> Le village emporté de Gérard Bocholier

Le village emporté de Gérard Bocholier

Par | 2018-01-06T12:51:43+00:00 7 mai 2014|Catégories : Critiques, Gérard Bocholier|

Il a tou­jours été là, au centre du jar­din, contre la mai­son. Ses plus hautes branches dépassent à pré­sent le toit, caressent les tuiles. Mes ini­tiales, jadis creu­sées dans l'écorce, se comblent d'année en année, vont bien­tôt s'enfoncer dans l'invisible comme tous ces êtres aimés qui se sont éloi­gnés dans la nuit…

 

Sous l'invocation de Gustave Roud, ce vil­lage empor­té, empor­té par le temps, -mais nous ver­rons que le sens du mot est plus vaste-,  res­semble à cette « Campagne per­due » dont l'ermite de Carrouge dérou­lait « le ruban des routes par­cou­rues » à l'intention de « tous (s)es amis labou­reurs au long d'un demi-siècle (le temps pour l'ancien monde pay­san de n'être plus) »(1). Mais Gérard Bocholier est plus jeune de vingt-deux ans que Philippe Jaccottet, lui-même fils en poé­sie de Roud qui était de trente ans son aîné. Le compte y est, un demi-siècle.

D'abord un sen­ti­ment de mise en abyme :

 

Fasciné par les vieux livres d'école, décou­verts au gre­nier, j'ai long­temps rêvé sur les pages du Vocabulaire illus­tré.

Une image de labour, en noir et blanc, avec des V d'hirondelles dans un coin…

 

Signe de ce qui n'est déjà plus, depuis long­temps, qu'un signe. Et pour­tant, ces per­sonnes, ces ins­tants, ces objets, tout cela est pal­pable. Des sou­ve­nirs, oui, cer­tai­ne­ment. Factuel, réa­liste, mais où l'on entre, comme dans la pein­ture de Morandi, en se disant que ça paraît trop simple, que ce sont nos sens étroits qui réduisent ce qu'on voit, et que l'oeuvre offre peut-être une chance de faire autre­ment le tour de cette cabane, à demi effondrée.(…)S'il pleut, la cabane ne prê­te­ra qu'un bien piètre asile avec son toit cre­vé, ses cham­branles ver­mou­lus. Pourtant quelque chose m'assure qu'ici le temps ne triomphe pas…

L'aspect très vivant de ces poèmes tient aus­si au pré­sent de l'indicatif, un inva­riable pré­sent (à de très rares excep­tions, comme JUILLET) jusque dans des sujets qui semblent requé­rir le pas­sé : Le ciné­ma Peuf fait halte tous les jeu­dis dans la salle du café. Que cherche-t-il à dire, cet imper­tur­bable pré­sent ? Quelque chose cloche… Ne pas y voir un pré­sent dit his­to­rique ou de nar­ra­tion. L'auteur ne parle pas tant de son enfance resur­gie. Le pré­sent  fait être à par­tir de rien, de l'abîme du manque.

Après tout, réa­liste ou pas, là n'est pas la ques­tion. Cette poé­sie se garde de dire ce qu'il convient de dire sur la cam­pagne. Elle fait, quand on ne s'y attend pas, des écarts, non de lan­gage, mais de point de vue, qui nous pré­ci­pitent dans la per­plexi­té. Ainsi le poème COMMIS, énon­çant la nue et bru­tale réa­li­té de cette condi­tion : Les com­mis se sont éteints (…) genoux usés jusqu'à la corde.(…)Pas un fils, face au grand trou, pour prê­ter la main…Constat sec d'une effrayante soli­tude durant la vie jusqu'à la mort, mais qui s'achève par :

 

Seule la porte étroite d'une aube d'hiver (…) quand il taillait les ceps, gar­dant au cœur le signe d'un vil­lage du ciel, encore inac­ces­sible.

 

Bien des pen­sées, des médi­ta­tions, des contem­pla­tions pour­ront défer­ler dans cette embra­sure. Et dans des phrases qu'un regard trop rapide asso­cie­rait au deuil, Gérard Bocholier n'a de cesse de célé­brer de secrètes immen­si­tés. C'est le cas de cette évo­ca­tion de deux êtres insé­pa­rables dans leur mai­son­nette blanche (de ceux que la fausse parole(2) des jour­na­listes appelle avec une condes­cen­dance atroce des « ano­nymes »). Même la fin cruelle que la socié­té hypo­cri­te­ment com­pa­tis­sante leur a infli­gée ne par­vient à effa­cer l'austère et lumi­neux amour qui les a unis tout au long de leur vie. Il est de ces vic­toires, sans éclat.

Sous cette pro­so­die sans effets rhé­to­riques, sub­siste tou­jours l'obscur, le néces­saire ali­ment de tous les feux, ou bien s'ouvre le gouffre brû­lant du four (…) ma mère, sor­tie en hâte, me recueille et m'évite ain­si les ténèbres. Pourra-t-elle inter­cé­der pour que d'autres bras aimants me retiennent, au jour de ma mort ? D'où ces tableaux moins nos­tal­giques que tra­gi­que­ment vivants, beaux et ter­ribles. Emportés. Là se trouve la paren­té pro­fonde avec Gustave Roud.

On pense aux fau­cheurs que ce der­nier a mon­trés (par la pho­to­gra­phie et par le poème) comme une race de dieux. Gérard Bocholier fait du maître d'école (oh, cet habit ver­bal, comme neuf !) un dieu sévère gar­dien de la science, il montre les mar­chands de char­bon en race étrange, d'une force d'Hercule. Et d'un jeune com­mis, Jean : qui rentre des champs tout en sueur (…). Les vers homé­riques me suivent cepen­dant que Jean, le front cou­ron­né de boucles « aux reflets d'hyacinthe », manoeuvre dans la cour inon­dée de soleil. L'alexandrin, une fête impro­vi­sée. Ils sont tous là, et nous sommes là avec eux.

Ce monde rural, c'est notre mytho­lo­gie. Vivante. Belle revanche sur ceux qui asso­cient la moder­ni­té avec le seul déses­poir.

Pourtant le poème TERTRES nous disait ce que l'on sait, que le monde des sym­boles est fini, fini pour de bon. Aux prix de nom­breux efforts, je, l'auteur, quand il est plus jeune, mais c'est aujourd'hui grâce au pré­sent, le poète Bocholier, le poète en géné­ral si vous vou­lez, va dans la nature un livre à la main et contemple le tendre dérou­lé des champs et des vignes… Je com­mence à lire Rimbaud. Je m'exerce à voir  le « Palais-pro­mon­toire », « les brèches opé­ra­diques », les anges « dans les her­bages d'acier et d'émeraude » Comment fran­chir le hia­tus consom­mé de la poé­sie et du réel ?

Écrire, ne pas écrire ?

Monde si vieux ! Et moi si jeune guet­teur d'inconnu ! Déjà buveur d'une espèce de « liqueur d'or qui fait suer »…

Écrire. La preuve.

 

Notes :

1. Écrits de Gustave Roud, t.3, pp 85 & 87.
2. L'expression est d'Armand Robin, cf. livre épo­nyme au Temps qu'il fait.

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