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Roland Chopard, Sous la cendre

Par |2018-02-28T13:36:25+00:00 1 mars 2018|Catégories : Critiques, Roland Chopard|

Prendre voix… Faire silence… Pourquoi écrire ? Faut-il se taire ? Quels sont les enjeux et les risques de la parole ? En quoi le silence est-il plus néces­saire ? Ou, quand la néces­si­té se fait vio­lente, pour­quoi ce silence d’une langue qui remonte dif­fi­ci­le­ment ?

La voix qui remonte dans ce long essai et qui parle pour l’auteur s’efforce de com­prendre.

Il faut du temps pour lais­ser remon­ter les mots du fond du puits du silence, et aus­si du temps pour qu’elle reprenne souffle. L’extirper de sa som­no­lence sans tom­ber dans les laby­rinthes de ses pièges.

Lacunaire, hési­tante, la langue se sur­veille sans cesse, ne cesse de redes­cendre et de remon­ter. Réflexe de sur­vie ? Rempart contre l’oubli ? Elle oscille entre par­ler et se taire dans ce « mou­ve­ment de balan­cier habi­tuel », le piège étant au bout du compte que dans cette valse-hési­ta­tion, la ten­ta­tion de dire se réduise à une caco­pho­nie.

Roland Chopard, Sous la cendre, 6 suites & variations pour voix seule(s), Roland Chopard, Postface de Claude Louis-Combet, Éditions Lettres vives, collection entre 4 yeux, 2016, 141 p., 20 €

Roland Chopard, Sous la cendre, 6 suites & varia­tions pour voix seule(s), Roland Chopard, Postface de Claude Louis-Combet, Éditions Lettres vives, col­lec­tion entre 4 yeux, 2016, 141 p., 20 €

 

Pourquoi cer­taines paroles s’écoulent-elles faci­le­ment quand d’autres plus ano­nymes n’atteignent jamais leur but ? Vouées au silence, les plus secrètes ne rejoignent jamais le tumulte des voix plus assu­rées. Entre les deux, il y en a pour­tant une « inter­mé­diaire, ni forte, ni faible ».

L’auteur ques­tionne dans cet essai, l’énigmatique présence/​absence de la parole au cœur de la vie de tout créa­teur. Dire ou taire, beau­coup d’écrivains se sont inter­ro­gés, cer­tains sou­vent même ont fait œuvre de cette écri­ture du silence, on pense à Jabès, à Desforêts ou à Blanchot. Tous ont ques­tion­né ce mys­tère, cette néces­si­té de l’écriture. Pourquoi ce besoin impé­rieux mêlé à cet autre non moins impé­rieux tis­sé d’ombres, refu­sant la remon­tée à la lumière de la toute puis­sance du verbe ?

Quelle en serait la rai­son ?

Une peur peut-être de ne pas trou­ver les bons mots ? Autocensure, pas­si­vi­té, atten­tisme, refus de la faci­li­té ou excès de pru­dence et quoi d’autre encore…

Ces mots dis­crets qui rechignent ou renoncent laissent la place à d’autres voix tapa­geuses.

 Se taire  quand par­ler demeure à éga­li­té aus­si néces­saire devient dans un empê­che­ment redou­blé, une dif­fi­cul­té à être, à exis­ter dans et par cette parole qui ne demande qu’à se libé­rer. Cette voix sans voix refuse d’admettre « que c’est d’abord d’elle qu’elle est en quête »

Quel cet achar­ne­ment à dire que l’on ne peut dire ou que l’on doive taire ? Un « stra­ta­gème vicieux » pour « cher­cher à plaire » ? Pour don­ner à entendre une parole secrète silen­cieuse, ou pour « per­tur­ber ces autres voix ? » « les faire sor­tir de leurs arro­gantes cer­ti­tudes. »

 

Il y a sou­vent peu de dis­tance entre l’émission et l’omission.

 

Alors. Taisons-nous.

Mais. N’y-at-il pas de l’arrogance voire du mépris à se tenir à l’écart, à refu­ser la parole ?

Les hési­ta­tions viennent par­fois des che­mins qu’empruntent la voix, che­mins hon­teux, inso­lites, voire obs­cènes, celle-ci s’en retourne, épuise sa force de départ, il faut dépas­ser la peur, le doute, le « ça sert à rien ». Et « glis­ser de l’impassible silence au silence impos­sible. »

Un jour, il est temps de faire taire cette voix res­tric­tive qui cen­sure, rai­sonne, inflé­chit pour don­ner corps à celle qui veut exis­ter.

La parole silen­cieuse, feu qui couve sous la cendre, flam­mèches jaillis­santes, concré­tions ou ébauches par­fois éphé­mères qui exigent à venir au jour, en gésine ou aux aguets, prête à jaillir ou créa­tion tou­jours en ges­ta­tion. Comment cer­ner cette parole mou­vante ?

Peurs de ne pas répondre aux modes, voix cen­su­rante qui refuse la sin­gu­la­ri­té, se com­pare, se dépré­cie, repous­sant « le manque d’expérience de tous les mar­chan­dages lit­té­raires », « les cour­ti­sa­ne­ries habi­tuelles dans ce monde, utiles pour entre­te­nir le rituel égo­cen­trique ». De quoi se plaint-elle la voix ? « Elle n’a rien fait pour prou­ver son exis­tence ». En demeu­rant dans l’ombre des autres voix, loin des stra­té­gies lit­té­raires, elle est demeu­rée libre d’aller sur les che­mins qu’elle s’est choi­sis de prendre et dans cette liber­té, elle retourne au ver­tige des grands espaces vierges où elle peut de nou­veau se perdre. C’est une voix qui vou­lait s’exprimer du côté de la poé­sie, entrer dans cet espace inté­rio­ri­sé, ce lieu où rien ne vien­dra per­tur­ber, qui ne crain­dra pas de temps en temps les extinc­tions de voix, les rup­tures.

Mais l’exposition peut-être aus­si un exu­toire.

 

            Des cir­cons­tances ont pré­ci­pi­té tous les bal­bu­tie­ments de cette voix dans une rete­nue pro­vi­soire et for­cée, dans la dis­pa­ri­tion, dans un secret qu’il a fal­lu rompre      ensuite. 

 

L’incendie a réduit à néant toutes traces écrites, et celui qu’a vécu l’auteur, dans sa mai­son d’éditions devient méta­phore cruelle ou dévoi­le­ment de cette voix qui sur­vit et remonte sans crier gare.

Les mots des autres (ces autres écri­vains dont les manus­crits ont dis­pa­ru dans l’incendie) ont été réduits à néant, il fal­lait retrou­ver d’autres mots, faire remon­ter ceux qui s’étaient ran­gés sur le côté pour lais­ser place aux autres voix.

Il faut prendre parole enfin, faire sur­gir l’eau apai­sante des mots pour éteindre l’incendie, la dou­leur creu­sée dans la perte et dans l’effondrement anté­rieur. Pourtant, le pre­mier réflexe est de mutisme, inhé­rent à tout trau­ma­tisme et à une vio­lence digne d’un auto­da­fé. Une pause silen­cieuse est néces­saire, c’est un silence de dis­po­ni­bi­li­té nou­velle. « Le silence est [alors] attente d’une cir­cons­tance plus favo­rable. »

Toute mort appelle une résur­rec­tion, une éner­gie nou­velle. Bien sûr, pas au moment de l’épreuve qui fige le corps et l’esprit dans l’effroi et la dis­tance, mais après coup, en s’appropriant les rési­dus de com­bus­tion. Sous les cendres du feu dévo­ra­teur de paroles écrites cou­vait une autre parole jamais expri­mée. Dès lors, une nou­velle expé­rience prend forme, convoque les sou­ve­nirs, les ori­gines, l’enfance, la mort du père… La voix tente d’ordonner sen­sa­tions et rémi­nis­cences avec pour épi­centre une « scène pri­mi­tive » reliée à la forêt de l’enfance.

Peindre avait été aus­si le pre­mier mou­ve­ment de la main et de l’oeil.

 

Peinture d’écrivain ? Même si quelques mots demeu­raient, il n’y avait plus cet assu­jet­tis­se­ment à la langue. Et c’était bien la même exci­ta­tion et la même concen­tra­tion sur la page […]

 

La voix de l’écriture et celle de la pein­ture pou­vaient-elles se rejoindre ? La pre­mière était mys­tère, la seconde élan à vivre. « Partir d’un signe, d’une trace et tour­ner autour. »

La voix prend à nou­veau la parole pour dire dans les varia­tions cen­trales du texte, la puis­sance émo­tive qui l’a d’abord pous­sée vers la cou­leur, la pein­ture, la musique puis dans l’obsessionnelle quête d’une parole juste. Et « un jour, il faut que la parole s’extériorise », il faut obéir à ces mys­té­rieuses pul­sions.

Après une très longue médi­ta­tion ou réflexion sur ce cri coin­cé dans la gorge, sur la néces­si­té de la parole et son impos­si­bi­li­té (entre le lais­ser trace et l’inexprimable), l’auteur s’interroge sur les dérives, les ques­tion­ne­ments ren­dus par un ego qui veut tour à tour s’exprimer et se taire. Le regard des autres en quoi est-il si impor­tant pour l’auteur ? N’est-il pas cause de sa dif­fi­cul­té à s’exprimer ?

Saisir l’instantanéité de la parole, veiller à la parole vani­teuse. Songer avec Ponge à cette néces­si­té de l’épure et du mot juste. « Comment tra­vaille la poé­sie et pour­quoi rejette-t-elle cer­tains mots ?

Pourquoi cer­tains mots s’excluent-ils dans le poème ? « Chaque hiron­delle écrit Ponge, inlas­sa­ble­ment se pré­ci­pite, infailli­ble­ment elle s’exerce – à la signa­ture, selon son espèce des cieux. Plume acé­rée, elle s’écrit vite. »

A un moment don­né, il n’y a plus de che­min de retour, on ne peut plus reve­nir en arrière, on doit avan­cer dans ce silence et cette néces­si­té, au risque de se perdre. Se taire en écri­vant, disait Desforêts. Avec per­sé­vé­rance et endu­rance, cher­cher « encore et tou­jours son che­mi­ne­ment », « comme cette petite gouache per­sis­tante mal­gré la dis­pa­ri­tion » (allu­sion à la toute pre­mière gouache gar­dée comme un fétiche et per­due dans l’incendie).

 

C’est par rhi­zomes que les choses devraient se relier, se relire entre elles, plu­tôt qu’en arbo­res­cence »[…] Tout est appa­rem­ment dans la déter­mi­na­tion d’un geste per­met­tant une trace qui ne prend son sens que quand des recou­vre­ments, des ful­gu­rances, chan­ge­ments de direc­tions, ont épui­sé le geste et inves­ti toute la sur­face. 

 

Son désir à la voix serait de creu­ser le sillon de la parole comme celui du père pay­san quand il labou­rait sa terre. « C’était peut-être aus­si cela la quête : un quel­conque rap­port avec la figure pater­nelle pour jus­ti­fier toute ten­ta­tive », avoue la voix, en toute fin de l’ouvrage.

 La der­nière varia­tion inti­tu­lé « Soliloque dans la forêt » tranche déli­bé­ré­ment avec ce qui pré­cède. C’est comme si, la parole enfin libé­rée, la voix avait trou­vé sa légi­ti­mi­té et ce soli­loque dans la forêt s’écrit comme un rêve, parce qu’enfin dépouillée de toute réti­cence, prise au prisme d’une méta­phore qua­si mytho­lo­gique, la voix s’exprime enfin au plus près de son chant.

 

C’est un miroir ten­du par l’eau dor­mante d’un étang. Elle se laisse impres­sion­ner, elle se laisse tis­ser par toutes les images, à la fois vagues et pré­cises, elle les laisse l’envahir, elle regarde l’espace s’amplifier sous ses yeux, la cer­ner. Elle est dans ce réseau depuis si long­temps, elle ne sait pas tout ce qu’un miroir peut ren­voyer. 

 

Faut-il avoir beau­coup vécu pour avoir des choses à dire ?

Il faut entrer dans la forêt (des mots?), pour le savoir.

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Roland Chopard

Roland Chopard est né le 21 mai 1944 en Haute-Saône. Il a été ensei­gnant de Lettres-Histoire pen­dant 30 ans dans un Lycée Professionnel à Gérardmer (Vosges). Depuis 2004, il consacre la majeure par­tie de son temps aux édi­tions Æncrages & Co qu’il a fon­dées en 1978, Éditions qui défendent la poé­sie et les arts contem­po­rains en réa­li­sant des livres avec des méthodes typo­gra­phiques tra­di­tion­nelles. Il a écrit des textes poé­tiques courts, publiés dans quelques revues et sou­vent des textes en rap­port avec un artiste plas­ti­cien en vue de réa­li­ser des livres d’artistes en tirages très limi­tés.

Roland Chopard

© Crédits pho­tos http://​www​.edi​tions​-let​tres​vives​.com/

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Marie-Josée Desvignes

Collabore à LEGS EDITION.

Publications

Poésie

  • REQUIEM, récit poé­tique, (112p)  Editions La Cardère, sep­tembre 2013 Cardère Editeur, extraits
  • Finaliste pour la Bourse d’écriture Gina Chenouard 2013 (SGDL) bourse créa­tion poé­sie

  • Lauréate du Prix TEC-CRIAC Nord Pas de Calais 2001(recueil éd Lieux d’être)

  • Finaliste du prix Val de Seine 2002, Editinter (3e place pour Onzains de l’enfance)

  • Soutien du CNL, jan­vier 2003, bourse d’encouragement pour l’écriture poé­tique

  • Poésie Première, Gros textes, Friches, Encres vaga­bondes, Filigranes, L’Echappée Belle, Fragments d’amour, ARPA (de 2003 à 2010), Lieux d’être, Décharge, Recours au poème, Terre à ciel, Paysages écrits… Journal de mes pay­sages 2, Lesmotsplusgrandsquenous, Traversées, Le capi­tal des mots, Ardemment Résidence auteur, Nunc, Imagine et poé­sia (revue inter­na­tio­nale), La pis­cine, Tiers Livre., Legs et Littérature (dont un spé­cial Marie Vieux-Chauvet), Revue Intanqu’ïllités (Ed Zulma), Ecrits du Nord

Essais, documents

  • La lit­té­ra­ture à la por­tée des enfants, enjeux des ate­liers d’écriture dès l’école pri­maire ,  Editions L’Harmattan, 2000, 3 réim­pres­sions Ed L’Harmattan, extraits

  • « Un si beau métier  »… article publié sous le pseu­do­nyme Marie DELHESTRE, Actes de Recherche en Sciences Sociales, SEUIL, déc 2008 site du CAIRN texte com­plet

Nouvelles

Roman

  • Jeu de dupes, roman, Editions ED.Kiro (Kirographaires), sous le pseu­do­nyme Marie DELHESTRE, nov. 2011

Ouvrages collectifs

  • Dans des mai­sons incon­nues, Tiers-Livre Editeur, déc 2016 Tiers livre

  • Dehors, recueil sans abri, Editions Janus, mai 2016 (107 auteurs, béné­fices au pro­fit de l’Association Action Froid) Ed. Janus

  • Imagine et Poesia, e-book, antho­lo­gie inter­na­tio­nale diri­gée par Hughette Bertrand (Canada) et Lidia Chiarelli (Italie) antho­lo­gie 2015 et 2016 Immagine e poe­sia

  • Somewhere, texte en col­la­bo­ra­tion, ouvrage de pho­to­gra­phies de Rith Banney, Ed La matière noire, édi­tions numé­riques et papier, déc 2013

  •  Malala, Médiathèque L’Alcazar, Marseille, 2013

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