Lambert Schlechter, Je n’irai plus jamais à Feodossia, Proseries, Le murmure du monde / 9

Par |2020-06-06T13:52:56+02:00 6 juin 2020|Catégories : Critiques, Lambert Schlechter|

Flux puis­sant et amer, humoris­tique et trag­ique. Chaque poème, com­pact, une seule phrase, un seul para­graphe clos sur lui-même. Des his­toires s’y ébauchent, des événe­ments, des per­son­nages y passent.

Un incendie a eu lieu qui a anéan­ti la bib­lio­thèque et la mai­son. Loula, tant aimée, n’aime plus, « elle n’est plus dans ces sen­ti­men­tal­ités-là », elle voudrait que le poète lui non plus ne l’aime plus. Les encres, vio­lettes ou sépia, vertes ou rouges, « J’ai une très forte con­nivence tac­tile, gestuelle, presque sen­suelle avec mes plumes » les plumes, les blattes, le « cagibi » (p.183), les autres poètes ou écrivains, « les Gracq, les Hal­das, les Jac­cot­tet », « les Amiel »(p.176) les « savants » (p.168)… Tout ce quo­ti­di­en (fait d’objets mod­estes et d’absents pres­tigieux ou désirés) d’un soli­taire docte qui se défend d’être éru­dit, han­té par la mort qui vient … Un quo­ti­di­en, cepen­dant, trans­fig­uré par un style, à la fois répéti­tif, en boucle, enfan­tin, obsé­dant, drôle, inquié­tant, adéquat à tout un « petit » univers domes­tique « petites cuillers »(p.146), tass­es à café, bols, « boîtes à chaus­sures » (p.165), et surtout, livres, ouvrages rares, pré­cieux, raffinés.

 Lam­bert Schlechter, Je n’irai plus jamais à Feo­dos­sia, Pros­eries, Le mur­mure du monde / 9 , édi­tions Tin­bad 2019

 

 

Et de cette patholo­gie souri­ante et légère, apaisée par des rit­uels com­plex­es et essen­tiels, naît une mytholo­gie, comme celle d’un Dante qui n’aurait pas ren­con­tré Vir­gile, un Dante sans Béa­trice ni Dieu, « et ceux qui vien­nent nous par­ler de résur­rec­tion & d’immortalité sont des frip­iers et des fripons » (p.155). Et, au lieu des trois bêtes fauves de la forêt, il y aurait la punaise d’hiver (p.63), la chrysope (p.62), des présences énig­ma­tiques. La vieil­lesse, certes, est un lent naufrage mais, au fond, pas­sion­nant à vivre, on s’allège de tout le super­flu, en par­lant du tabac : « toutes ces volup­tés-là plus jamais n’en par­lons plus » (p.37) et on glisse de l’ibis à l’hôtel Ibis, du Pont-Eux­in et Tomis où vécut Ovide en exil qui y écriv­it ses Tristes à Feo­dos­sia en Crimée. Tout autour de cette Mer Noire … Cette mer d’encre noire, sépia, vio­lette, selon le temps, selon l’humeur.

Ces poèmes en prose ou plutôt ces « pros­eries », mot forgé exprès, sont comme autant d’échos à des lec­tures, à des événe­ments micro­scopiques, à des rêves, des impres­sions, des vel­léités ; des poèmes comme des répons­es venues depuis dedans à un dehors. Des poèmes qui ont, sou­vent, très sou­vent, un avant eux qu’ils sug­gèrent ou pré­cisent. Il s’agit d’un « caphar­naüm », de choses et d’autres, « hétéro­clites ». « Dans ma tête c’est hétéro­clite » (p.24). Et il y a ces événe­ments minus­cules et d’autres majus­cules, qui par­fois revi­en­nent, devi­en­nent des per­son­nages, comme Loula, ou bien « tu », tout cela dans l’impermanence puisque la vie ne peut se saisir que par fragments.

Des frag­ments, des brisures, des éclats. Et pour­tant, cette puis­sance, chaque « pros­erie » n’étant qu’une seule phrase, un « élan »(p.63), une vague, par­fois douce, par­fois scélérate, un trop plein d’énergie qui ren­verse, révo­lu­tionne, remet à l’endroit, boule­verse. « (…) quand la mélan­col­ie défer­le, on laisse faire » (p.66) Par­fois l’écriture n’a con­duit à rien et cela restera un non texte sur un papi­er brouil­lon et par­fois, le plus sou­vent, elle devient ce « Ver­sus » qui revient sur lui-même. Par déf­i­ni­tion, tous les frag­ments qui se lisent ici sont devenus cette phrase, ce vers. Chaque poème est, en effet, une très longue phrase, sin­ueuse, oblique, par­fois louche, hési­tante, mais tou­jours fatale­ment inci­sive, implaca­ble et plaquant le lecteur comme la vague le nageur et lui ôtant, un instant, le souffle.

Un livre han­té par la mort, par la fuite et l’abandon, un livre où se tis­sent des rêver­ies étranges, com­ment on passe de la mai­son en feu à la Terre de feu par le biais d’une femme aimée, par­tie en Patag­o­nie parce que son homme était désor­mais trop vieux. Et les mots jouent, de Patag­o­nie en ago­nie… (p.136) Rêves éro­tiques (p.138, p 176) Un livre han­té par les jeux d’un vieil enfant aimant tou­jours la trans­gres­sion : « Com­ment ils négo­cient ça, les Amiel et les Jac­cot­tet, les fringales et les moments de rut »(p.176) ou les jeux avec les niveaux de langue « Plus bleu que ça tu expires il n’y a donc aucune rai­son d’expirer sous ce pim­pant para­sol », mais surtout, un livre où se ren­con­trent et dia­loguent en per­ma­nence d’autres livres : « je feuil­lette dans les tré­sors de mes livres et maintes choses dont je m’instruis, j’en trans­vase des bribes dans mes écrits où cela se mêle aux plaintes sur tant de livres dont le feu m’a privé. » (p.168). Mais surtout, cette causerie avec les vivants et les morts, grâce aux textes, nour­rit un dia­logue per­ma­nent avec soi-même, entre ces « on » et ce « je », entre « il » et « tu », ces langues qui se croisent, français, ital­ien, anglais, alle­mand, latin, chi­nois… « clin d’œil entre moi et moi » (p.30) « Par­fois je ne fais plus la dif­férence entre les lignes que j’écris et les lignes que je lis »(p.38) « j’ai tout dilapidé dans l’ébriété de mon allè­gre mélan­col­ie » (p.38) « Tout ce tra­vail d’administration de soi » « ou écrire un livre qui ne serait com­posé que de ces bribes » (p.42)

 

 

On ne saurait trop recom­man­der la lec­ture de ces pros­eries à ceux qui recherchent une poésie débar­rassée de tout lyrisme mais qui, comme celle des Sur­réal­istes, vis­erait « l’inquiétante étrangeté », ou même, « l’épanchement du rêve dans la vie réelle » pour repren­dre les mots de Gérard de Ner­val. L’existence mérite d’être vécue jusqu’au bout, de toutes les façons pos­si­bles, la vieil­lesse a aus­si son charme pourvu qu’on la prenne avec humour et détache­ment. Une très belle leçon d’écriture et de vie. Cela n’est pas si fréquent.

Présentation de l’auteur

Lambert Schlechter

Lam­bert Schlechter, né en 1941 à Lux­em­bourg, est un écrivain lux­em­bour­geois de langue française qui a pub­lié une trentaine de livres, à Lux­em­bourg, en Bel­gique, au Québec et surtout en France. Son œuvre com­prend des ouvrages de poésie, d’essais, de réc­its, de chroniques, de nou­velles. Il a con­tribué à de nom­breuses revues et antholo­gies. Il a par­ticipé, en tant que poète, à une cen­taine de ren­con­tres et fes­ti­vals inter­na­tionaux. Depuis 2006 il tra­vaille sur le pro­jet « Le Mur­mure du monde », une vaste col­lec­tion de frag­ments lit­téraires, philosophiques et auto­bi­ographiques ; six vol­umes ont paru (voir bib­li­ogra­phie), d’autres sont annoncés.

 

Lambert Schlechter

LE MURMURE DU MONDE

Le Mur­mure du monde, Le Cas­tor astral, 2006
La Trame des jours, Les Van­neaux, 2010
Le Fra­cas des nuages, Le Cas­tor astral, 2013
Inévita­bles Bifur­ca­tions, Les Doigts dans la prose, 2016
Le Ressac du temps, Les Van­neaux, 2016
6 Mon­sieur Pinget saisit le râteau et tra­verse le potager, phi, 2017
7 Une mite sous la semelle du Titien, pros­eries, Tin­bad (à paraître en avril 2018)

PIEDS DE MOUCHE

Pieds de mouche, petites pros­es, Phi, 1990
Le Silence inutile, petites pros­es, Phi, 1991 / La Table ronde, 1996
Ruine de parole, roman sché­ma­tique et sen­ti­men­tal, Phi / Écrits des Forges / Arbre à paroles, 1993

PROSE

Angle mort, réc­it, Phi, 1988 / L’Escampette, 2005
Par­tances, nou­velles, L’Escampette, 2003
Smoky, chroniques, Le Temps qu’il fait, 2003
Petits travaux dans la mai­son, Phi / Écrits des Forges, 2008
Pourquoi le mer­le de Breughel n’est peut-être qu’un cor­beau, Estu­aires, 2008
La Robe de nudité, petites pros­es, Van­neaux, coll. Amorosa, 2008
Let­tres à Chen Fou, et autres pros­eries, L’Escampette, 2011
La pivoine de Cer­van­tès, et autres pros­eries, La Part com­mune, 2011

POÉSIE

Das grosse Rasen­stück, Lyrik, Guy Bins­feld, 1982
La Muse démuselée, Phi, 1982
Hon­da rouge et cent pigeons, Phi, coll. graphi­ti / Écrits des Forges / Arbre à paroles, 1994
Le Papil­lon de Solutré, qua­trains, Phi, coll. graphi­ti, 2003
L’Envers de tous les endroits, Phi, coll. graphi­ti, 2010
Les Repen­tirs de Froberg­er, qua­trains, La Part des anges, 2011
Pié­ton sur la voie lac­tée, 99 neu­vains, Phi, coll. graphi­ti, 2012
Enculer la camarde, 99 neu­vains, Phi, coll. graphi­ti, 2013
Je est un pronom sans con­séquence, 99 neu­vains, Phi, coll. graphi­ti, 2014
La Théorie de l’univers, dis­tiques déca­syl­labiques, Phi, coll. graphi­ti, 2015
Mil­liards de manières de mourir, 99 neu­vains, Phi, coll. graphi­ti, 2016

 

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