Gérard Bocholier, Depuis toujours le chant

Par |2019-09-25T07:58:13+02:00 1 septembre 2019|Catégories : Critiques, Gérard Bocholier|

Sans plus aucun poids de terre
 Ni de chair qui me retienne
J’en­tre dans la gravité
De la mort que tu m’ap­prêtes  (p. 63)

De quelle sur­face enfin vécue au-delà de soi s’ag­it-il ? 

Mais que la voix soit aus­si très pro­fonde et que rien ne mente : voilà ce que le chant souf­fle tout au long du recueil d’ailleurs com­posé sur des sec­tions ryth­miques équili­brées. Vers de 8 syl­labes dans la pre­mière par­tie, de 6 dans la sec­onde, de 7 dans la troisième, de 5 dans la qua­trième et de 7 (de nou­veau) dans la dernière. On peut sen­tir ce pas­sage du pair à l’im­pair comme le socle tou­jours plus vivant d’un désir, d’une présence bien secrète mais qui mêle efface­ment et lumière en essayant de gag­n­er cette dernière. Vers courts. Vers dans la régularité. 

Car dès le lim­i­naire « Depuis tou­jours ton silence… »,  (en italiques, et, dis­ons-le, conçu comme un mur­mure, une prière) il est ques­tion d’une parole, d’un poème et, sans jamais dévoil­er quelque rive d’or, du vent de l’E­sprit qui, pour le veilleur, entraîne le cours du monde vers un intérieur d’amour.

Gérard Bocholi­er, Depuis tou­jours le chant, Arfuyen, 2019, 128 pages, 13€.

Ce dernier mot, s’il est répété régulière­ment dans le recueil, ne s’ac­com­pa­gne pas for­cé­ment d’une promesse. L’écri­t­ure va devoir gag­n­er son pro­pre secret, son espace artic­ulé au fond de l’être avec des images, des sons, des codes bien mys­térieux, dif­fi­ciles à déchiffr­er de par leurs échos avant de sug­gér­er que la sil­hou­ette de l’homme, même accom­pa­g­née de plus en plus par la « lumière », s’adresse à Dieu. 

 

O Seigneur dépouille-moi
Du vieil homme qui s’entête
A manger en solitude
Le pain noir de l’amer­tume  (p. 102)

 

C’est un tutoiement perçant, un relief au bout d’un jeu mag­ique de pronoms per­son­nels et pos­ses­sifs. L’homme ne red­it « je » qu’après l’a­vant-dernière par­tie où le mys­tère des morts trou­ve un ton sans fard mais non privé d’é­chos ; et le rythme exigeant qui ne doit rien à la nos­tal­gie, quand vient la ou les dernières pièces de chaque par­tie, sem­ble bien se fon­dre dans cette fron­tière en principe arti­fi­cielle pour annon­cer le meilleur, c’est-à-dire un équili­bre, enfin, comme à force d’ac­corder la vérité aux qua­trains, aux deux qua­trains que chaque page imag­ine sans cesse en restant fidèle au ton du poète.  

Depuis tou­jours le chant qu’aime-t-il si ce n’est le silence, l’énig­ma­tique légèreté promise aux mots, au fris­son encore plus fort qu’eux ? L’amour ? Le temps avec le présent mon­tre un lan­gage vivant, mais le futur, qu’of­fre-t-il déjà au veilleur ? On va du « je » au « tu » dans la foi. La répéti­tion tem­porelle dans le lim­i­naire ne revient pas quand se referme la dernière par­tie, « Mais jamais sur la colline/L’aube n’a été si belle. » 

Le corps et la poésie auront pris le ciel comme les racines à témoin, et cette fête à la fois intime et uni­verselle sera bien restée louange.

Ce recueil n’en finit pas de s’ou­vrir sur le « feu secret » qui se con­sume, proche d’un coeur aux branch­es qui n’ont pas peur « du jour qui tombe ».

 

Présentation de l’auteur

Gérard Bocholier

Gérard Bocholi­er est né en 1947 à Cler­­mont-Fer­­rand, il a fait ses études dans cette ville où il a ensuite enseigné la lit­téra­ture française en classe de let­tres supérieures. Orig­i­naire d’une famille de vignerons de la Limagne et franc-com­­tois par sa mère, il a passé son enfance et sa jeunesse dans le vil­lage de Mon­ton, au sud de Cler­­mont-Fer­­rand, qu’il évoque dans son livre Le Vil­lage emporté, paru en 2013 aux édi­tions L’Arrière-Pays.

En 1971, il a reçu des mains de Mar­cel Arland, directeur de la NRF, le prix Paul Valéry réservé à un étu­di­ant. La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il con­sacre un essai en 1984, Pierre Reverdy le phare obscur (Champ Val­lon) déter­mine défini­tive­ment sa voca­tion de poète. Il com­mence à pub­li­er des vol­umes de vers aux édi­tions Rougerie, le pre­mier : Le Vent et l’homme en 1976. Cette même année, il par­ticipe à la fon­da­tion de la revue de poésie ARPA, avec d’autres poètes d’Auvergne et du Bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis.

Gérard Bocholier

D’autres ren­con­tres vien­nent éclair­er sa route : celle de Jean Gros­jean, puis de Jacques Réda, qui l’accueillent dans la NRF, où il pub­lie des poèmes et où il devient chroniqueur réguli­er de poésie à par­tir des années 90. Il ren­con­tre aus­si Anne Per­ri­er, grand poète de Suisse romande, avec qui il noue une ami­tié affectueuse et dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996 aux édi­tions de l’Escampette.

Il rem­porte le prix Voron­ca en 1979, pour Chemin de guet, puis le prix du poème en prose Louis Guil­laume en 1987 pour Pous­sière ardente (Rougerie). En 1991, le Grand Prix de poésie pour la jeunesse du Min­istère de la jeunesse et des sports lui est décerné pour un man­u­scrit de poèmes pour enfants qui sera pub­lié en 1992 dans la col­lec­tion du Livre de poche chez Hachette, sous le titre : Poèmes du petit bonheur.

Devenu directeur de la revue ARPA, il col­la­bore égale­ment comme cri­tique de poésie à La Revue de Belles Let­tres de Genève, au Chemin des livres, à Recueil puis au Nou­veau Recueil. Il rassem­ble cer­tains de ses arti­cles dans un essai, Les Ombrages fab­uleux, aux édi­tions de L’Escampette en 2003. Il par­ticipe à plusieurs ouvrages col­lec­tifs, dont les cahiers 10 et 17 au Temps qu’il fait, con­sacrés à Pierre-Albert Jour­dan et à Roger Munier. Deux livres de poèmes pour la jeunesse sont encore pub­liés, aux édi­tions Cheyne, illus­trés par Mar­tine Mellinette : Terre de ciel  et Si petite planète. 

Il entre dans la pres­tigieuse col­lec­tion des édi­tions Arfuyen en 2006 avec La Venue et en 2012 avec Belles saisons obscures.  En 2011, son livre de vers et pros­es, Abîmes cachés (L’Arrière-Pays), est couron­né par le prix Louise Labé. Son engage­ment religieux se fait plus direct , il se con­sacre essen­tielle­ment à l’écriture de psaumes à par­tir de 2009 et pub­lie chez Ad Solem : Psaumes du bel amour (2010), pré­facé par Jean-Pierre Lemaire, et Psaumes de l’espérance (2012), avec un envoi de Philippe Jac­cot­tet, récom­pen­sé par le prix François Cop­pée de l’Académie Française. D’autres livres de psaumes sont prévus chez le même édi­teur. Un essai paraît en 2014 chez Ad Solem : Le poème exer­ci­ce spirituel. 

Il tient une chronique de lec­tures, Chronique du veilleur, depuis 2012, sur le site de Recours au poème.

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Né en 1964 à Greno­ble, Régis Roux vit dans cette Drôme des collines où il enseigne et qu’il a tou­jours fréquen­tée. Il est forte­ment ancré dans ce pays qui vit la créa­tion du Palais idéal par Fer­di­nand Cheval sur des dix­aines d’an­nées. Très proche de l’élé­ment naturel appelé « terre » même s’il tra­vaille aus­si sur le corps, Régis Roux est à la recherche des traces, des empreintes, en vérité de toute réal­ité, de tout imag­i­naire qui inscrit la mémoire. Il a pub­lié de nom­breux recueils de poèmes, un livre de nou­velles et col­la­bore sou­vent avec des plas­ti­ciens autour de livres d’artistes. C’est ain­si qu’il a créé un cycle à par­tir de « la pierre du rêve » trou­vée dans la riv­ière Galau­re en 2013.
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