> Ainsi parlait NOVALIS, Traduction de Jean et Marie MONCELON

Ainsi parlait NOVALIS, Traduction de Jean et Marie MONCELON

Par |2018-10-15T19:16:56+00:00 19 mars 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Agir comme un igno­rant à la décou­verte de l'oeuvre de Novalis, rece­voir l'oeuvre dans sa sen­si­bi­li­té propre sont ren­dus pos­sible par le choix de courts extraits de textes du poète Novalis que tra­duisent ici Jean et Marie Moncelon (dans l'édition bilingue parue récem­ment dans la col­lec­tion Ainsi par­lait chez Arfuyen). En effet, un igno­rant de l'oeuvre fon­da­men­tale du phi­lo­sophe Friedrich von Hardenberg, dit Novalis, mort à 28 ans, peut quand même voir com­bien sont petites ou grandes ses propres ques­tions, com­bien sont vraies ou fausses ses idées sur l'art ou la vie. Car le poète est capable, presque seul, a le devoir, en un sens, de révé­ler les secrets de la nature – y com­pris des énigmes incon­nues des scien­ti­fiques , ou de rendre sen­sible le mys­tère de l'âme – secret spi­ri­tuel – , ce qui revient à sai­sir la forme la plus per­ti­nente et la plus belle de l'expression poé­tique. Et com­ment ne pas voir ici cette charte éthique rem­plie quand on lit par exemple cette cita­tion tirée de Fragmente, " Devenir un homme est un art".

Cette cita­tion, que reprend la qua­trième de cou­ver­ture du livre, est révé­la­trice à bien des égards, car elle touche au secret, cette fois-ci, du poète lui-même. Est-il roman­tique – les dates pour­raient le faire sup­po­ser, ou un moderne, quand on voit ici ou là des pen­chants bau­de­lai­riens – ou un poète sin­gu­lier qui a inté­res­sé les Symbolistes par exemple ? Tout cela reste et doit res­ter en sus­pens dans l'esprit du lec­teur igno­rant qui ne compte que sur l'oeuvre du philosophe/​poète/​scientifique saxon pour un voyage en terre de mys­ti­ci­té et d'extase. Il s'agit sur­tout d'un poète qui fonde tout ensemble la poé­sie, l'art et la vie.

 

« Le génie est poé­tique avant tout. Où le génie a agi, il a agi de manière poé­tique. L'homme véri­ta­ble­ment moral est poète. »

« Le véri­table com­men­ce­ment est la poé­sie de nature. La fin est le second com­men­ce­ment – et c'est la poé­sie d'art. »

 

Et quand il est écrit plus haut que la peti­tesse ou la gran­deur des impres­sions per­son­nelles peuvent être les agents de cette décou­verte, il s'agit en fait de la vraie ques­tion de cette écri­ture mys­té­rieuse – d'une grande sin­gu­la­ri­té du point de vue moral – et presque sacrée – car tou­chant la beau­té avec cette force, mani­fes­ta­tions de clar­té en fonc­tion des cer­ti­tudes petites ou grandes qu'offre la poé­sie dans la langue du phi­lo­sophe – et l'on en connaît bien le registre chez Nietzsche ou chez Heidegger. A savoir, qu'il y a plus de véri­té conte­nue dans le poème que dans la des­crip­tion méca­nique de la réa­li­té, plus d'art dans la licence poé­tique que dans la rhé­to­rique et l'académisme, plus de poé­sie donc dans la vie et la mort que dans le livre qui en fait la rela­tion, quand res­tent néces­saires la langue et la forme – véhi­cules sty­lis­tiques.

 

« Le sens de la poé­sie a beau­coup en com­mun avec le sens du mys­ti­cisme. Il est le sens de ce qui est propre, per­son­nel, incon­nu, mys­té­rieux, de ce qui doit se révé­ler, du hasard néces­saire. Il repré­sente ce qui est irre­pré­sen­table. Il voit l'invisible, il sent l'insensible, etc. »

 

Pour résu­mer cette impres­sion, il fau­drait envi­sa­ger très pré­ci­sé­ment com­ment Novalis opère pour livrer, dans le flux poé­tique de sa langue, une part d'énigme – peut-être à rap­pro­cher des Mystères d'Eleusis – voire une cer­taine trans­pa­rence dans l'énigme – que pour­suit le poème – en tout cas, quelque chose qui rend fié­vreux et habi­té.

 

« Le vrai phi­lo­so­pher en com­mun est comme un vol de migra­tion mené de concert vers un monde aimé – où l'on se relaie alter­na­ti­ve­ment au pre­mier poste, là où est néces­saire le plus grand effort contre l'élément anta­go­niste au sein duquel on vole. On suit le soleil, et l'on s'arrache du lieu qui, confor­mé­ment aux lois de la gra­vi­ta­tion de notre corps ter­restre, est voi­lé pen­dant un cer­tain temps dans le froid de la nuit et la brume. (Mourir est un acte véri­ta­ble­ment phi­lo­so­phique). »

 

C'est avec ces lignes tirées du Philosophische Studien que com­mence le livre. Il ouvre d'emblée et emporte le lec­teur – fût-il igno­rant – vers une lumière splen­dide, presque froide par­fois, à force de rare­tés qui se découvrent comme d'évidence, de figures de style très simples qui recèlent des véri­tés implexes, le tout trai­té par une noblesse d'expression sans pareil, d'opalescence du dis­cours, de traits, pour se réfé­rer à la ter­mi­no­lo­gie de Kant ou de Longin, pro­pre­ment sublimes. Et tout cela vient comme une écume duve­teuse, bor­der les arcanes com­plexes de notre intel­li­gence, comme un révé­la­teur inouï d'art, de vie et de pen­sée.

 

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