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Roland Chopard, Parmi les méandres, Cinq méditations d’écriture

Par |2020-12-21T10:02:41+01:00 21 décembre 2020|Catégories : Critiques, Roland Chopard|

(…) il sait au moins qu’il n’est jamais seul dans sa solitude. 

Roland Chopard (cin­quième méditation)

Parlons tout d’abord du très bel objet qu’est ce livre, réa­li­sé par L’ATELIER DU GRAND TÉTRAS. Couvertures à rabat, cahiers cou­sus et col­lés avec grand soin, comme il est dit au colo­phon « dans la tra­di­tion arti­sa­nale de l’imprimerie sur un vélin ivoire Palatina 90g et sur une cou­ver­ture Tintoretto 250 g ». Un écrin aus­si raf­fi­né se doit d’accueillir une œuvre rare, et c’est le cas. 

 

 

 

Roland Chopard se place dès avant le tout début de son texte sous le patro­nage de Claude Louis-Combet grâce à cette cita­tion limi­naire « (…) l’expérience inté­rieure de l’écriture : un enfon­ce­ment méan­dreux en soi-même, à l’écoute de cette voix par­fai­te­ment lim­pide qui est cepen­dant la voix de l’obscur, (…) » et la réfé­rence à cet écri­vain magni­fique et secret n’est en rien tra­hie par les cinq médi­ta­tions qui suivent. Quel en est le sujet ? L’écriture, ce qui (se) tra­vaille dans et par ce geste consis­tant à « inves­tir cette page ouverte ». Le lec­teur est frap­pé par l’authenticité et l’intériorité du ton : « Écrire sans sub­ter­fuge et avec le désir de trans­gres­ser cer­tains usages mêmes de la lit­té­ra­ture : telle serait aus­si la constance de la démarche ». 

On com­prend immé­dia­te­ment l’exactitude du titre « Parmi les méandres » grâce à la sinuo­si­té des phrases, des para­graphes et de leurs suc­ces­sions. « Les méandres doivent leur exis­tence à ce mode d’élaboration de cet espace plei­ne­ment circonscrit. » 

Roland Chopard, Parmi les méandres, Cinq médi­ta­tions d’écriture, Atelier du Grand Tétras, 2020, 13€.

 

Ou encore : « Cette rigueur qu’il s’impose est un gage de liber­té. Elle évite les com­pro­mis­sions, les com­plai­sances et les sou­mis­sions aux effets de mode. » Il s’agit de tour­ner autour d’une matière « friable et rem­plie de doute » et qui, pour­tant, « existe bel et bien ».

L’ensemble du livre est com­po­sé de cinq « médi­ta­tions », qui se pré­sentent comme des suites de para­graphes longs de trois à six lignes, les­quels notent tous une étape, un détail essen­tiel, une nuance dans cette entre­prise étrange consis­tant à noir­cir de ses pen­sées la page blanche. Le poète se sur­prend à écrire et tente d’épuiser les pour­quoi et les com­ment de cette pul(sa)sion d’écriture

Le nar­ra­teur poète de cette entre­prise, même s’il parle de lui-même à la troi­sième per­sonne, se pré­sente tel qu’il est, il ne cache pas son âge : « Le cer­veau âgé est-il encore apte à faire alors une syn­thèse, une com­po­si­tion effi­cace avec tous ces élé­ments dis­pa­rates ? (…) Est-il capable pour­tant, mal­gré le poids des ans -il y a des exemples de créa­tions tar­dives-, de pro­fi­ter de la pré­sence en creux de cette voix pour­tant encore si enfouie d’être déter­mi­né à cher­cher à bra­ver toutes les inquié­tudes tous les obs­tacles ? » C’est que cette étrange entre­prise qui semble être éla­bo­rée par un autre, ne consiste pas à révé­ler une expé­rience, à dis­til­ler une sagesse. « C’est avant tout une série de manques plus que de (re)trouvailles, qu’il convie à bon escient. »

Pour ce faire, le poète creuse le mot ; l’une de ses marques de fabrique sont ces mots révé­lés à l’intérieur d’autres mots, grâce à des paren­thèses iso­lant une syl­labe, une par­tie de syl­labe, voire une lettre : « (af)franchissement », « in(ter)vention », « (é)preuve », « cons(is)tance » « (f)utile » « forma(ta)tion » « (re)trouvailles » « Res(t)itués » « (pro)vocation » « (in)terne » « par(ab)ole »… Le pro­cé­dé n’est jamais gra­tuit, il éclaire le plus sou­vent de façon déci­sive, des pas­sages qui seraient res­tés plus allu­sifs sans cela mais il est sur­abon­dam­ment uti­li­sé. Il par­ti­cipe de ces tâton­ne­ments que le texte décrit, met en mots.

Il faut tout de même sou­li­gner une pro­pen­sion à l’abstraction qui rend par­fois le pro­pos un peu éva­nes­cent, les mots en « tion » sont nom­breux, « frus­tra­tion », « sol­li­ci­ta­tions », « opé­ra­tions », « appro­pria­tion », « condi­tions », « dimen­sion »… Le témoin-poète lui-même en convient : « S’il avait cru néces­saire, dans une pre­mière médi­ta­tion, de mon­trer que cette démarche hors-normes était sin­gu­lière, dif­fé­rente de celles qui l’entouraient, il ne savait pas qu’elle aurait un tel pro­lon­ge­ment aus­si abstrait. »

Mais peu à peu ce qui était récit au pas­sé devient expé­rience immé­diate. La qua­trième médi­ta­tion passe ain­si de l’imparfait au pré­sent. Néanmoins, des évé­ne­ments tex­tuels per­mettent d’ouvrir, par­fois, un espace inat­ten­du et inédit, comme le sur­gis­se­ment de ce « vous » dans la cin­quième et der­nière médi­ta­tion : « Ce n’est pas une ques­tion de maî­trise -il n’est pas plus assu­ré que vous de ce qui est là- », un « vous » qui est à coup sûr le lec­teur ce qui déploie sou­dain un espace à côté du « il » pour un « je » impli­cite, aus­si vite dis­pa­ru qu’il apparaît.

Quoi qu’il en soit, ce livre qui, comme le dit Claude Louis-Combet dans sa post­face, se situe « dans un espace indé­fi­ni entre essai et poème », ne manque pas de relief, ces « méandres » en sont le signe indu­bi­table : un cou­rant essen­tiel et vital de pen­sées et de mots se fraie pas­sage par­mi des silences qui sont autant de ter­ri­toires sug­gé­rés, autant de non-dits vastes et ver­ti­gi­neux, de même qu’une rivière sinue entre des mon­tagnes. Mais il est temps de quit­ter moins ce pays que le fleuve qui le tra­verse, non sans en appe­ler à un « il » qui serait comme l’héritier et, en même temps le véri­table des­ti­na­taire de ce message.

Qu’il nous soit per­mis d’entendre ici, à tra­vers cette entre­prise sin­gu­lière, que cha­cun de nous est appe­lé à une tâche qu’il est le seul à pou­voir accom­plir, laquelle est, pour­tant, le plus mer­veilleux cadeau qu’il puisse offrir aux autres. C’est en osant arpen­ter ses méandres, aller où per­sonne que lui n’aurait pu aller que Roland Chopard ou du moins son double d’écriture, avec cou­rage et constance, élar­git la géo­gra­phie connue des monts et mondes ima­gi­naires et nous per­met à notre tour d’arpenter des contrées sans lui inexis­tantes. « On vous suit, on vous accom­pagne ou bien on laisse tom­ber » dit fort jus­te­ment Claude Louis-Combet dans sa lettre post­face et le lec­teur est, en effet, appe­lé à faire ce même effort de rigueur, de téna­ci­té que l’écrivain. Une écri­ture sous contrainte où celle-ci n’aurait pas été don­née au départ mais serait venue depuis pro­fond et se serait pré­ci­sée au fur et à mesure de son avancée.

 

Présentation de l’auteur

Roland Chopard

Roland Chopard est né le 21 mai 1944 en Haute-Saône. Il a été ensei­gnant de Lettres-Histoire pen­dant 30 ans dans un Lycée Professionnel à Gérardmer (Vosges). Depuis 2004, il consacre la majeure par­tie de son temps aux édi­tions Æncrages & Co qu’il a fon­dées en 1978, Éditions qui défendent la poé­sie et les arts contem­po­rains en réa­li­sant des livres avec des méthodes typo­gra­phiques tra­di­tion­nelles. Il a écrit des textes poé­tiques courts, publiés dans quelques revues et sou­vent des textes en rap­port avec un artiste plas­ti­cien en vue de réa­li­ser des livres d’artistes en tirages très limités.

Roland Chopard

© Crédits pho­tos http://​www​.edi​tions​-let​tres​vives​.com/

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