Gérard Bocholier, J’appelle depuis l’enfance

Par |2020-12-06T10:34:36+01:00 6 décembre 2020|Catégories : Critiques, Gérard Bocholier|

 (…) l’œil gris et paisible
Du Temps l’unique maître 

 

On entre comme on ouvre une porte dans cet univers per­son­nel, apparem­ment si sim­ple. Et pour­tant, il vient une ombre quand on par­court ces textes lumineux, l’ombre du texte qu’on aurait pu lire à leur place et, soudain, on s’aperçoit qu’elle, c’est lui, qu’il est en même temps ombre et lumière, ce qu’il évoque et ce qu’il creuse, ce qu’il chante et le silence qu’il permet. 

Il y a tout d’abord dans ce recueil, dès la pre­mière lec­ture, ce don : ces poèmes aux musiques sub­tiles, sim­ples et régulières comme des comptines d’enfant ouvrent à de la nuit.

 

J’écris pour surprendre
Celui que je suis

 

Gérard Bocholi­er, J’ap­pelle
depuis l’en­fance, 
 La Coopérative, 
2020, 16 €.

 

Mais de quelle nuit s’agit-il ? Cette poésie nar­ra­tive con­te l’histoire d’une vie, avec beau­coup de force. Les trois par­ties, très claire­ment, dessi­nent trois moments d’une exis­tence, une enfance rurale et sa dra­maturgie à l’imparfait, dans « L’ENFANT DE SEPTEMBRE », une jeunesse tur­bu­lente et tour­men­tée dans la deux­ième par­tie « QUI J’ETAIS » avant que les trente-trois poèmes com­posés tous de deux qua­trains et écrits en hep­ta­syl­labes, « CHANTS POUR LA FIN » ne fassent ray­on­ner un présent perpétuel. 

La poésie sem­ble là pour bor­der une angoisse, les octo­syl­labes, les hep­ta­syl­labes, les hexa­s­yl­labes, les qua­trains, les ter­cets per­me­t­tent de trans­fig­ur­er celle-ci en « mètres sim­ples » même si

 

Tou­jours han­tés par l’énigme
Les mots ces volubilis
Ne tien­dront pas sur l’échelle
Plan­tée dans la vase obscure.

 

C’est cette ten­sion entre le silence et la poésie quand même qui donne à ce texte sa force, sa fragilité et son charme. On a envie de tourn­er les pages parce que, sans le dire explicite­ment, ces vignettes, ces anec­dotes, ces tableaux et instants d’âme que sont ces poèmes mon­trent les étapes d’une his­toire et en révè­lent le par­cours. La pre­mière par­tie, où l’imparfait est omniprésent et souligne une durée indéter­minée pen­dant laque­lle « Rien n’arrivait », se clôt sur la mort du père « 12 mai 1980 » ; la deux­ième par­tie, elle, évoque mag­nifique­ment mais avec quelle sen­suelle et ardente pudeur les affres de la sexualité :

 

En ren­dez-vous avec moi-même
Bien plus qu’avec ces inconnus
Qui dis­parais­saient comme en rêve
Ai-je jamais su qui j’étais (…) 

 

 Elle aboutit, in extrem­is, à une conversion :

 

Mais soudain comme une grâce
Une liba­tion de source
M’a délivré 

 

Dans la troisième par­tie, le poète, après avoir en vain cher­ché dans l’autre lui-même la solu­tion de son énigme se tourne vers le Grand Autre ce qui donne à cet ensem­ble un car­ac­tère à la fois mys­tique, sere­in et solaire : 

 

J’engrange de l’invisible
Sans me douter qu’il est l’heure
D’aller ven­dan­ger la vigne
Où j’ai si peu travaillé 

 

La Grande Nuit de « la Fin » ne fait plus peur, même si elle est inéluctable. Il faut l’avoir tra­ver­sée pour pou­voir, enfin, vivre l’aube.

 

Non la mort n’est pas l’absence
L’absence n’est pas la nuit
Hors du temps bruit le silence
Je bois ton aube infinie 

 

Voilà un texte qui ray­onne d’humanité et de poésie.

Présentation de l’auteur

Gérard Bocholier

Gérard Bocholi­er est né en 1947 à Cler­­mont-Fer­­rand, il a fait ses études dans cette ville où il a ensuite enseigné la lit­téra­ture française en classe de let­tres supérieures. Orig­i­naire d’une famille de vignerons de la Limagne et franc-com­­tois par sa mère, il a passé son enfance et sa jeunesse dans le vil­lage de Mon­ton, au sud de Cler­­mont-Fer­­rand, qu’il évoque dans son livre Le Vil­lage emporté, paru en 2013 aux édi­tions L’Arrière-Pays.

En 1971, il a reçu des mains de Mar­cel Arland, directeur de la NRF, le prix Paul Valéry réservé à un étu­di­ant. La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il con­sacre un essai en 1984, Pierre Reverdy le phare obscur (Champ Val­lon) déter­mine défini­tive­ment sa voca­tion de poète. Il com­mence à pub­li­er des vol­umes de vers aux édi­tions Rougerie, le pre­mier : Le Vent et l’homme en 1976. Cette même année, il par­ticipe à la fon­da­tion de la revue de poésie ARPA, avec d’autres poètes d’Auvergne et du Bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis.

Gérard Bocholier

D’autres ren­con­tres vien­nent éclair­er sa route : celle de Jean Gros­jean, puis de Jacques Réda, qui l’accueillent dans la NRF, où il pub­lie des poèmes et où il devient chroniqueur réguli­er de poésie à par­tir des années 90. Il ren­con­tre aus­si Anne Per­ri­er, grand poète de Suisse romande, avec qui il noue une ami­tié affectueuse et dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996 aux édi­tions de l’Escampette.

Il rem­porte le prix Voron­ca en 1979, pour Chemin de guet, puis le prix du poème en prose Louis Guil­laume en 1987 pour Pous­sière ardente (Rougerie). En 1991, le Grand Prix de poésie pour la jeunesse du Min­istère de la jeunesse et des sports lui est décerné pour un man­u­scrit de poèmes pour enfants qui sera pub­lié en 1992 dans la col­lec­tion du Livre de poche chez Hachette, sous le titre : Poèmes du petit bonheur.

Devenu directeur de la revue ARPA, il col­la­bore égale­ment comme cri­tique de poésie à La Revue de Belles Let­tres de Genève, au Chemin des livres, à Recueil puis au Nou­veau Recueil. Il rassem­ble cer­tains de ses arti­cles dans un essai, Les Ombrages fab­uleux, aux édi­tions de L’Escampette en 2003. Il par­ticipe à plusieurs ouvrages col­lec­tifs, dont les cahiers 10 et 17 au Temps qu’il fait, con­sacrés à Pierre-Albert Jour­dan et à Roger Munier. Deux livres de poèmes pour la jeunesse sont encore pub­liés, aux édi­tions Cheyne, illus­trés par Mar­tine Mellinette : Terre de ciel  et Si petite planète. 

Il entre dans la pres­tigieuse col­lec­tion des édi­tions Arfuyen en 2006 avec La Venue et en 2012 avec Belles saisons obscures.  En 2011, son livre de vers et pros­es, Abîmes cachés (L’Arrière-Pays), est couron­né par le prix Louise Labé. Son engage­ment religieux se fait plus direct , il se con­sacre essen­tielle­ment à l’écriture de psaumes à par­tir de 2009 et pub­lie chez Ad Solem : Psaumes du bel amour (2010), pré­facé par Jean-Pierre Lemaire, et Psaumes de l’espérance (2012), avec un envoi de Philippe Jac­cot­tet, récom­pen­sé par le prix François Cop­pée de l’Académie Française. D’autres livres de psaumes sont prévus chez le même édi­teur. Un essai paraît en 2014 chez Ad Solem : Le poème exer­ci­ce spirituel. 

Il tient une chronique de lec­tures, Chronique du veilleur, depuis 2012, sur le site de Recours au poème.

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