lente, une lucid­ité crue et qui avance coûte que coûte, quoi qu’il en coûte, pour dis­tinguer la vérité exprimée ici dans le dés­espoir et l’angoisse de vivre.

On suit ain­si le chemin para­dox­al des illu­sions par exem­ple, illu­sions mal­gré tout néces­saires au cours de la vie, et peut-être cynique­ment grâce à elles. C’est encore mal­gré tout une vérité. Pour moi qui fus longtemps attiré par le stoï­cisme, et plus tard par le scep­ti­cisme, cette logique léopar­di­enne m’a fait l’effet d’une petite révéla­tion. Cette absolue ténac­ité dans le dés­espoir et le pes­simisme, dans l’ennui aus­si, ce tra­vail de l’écriture du Zibal­done poussent à davan­tage de con­fi­ance. Para­doxale­ment, l’angoisse du poète favorise le sen­ti­ment de l’existence. L’ennui, pour tout dire, conçu par Hei­deg­ger notam­ment, qui débouche sur le néant, occupe une place cen­trale. Il est le fer­ment de l’action d’écrire, de la man­i­fes­ta­tion du dis­cerne­ment et de la péné­tra­tion intel­lectuelle, d’un dés­espoir vivace et engageant, si je puis dire.

Ain­si par­lait, Gia­co­mo Leop­ar­di, trad. Gérard 
Pfis­ter, éd. Arfuyen, Paris, 2019, 14 €

 

La douleur ou le dés­espoir qui naît des grandes pas­sions et illu­sions ou de n’importe quel mal­heur de la vie n’est pas com­pa­ra­ble à l’impression d’asphyxie qui naît de la cer­ti­tude et de la sen­sa­tion aiguë de la nul­lité de toutes choses et de l’impossibilité d’être heureux en ce monde, ain­si que de l’immensité du vide que l’on sent dans l’âme.

 

En vérité, on ne bal­ance pas vrai­ment entre espoir et dés­espoir, mais on est bel et bien gag­né par le pes­simisme de la vision léopar­di­enne. Le dés­espoir est plus fort que la vie elle-même et entraîne le lecteur dans un monde fait de clarté bru­tale, d’une con­science aiguë du néant comme adossée à la mort. Est-ce la han­tise du sui­cide qui déter­mine le fond de la réflex­ion du poète ital­ien, comme je l’avais com­pris lors de la lec­ture anci­enne de l’œuvre en prose de Leop­ar­di — sui­cide pour­tant impos­si­ble au chré­tien mais plutôt envis­agé comme état de l’être-là de l’homme dans le monde ?

Qu’est-ce que la vie ? Le voy­age d’un boi­teux et infirme qui, le dos chargé d’un très lourd fardeau, à tra­vers des mon­tagnes ter­ri­ble­ment escarpées et des lieux extrême­ment âpres, pénibles et dif­fi­ciles, marche dans la neige et la froidure, sous la pluie, le vent et la brûlure du soleil, jour et nuit sur une dis­tance de plusieurs journées sans jamais se repos­er, pour arriv­er enfin à un précipice ou un fos­sé, et inévitable­ment y tomber.

 

Prôn­er l’angoisse et le côté som­bre de l’existence, four­nit tout à la fois aux lecteurs une sorte d’apaisement et de ten­sion de vivre. Car ces vérités, tout le monde peut les véri­fi­er et s’approprier une vraie sagesse affective.

 

L’homme est par nature le plus anti­so­cial de tous les êtres vivants qui ont par nature entre eux une forme de société. 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Giacomo Leopardi

Gia­co­mo Leop­ar­di, né le 29 juin 1798 à Reca­nati et mort le 14 juin 1837 à Naples. Il fut écrivain, poète et philosophe ital­ien. Sa notoriété et son influ­ence éga­lent celles de Dante Alighieri.

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Didi­er Ayres est né le 31 octo­bre 1963 à Paris et est diplômé d’une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voy­agé dans sa jeunesse dans des pays loin­tains, où il a com­mencé d’écrire. Après des années de recherch­es tant du point de vue moral qu’esthé­tique, il a trou­vé une assi­ette dans l’ac­tiv­ité de poète. Il a pub­lié essen­tielle­ment chez Arfuyen. Il écrit aus­si pour le théâtre. L’au­teur vit actuelle­ment en Lim­ou­sin. Il dirige la revue L’Hôte avec sa com­pagne. Il chronique sur le web mag­a­zine “La Cause Littéraire”.

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