> La vie amoureuse : à propos de Tisons, de Gérard Bocholier

La vie amoureuse : à propos de Tisons, de Gérard Bocholier

Par |2018-05-13T20:06:07+00:00 5 mai 2018|Catégories : Critiques, Gérard Bocholier|

J’avais à l’esprit à la suite de la lec­ture du recueil de Gérard Bocholier que publient les édi­tions de La Coopérative, quelque chose qui ten­drait à exa­mi­ner les notions d’avant et d’après. Pour mieux dire, je pen­sais même à l’image d’un fleuve, d’un cours d’eau, d’une sorte de Carte du tendre mais orien­tée par deux pôles  : l’amont et l’aval, la par­tie mon­tante et la par­tie des­cen­dante de l’amour. Car je crois que nous par­ta­geons avec ce livre les heures heu­reuses et les sou­ve­nirs liés à une vie amou­reuse qui elle aus­si suit un che­min de rivière, depuis le point haut de la ren­contre phy­sique jusqu’au sou­ve­nir et la conju­gai­son au pas­sé de ces heures chaudes par­ta­gées avec l’être aimé, qui n’est peut-être plus là, absent  ? dis­pa­ru  ? on ne sait.

Gérard Bocholier, Tisons, éd. La Coopérative, 2018, 15€.

D’ailleurs, le titre même, Tisons, laisse entendre qu’il faut brû­ler d’amour, de façon phy­sique (et qui sait ? spi­ri­tuel­le­ment), et tout comme le feu se défaire de sa nature de com­bus­tion pour aller dans le che­min des cendres, voie toute logique des braises. Y a-t-il une idylle et la fin d’une idylle  ? En répon­dant par l’affirmative, c’est cette option de lec­ture que j’ai prise. D’ailleurs, les dates qui closent le livre couvrent une période de vingt ans, ce qui pour­rait faire pen­ser que cet amour a duré, s’est péren­ni­sé lon­gue­ment pour décroître (les poèmes ten­dant à cette sup­pu­ta­tion).

L’ouvrage est construit du reste en deux par­ties assez dis­tinctes, et qui suivent cette fata­li­té de la célé­bra­tion de la chair, de l’œuvre phy­sique de l’amour, et peut-être encore de la méta­phy­sique ardente de la ren­contre d’autrui, et en ce sens on pense natu­rel­le­ment aux très belles pages de Constantan Cavafy. Cette approche de la maté­ria­li­té du désir est vrai­ment uni­ver­selle.

En ce qui concerne la deuxième par­tie, sans doute plus longue en volume que la pre­mière, elle se conjugue plus faci­le­ment au pas­sé, et en ce sens fait l’ombre à la lumière des pre­miers poèmes, décrit la part sombre de la pas­sion qui s’est éloi­gnée et, si mon option de lec­ture est la bonne, signi­fie com­ment on fait le deuil d’une rela­tion encore vivace. Car je per­siste à croire que le recueil est fait d’un amont et d’un aval, et que cette rela­tion amou­reuse a sui­vi dans la vie du poète, ou au moins dans son ima­gi­na­tion, un che­min du plein vers le vide, du corps au sou­ve­nir, de quelque chose de vif et de chaud vers autre chose de plus froid et de plus réflé­chi.

Citons un petit exemple à même de faire sen­tir ce balan­ce­ment et pre­nant tout sim­ple­ment cha­cun des deux poèmes qui ouvrent les deux par­ties  :

 

Nous avons connu le meilleur du soir
Entre deux tem­pêtes fur­tives

Nos mains ont repris leurs chances

Nos voix se sont effleu­rées
Heureuses de leurs écarts

Nos yeux ont bu la même coupe
Des demi-aveux sous les larmes.

 

Et  :

 

J’apprends désor­mais le silence
Celui des pièces qui se vident

Celui du cœur nu qui déborde
Le froid de mes draps sans un pli

Ton blanc visage de fan­tôme
Comme une lame dans ma nuit

 

Nonobstant, et même si mon idée d‘un cours mon­tant puis des­cen­dant au milieu de la vie amou­reuse, de la com­bus­tion des corps vers l’intellection de la rela­tion à autrui, est arbi­traire, je crois que ces pages, dont l’écriture est très trans­pa­rente, lyrique et rete­nue par­fois notam­ment au sujet des émo­tions, les­quelles ne débordent pas vers un faux roman­tisme, il y a une sagesse propre à l’homme, propre au poète ici qui parle de vingt ans de vie sen­ti­men­tale. Et cela suf­fit ample­ment pour faire le che­min un moment avec ces textes où l’on par­tage, mais pudi­que­ment, une phi­lo­so­phie de l’amour. Et quoi qu’il puisse en être véri­ta­ble­ment de la vie de l’auteur, ces pages sont pre­nantes et fortes, tout comme le par­fum d’une tubé­reuse, entê­tant et capi­teux. Avant de conclure ces notes en com­pa­gnie du poète cler­mon­tois, j’ajouterai que l’on pour­rait mettre en exergue au recueil ce vers très célèbre d’Henri Michaux : Je cherche un être à enva­hir.

 

Comment faire durer le bra­sier  ?

Et l’explosion de jas­min
L’or semé sur les épaules  ?

La sueur sur les ombelles
L’herbe en extase après l’averse  ?

 

mm

Didier Ayres

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplô­mé d’une thèse de troi­sième cycle sur B. M. Koltès. Il a voya­gé dans sa jeu­nesse dans des pays loin­tains, où il a com­men­cé d’écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu’esthétique, il a trou­vé une assiette dans l’activité de poète. Il a publié essen­tiel­le­ment chez Arfuyen. Il écrit aus­si pour le théâtre. L’auteur vit actuel­le­ment en Limousin. Il dirige la revue L’Hôte avec sa com­pagne. Il chro­nique sur le web maga­zine “La Cause Littéraire”.

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