Rap­a­triés  désigne, métonymique­ment, à la fois le quarti­er et ceux qui y rési­dent. En don­nant ce titre à son pre­mier roman, Néhémy Pierre-Dahomey installe le lecteur dans ce lieu, sym­bol­ique de toutes les ten­ta­tives avortées pour gag­n­er un ailleurs, qu’est un camp haï­tien dédié à accueil­lir tous ceux qui, après avoir rêvé de par­tir, ont été con­traints à un retour en arrière. L’héroïne de ce roman ne quit­tera pas son île et durant tout son par­cours  de vie tumultueux, elle sera aux pris­es avec un des­tin qui s’acharn­era à la ramen­er tou­jours à son point de départ. Là où elle a toute sa vie, dans un mou­ve­ment  con­cen­trique fait de va-et-vient la retenant au cœur même de son île, Haïti

Néhémy Pierre-Dahomey, Rap­a­triés, Edi­tions Seuil, 2017

tam­pon­née à la face du monde des années qua­tre-vingts comme le coin le plus pau­vre, le plus crasseux et le plus mis­érable de l’Amérique entière.

Le roman s’ou­vre sur une scène trag­ique qui nous ramène à notre ter­ri­ble actu­al­ité où de nom­breux migrants per­dent leur vie en mer.  Toute­fois, il installe, dès l’in­cip­it : « Bel­li mar­chait, vail­lante et décidée, sur ce sen­tier aus­si sim­ple qu’un cal­vaire », la fig­ure d’un per­son­nage féminin fort et volon­taire, celui d’une mère haï­ti­enne qui part, non pour répon­dre à un désir d’ailleurs, mais par défi amoureux.
Belliqueuse Louis­saint au nom et au car­ac­tère déter­minés, per­son­nage cen­tral du texte, a pris la mer sur le can­ot à voiles du cap­i­taine Frère Fanon, « plus  un petit cabo­teur qu’un grand cap­i­taine des mers » qui « s ‘était dis­tin­gué en ayant touché plus d’une fois les ter­res de la Floride qu’il avait peu­plées, en des temps moins dif­fi­ciles, de quelques bonne dizaines de migrants ». Belliqueuse y per­dra Nathan, con­trainte lors du naufrage, à bout de forces, de lâch­er son tout jeune corps dans les eaux tur­bu­lentes de la marée.
Son choix bien incon­séquent toute­fois et même irre­spon­s­able, révèle com­bi­en frag­iles sont ces vies portées par la fatal­ité et le manque d’an­crage. Un per­son­nage tout à la fois décidé  et pas­sion­né  mais per­du dans son désir de sor­tir de son des­tin, une femme qui aime et qui souf­fre. Des événe­ments trag­iques, résul­tat de choix hasardeux, la con­duiront aux portes de la folie et de l’er­rance. Et cette errance sera à l’im­age de son seul désir, par­tir pour mieux rester auprès de celui qu’elle aime. Une tragédie uni­verselle sans doute. Une tragédie comme il en existe ailleurs. Bel­li est une femme prête à tout, même à s’am­put­er d’une part d’elle-même, en renonçant à  ses enfants, pour accéder à une vie nou­velle. Mais si le dés­espoir de Bel­li tran­spire dans son errance, sa nature impul­sive l’aveu­gle. Belliqueuse porte bien son nom.
Par­tie suite à une ultime infidél­ité de l’homme qu’elle aime, Sob­n­er Saint-Juste alias Nènè, elle revien­dra  « déter­minée à aller mieux dans le meilleur des mon­des avec l’homme de sa vie ».  Cet homme qu’elle avait « l’habi­tude de mal­traiter », jusqu’à le bat­tre, « surtout quand il était saoul, en huit-clos ou en pub­lic », celui-là même qui lui met­tra une raclée mémorable pour avoir com­mis cet « infan­ti­cide ». Pour­tant, Bel­li  « por­tait ce naufrage avorté dans le regard, en marchant comme elle seule sur la route étroite de Les-Mir­a­cles, quarti­er excen­tré de la cité ». Ce pre­mier drame hélas sera suivi d’autres pertes, d’autres enfants que la mort ou le des­tin enlèvera à Bel­li. Il y aura Mar­line, une enfant de dix ans, frag­ile, tuber­culeuse, puis ses deux autres petites, Belial et Luci­ole qu’elle choisira de « don­ner » à Pauline, une femme pas­sion­né­ment engagée dans la cause human­i­taire qui « se dis­ait révo­lu­tion­naire en son genre et tra­vail­lait à dégraiss­er ce sys­tème auquel elle avait accordé près de la moitié de son exis­tence sur terre et toute sa vie pro­fes­sion­nelle ». Com­bi­en d’en­fants don­nés à la mer ou à une autre mère ? C’est peut-être, en fil­igrane, une autre des inten­tions de ce livre qui pour­tant ne s’é­tend pas sur des prob­lé­ma­tiques économiques ou sociales de l’île dont on sait qu’elle est soumise depuis longtemps à des con­di­tions dif­fi­ciles (cli­ma­tiques, poli­tiques, etc) mais qui mon­tre com­bi­en le mal­heur peut mar­quer des êtres con­duits par un des­tin implaca­ble. C’est donc sans informer son infidèle mari (pour encore une fois se venger de lui) que Bel­li décidera de con­fi­er ses deux filles à l’adop­tion. Mais à quoi peut bien penser cette mère en avançant ain­si au devant de son des­tin de mater dolorosa ? On peut s’in­ter­roger sur le sens de la pre­mière épreuve qu’elle affronte comme une fatal­ité ; la perte de l’en­fant de deux ans jeté à la mer, Nathan. Ce dés­espoir pre­mier n’est-il pas fatale­ment annon­ci­a­teur des autres cat­a­stro­phes sur­v­enues ensuite ? Bel­li est-elle une mère indigne et aban­don­nique ou une femme soumise à son des­tin de femme  insuff­isam­ment portée, aimée, entourée ? Elle ira jusqu’à chercher quelque refuge ultime dans la foi et la dévo­tion chré­ti­enne pour retrou­ver son mari par­ti, mais dans son échec à rejoin­dre sa fille par voie légale, elle per­dra pied com­plète­ment. Quant à Belial qui n’est que beauté lumineuse, intel­li­gence et douceur et que sa mère a oublié de nom­mer, elle s’au­to-nom­mera de ce nom dia­bolique : « Cette petite s’est don­né le nom du mal per­son­nifié, l’autre nom du dia­ble men­tion­né dans le man­u­scrit de la mer Morte de la grotte de Qum­ran. ». Bélial, par ce prénom « trag­ique » incar­n­era le mal dont sa mère souf­fre et par son pro­pre exil pour la France, l’ex­il intérieur et car­céral de sa mère. Belial con­naî­tra cepen­dant un des­tin moins douloureux peut-être, en par­tant, mais son his­toire restera mar­quée par celle de sa mère. Luci­ole au nom mag­ique par­ti­ra quant à elle du côté des Etats-Unis sans qu’on puisse jamais savoir pré­cisé­ment où.
Ses dernières filles par­ties, son fils aîné tombé dans la déchéance, elle regarde son passé et son his­toire per­son­nelle trouée, son arbre généalogique dif­fi­cile à recon­stituer du fait des man­ques et des absences à soi, jusqu’à l’ul­time cat­a­stro­phe du 12 jan­vi­er, encore dans la mémoire de tous.

 

Pas­cale Monnin.

Elle n’en pou­vait plus de ce monde où elle était retenue. Elle ne savait aucune magie qui ferait  paraître devant elle, comme cela en urgence, la sil­hou­ette de ses enfants per­dus. Elle s’en voulait à elle-même, à la scène orig­inelle et floue de la perte de Nathan, à ce quarti­er qui n’é­tait qu’un vaste inachève­ment, un lieu raté, un acte man­qué. Elle sen­tait le sang qui cir­cu­lait chaud dans ses veines, des débuts de picote­ments, sa crampe au dos, et elle par­tait en délire con­tre son monde de sinistrés. 

 

Porté par une écri­t­ure énergique, une nar­ra­tion très maîtrisée, des per­son­nages dont on ne peut se sépar­er une fois le livre refer­mé, ce pre­mier roman très promet­teur peint la tragédie d’une mère, elle-même métaphore d’une île aux tour­ments inces­sants. A l’é­gal de ses aînés en lit­téra­ture, Pierre Néhémy-Dahomey manie une langue riche de ses para­dox­es comme ceux de son île, puis­sante, lumineuse, exubérante par­fois, une écri­t­ure au rythme fréné­tique et enlevé.

Néhémy Pierre-Dahomey est né en 1986 à Port-au-Prince et vit depuis quelques années à Paris où il a pour­suivi des études de philoso­phie. “Rap­a­triés” est son pre­mier roman, Prix Révéla­tion SGDL 2017.

 

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Marie-Josée Desvignes

Col­la­bore à LEGS EDITION.

Publications

Poésie

  • REQUIEM, réc­it poé­tique, (112p)  Edi­tions La Cardère, sep­tem­bre 2013 Cardère Edi­teur, extraits
  • Final­iste pour la Bourse d’écriture Gina Chenouard 2013 (SGDL) bourse créa­tion poésie

  • Lau­réate du Prix TEC-CRIAC Nord Pas de Calais 2001(recueil éd Lieux d’être)

  • Final­iste du prix Val de Seine 2002, Edit­in­ter (3e place pour Onzains de l’enfance)

  • Sou­tien du CNL, jan­vi­er 2003, bourse d’encouragement pour l’écriture poétique

  • Poésie Pre­mière, Gros textes, Frich­es, Encres vagabon­des, Fil­igranes, L’Echappée Belle, Frag­ments d’amour, ARPA (de 2003 à 2010), Lieux d’être, Décharge, Recours au poème, Terre à ciel, Paysages écrits… Jour­nal de mes paysages 2, Lesmot­splus­grand­sque­nous, Tra­ver­sées, Le cap­i­tal des mots, Ardem­ment Rési­dence auteur, Nunc, Imag­ine et poésia (revue inter­na­tionale), La piscine, Tiers Livre., Legs et Lit­téra­ture (dont un spé­cial Marie Vieux-Chau­vet), Revue Intanqu’ïllités (Ed Zul­ma), Ecrits du Nord

Essais, documents

  • La lit­téra­ture à la portée des enfants, enjeux des ate­liers d’écriture dès l’école pri­maire ,  Edi­tions L’Harmattan, 2000, 3 réim­pres­sions Ed L’Harmattan, extraits

  • « Un si beau méti­er  »… arti­cle pub­lié sous le pseu­do­nyme Marie DELHESTRE, Actes de Recherche en Sci­ences Sociales, SEUIL, déc 2008 site du CAIRN texte complet

Nouvelles

Roman

  • Jeu de dupes, roman, Edi­tions ED.Kiro (Kirographaires), sous le pseu­do­nyme Marie DELHESTRE, nov. 2011

Ouvrages collectifs

  • Dans des maisons incon­nues, Tiers-Livre Edi­teur, déc 2016 Tiers livre

  • Dehors, recueil sans abri, Edi­tions Janus, mai 2016 (107 auteurs, béné­fices au prof­it de l’Association Action Froid) Ed. Janus

  • Imag­ine et Poe­sia, e‑book, antholo­gie inter­na­tionale dirigée par Hughette Bertrand (Cana­da) et Lidia Chiarel­li (Ital­ie) antholo­gie 2015 et 2016 Immag­ine e poesia

  • Some­where, texte en col­lab­o­ra­tion, ouvrage de pho­togra­phies de Rith Ban­ney, Ed La matière noire, édi­tions numériques et papi­er, déc 2013

  •  Malala, Médiathèque L’Alcazar, Mar­seille, 2013

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