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Marine Gross, Détachant la pénombre

Par |2021-01-23T17:05:35+01:00 21 janvier 2021|Catégories : Critiques, Marine Gross|

« L’on ne sort pas des arbres par des moyens d’arbres »

Francis Ponge

 

Beau petit ouvrage au for­mat car­ré de 15 cm par 15 cm, au papier raf­fi­né qui graine sous la main et com­po­sé de cent poèmes tous com­men­çant par le mot « Mots », cet énig­ma­tique recueil fait des mots son sujet en même temps qu’ils sont sa matière. Le moyen et le but. Ce seul mot : « Mots », nu, sans déter­mi­nant, en tête, chaque fois du poème, en appelle aux autres, appelle les autres et, ce fai­sant, les désigne pour ce qu’ils sont, des mots.

Or tous ces mots cha­hutent, se contre­disent, s’opposent, tan­tôt vic­times tan­tôt bour­reaux, tan­tôt pré­ser­vés, tan­tôt expo­sés, tan­tôt pas­sifs tan­tôt actifs, tan­tôt des pièges tan­tôt des solu­tions, tan­tôt fuyants tan­tôt col­lants, mots qui séparent, mots qui réparent, par­fois dans du for­mol, par­fois en liber­té, par­fois « insou­mis » et par­fois « pris au piège ».

Bref, toute la vie, la tru­cu­lence, la ten­dresse, les limites et la force des mots sont ici, en désordre, afin que dans le cent-unième poème, lequel est une dédicace :

A ces mots venus me renifler
Et me dévisager
A ceux qui
Courageusement
M’ont fait face

paraisse enfin celle dans laquelle et par laquelle vivent ces âmes animales.

 Marine Gross, Détachant la 
pénombre
Tarmac édi­tions,
octobre 2020.

 

C’est que ce recueil nous rend com­plices de cet écaille­ment du réel que les mots produisent :

Mots par petits morceaux
Jonchent au sol éparpillés 

Juste après le grand conti­nuum informe du Déluge.

Ainsi soit illisible
Le monde d’après 

Nous voi­ci à déchif­frer non plus le monde mais les mots, ces mots qui l’ont décou­pé en écailles, ces éclats qui brillent et se font écho et ne sont que des leurres. Nous nous mirons en leurs reflets et nous com­pre­nons bien qu’on n’y échappe pas plus que Narcisse n’échappe à lui-même, qu’on ne sort pas de l’homme avec des moyens d’hommes. On y tourne en rond comme un ham­ster dans sa cage ?

Et s’éclaire et s’obscurcit en même temps le titre du recueil : « Détachant la pénombre » puisque les mots sont à la fois ce qui fait tâche et ce qui détache dans tous les sens de ce verbe, ce qui enlève la tache et ce qui per­met de sépa­rer. Eclairent-ils la pénombre, ces mots, ou, au contraire, en découpent-ils la forme énig­ma­tique ? Il n’y a pas à choi­sir. Les mots sont notre des­tin et notre horizon.

Un recueil à lire et relire comme le manuel poé­tique de celle ou celui qui croi­rait aux mots sans trop, par force. On y sent la ten­dresse amu­sée et désa­bu­sée de celle à qui les mots ne la lui font plus mais qui se laisse tout de même aller à eux, en toute conscience, puisqu’on ne peut agir autre­ment. Ainsi s’entend la phrase si facé­tieuse et si tra­gique de Bernard Noël mise en exergue « (…) la langue tombe, mais cette chute la remet dans la bouche, toute humide de salive périssable »

Présentation de l’auteur

Marine Gross

Publications dans les revues ; Traversées, Comme en poé­sie, Traction-bra­­bant, Nouveaux délits, Le capi­tal des mots, Libelle, Poésie/​​première. Prochainement dans ; Paysages écrits, Festival Permanent des mots, Poésie sur Seine et Verso.

© Crédits pho­tos (sup­pri­mer si inutile)

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