> Néhémy Pierre-Dahomey, RAPATRIES

Néhémy Pierre-Dahomey, RAPATRIES

Par |2018-07-13T14:18:18+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Marie-Josée Desvignes|

 Rapatriés  désigne, méto­ny­mi­que­ment, à la fois le quar­tier et ceux qui y résident. En don­nant ce titre à son pre­mier roman, Néhémy Pierre-Dahomey ins­talle le lec­teur dans ce lieu, sym­bo­lique de toutes les ten­ta­tives avor­tées pour gagner un ailleurs, qu’est un camp haï­tien dédié à accueillir tous ceux qui, après avoir rêvé de par­tir, ont été contraints à un retour en arrière. L’héroïne de ce roman ne quit­te­ra pas son île et durant tout son par­cours  de vie tumul­tueux, elle sera aux prises avec un des­tin qui s’acharnera à la rame­ner tou­jours à son point de départ. Là où elle a toute sa vie, dans un mou­ve­ment  concen­trique fait de va-et-vient la rete­nant au cœur même de son île, Haïti

Néhémy Pierre-Dahomey, Rapatriés, Editions Seuil, 2017

tam­pon­née à la face du monde des années quatre-vingts comme le coin le plus pauvre, le plus cras­seux et le plus misé­rable de l’Amérique entière.

Le roman s’ouvre sur une scène tra­gique qui nous ramène à notre ter­rible actua­li­té où de nom­breux migrants perdent leur vie en mer.  Toutefois, il ins­talle, dès l’incipit : « Belli mar­chait, vaillante et déci­dée, sur ce sen­tier aus­si simple qu’un cal­vaire », la figure d’un per­son­nage fémi­nin fort et volon­taire, celui d’une mère haï­tienne qui part, non pour répondre à un désir d’ailleurs, mais par défi amou­reux.
Belliqueuse Louissaint au nom et au carac­tère déter­mi­nés, per­son­nage cen­tral du texte, a pris la mer sur le canot à voiles du capi­taine Frère Fanon, « plus  un petit cabo­teur qu’un grand capi­taine des mers » qui « s ‘était dis­tin­gué en ayant tou­ché plus d’une fois les terres de la Floride qu’il avait peu­plées, en des temps moins dif­fi­ciles, de quelques bonne dizaines de migrants ». Belliqueuse y per­dra Nathan, contrainte lors du nau­frage, à bout de forces, de lâcher son tout jeune corps dans les eaux tur­bu­lentes de la marée.
Son choix bien incon­sé­quent tou­te­fois et même irres­pon­sable, révèle com­bien fra­giles sont ces vies por­tées par la fata­li­té et le manque d’ancrage. Un per­son­nage tout à la fois déci­dé  et pas­sion­né  mais per­du dans son désir de sor­tir de son des­tin, une femme qui aime et qui souffre. Des évé­ne­ments tra­giques, résul­tat de choix hasar­deux, la condui­ront aux portes de la folie et de l’errance. Et cette errance sera à l’image de son seul désir, par­tir pour mieux res­ter auprès de celui qu’elle aime. Une tra­gé­die uni­ver­selle sans doute. Une tra­gé­die comme il en existe ailleurs. Belli est une femme prête à tout, même à s’amputer d’une part d’elle-même, en renon­çant à  ses enfants, pour accé­der à une vie nou­velle. Mais si le déses­poir de Belli trans­pire dans son errance, sa nature impul­sive l’aveugle. Belliqueuse porte bien son nom.
Partie suite à une ultime infi­dé­li­té de l’homme qu’elle aime, Sobner Saint-Juste alias Nènè, elle revien­dra  « déter­mi­née à aller mieux dans le meilleur des mondes avec l’homme de sa vie ».  Cet homme qu’elle avait « l’habitude de mal­trai­ter », jusqu’à le battre, « sur­tout quand il était saoul, en huit-clos ou en public », celui-là même qui lui met­tra une raclée mémo­rable pour avoir com­mis cet « infan­ti­cide ». Pourtant, Belli  « por­tait ce nau­frage avor­té dans le regard, en mar­chant comme elle seule sur la route étroite de Les-Miracles, quar­tier excen­tré de la cité ». Ce pre­mier drame hélas sera sui­vi d’autres pertes, d’autres enfants que la mort ou le des­tin enlè­ve­ra à Belli. Il y aura Marline, une enfant de dix ans, fra­gile, tuber­cu­leuse, puis ses deux autres petites, Belial et Luciole qu’elle choi­si­ra de « don­ner » à Pauline, une femme pas­sion­né­ment enga­gée dans la cause huma­ni­taire qui « se disait révo­lu­tion­naire en son genre et tra­vaillait à dégrais­ser ce sys­tème auquel elle avait accor­dé près de la moi­tié de son exis­tence sur terre et toute sa vie pro­fes­sion­nelle ». Combien d’enfants don­nés à la mer ou à une autre mère ? C’est peut-être, en fili­grane, une autre des inten­tions de ce livre qui pour­tant ne s’étend pas sur des pro­blé­ma­tiques éco­no­miques ou sociales de l’île dont on sait qu’elle est sou­mise depuis long­temps à des condi­tions dif­fi­ciles (cli­ma­tiques, poli­tiques, etc) mais qui montre com­bien le mal­heur peut mar­quer des êtres conduits par un des­tin impla­cable. C’est donc sans infor­mer son infi­dèle mari (pour encore une fois se ven­ger de lui) que Belli déci­de­ra de confier ses deux filles à l’adoption. Mais à quoi peut bien pen­ser cette mère en avan­çant ain­si au devant de son des­tin de mater dolo­ro­sa ? On peut s’interroger sur le sens de la pre­mière épreuve qu’elle affronte comme une fata­li­té ; la perte de l’enfant de deux ans jeté à la mer, Nathan. Ce déses­poir pre­mier n’est-il pas fata­le­ment annon­cia­teur des autres catas­trophes sur­ve­nues ensuite ? Belli est-elle une mère indigne et aban­don­nique ou une femme sou­mise à son des­tin de femme  insuf­fi­sam­ment por­tée, aimée, entou­rée ? Elle ira jusqu’à cher­cher quelque refuge ultime dans la foi et la dévo­tion chré­tienne pour retrou­ver son mari par­ti, mais dans son échec à rejoindre sa fille par voie légale, elle per­dra pied com­plè­te­ment. Quant à Belial qui n’est que beau­té lumi­neuse, intel­li­gence et dou­ceur et que sa mère a oublié de nom­mer, elle s’auto-nommera de ce nom dia­bo­lique : « Cette petite s’est don­né le nom du mal per­son­ni­fié, l’autre nom du diable men­tion­né dans le manus­crit de la mer Morte de la grotte de Qumran. ». Bélial, par ce pré­nom « tra­gique » incar­ne­ra le mal dont sa mère souffre et par son propre exil pour la France, l’exil inté­rieur et car­cé­ral de sa mère. Belial connaî­tra cepen­dant un des­tin moins dou­lou­reux peut-être, en par­tant, mais son his­toire res­te­ra mar­quée par celle de sa mère. Luciole au nom magique par­ti­ra quant à elle du côté des Etats-Unis sans qu’on puisse jamais savoir pré­ci­sé­ment où.
Ses der­nières filles par­ties, son fils aîné tom­bé dans la déchéance, elle regarde son pas­sé et son his­toire per­son­nelle trouée, son arbre généa­lo­gique dif­fi­cile à recons­ti­tuer du fait des manques et des absences à soi, jusqu’à l’ultime catas­trophe du 12 jan­vier, encore dans la mémoire de tous.

 

Pascale Monnin.

Elle n’en pou­vait plus de ce monde où elle était rete­nue. Elle ne savait aucune magie qui ferait  paraître devant elle, comme cela en urgence, la sil­houette de ses enfants per­dus. Elle s’en vou­lait à elle-même, à la scène ori­gi­nelle et floue de la perte de Nathan, à ce quar­tier qui n’était qu’un vaste inachè­ve­ment, un lieu raté, un acte man­qué. Elle sen­tait le sang qui cir­cu­lait chaud dans ses veines, des débuts de pico­te­ments, sa crampe au dos, et elle par­tait en délire contre son monde de sinis­trés. 

 

Porté par une écri­ture éner­gique, une nar­ra­tion très maî­tri­sée, des per­son­nages dont on ne peut se sépa­rer une fois le livre refer­mé, ce pre­mier roman très pro­met­teur peint la tra­gé­die d’une mère, elle-même méta­phore d’une île aux tour­ments inces­sants. A l’égal de ses aînés en lit­té­ra­ture, Pierre Néhémy-Dahomey manie une langue riche de ses para­doxes comme ceux de son île, puis­sante, lumi­neuse, exu­bé­rante par­fois, une écri­ture au rythme fré­né­tique et enle­vé.

Néhémy Pierre-Dahomey est né en 1986 à Port-au-Prince et vit depuis quelques années à Paris où il a pour­sui­vi des études de phi­lo­so­phie. “Rapatriés” est son pre­mier roman, Prix Révélation SGDL 2017.

 

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Marie-Josée Desvignes

Collabore à LEGS EDITION.

Publications

Poésie

  • REQUIEM, récit poé­tique, (112p)  Editions La Cardère, sep­tembre 2013 Cardère Editeur, extraits
  • Finaliste pour la Bourse d’écriture Gina Chenouard 2013 (SGDL) bourse créa­tion poé­sie

  • Lauréate du Prix TEC-CRIAC Nord Pas de Calais 2001(recueil éd Lieux d’être)

  • Finaliste du prix Val de Seine 2002, Editinter (3e place pour Onzains de l’enfance)

  • Soutien du CNL, jan­vier 2003, bourse d’encouragement pour l’écriture poé­tique

  • Poésie Première, Gros textes, Friches, Encres vaga­bondes, Filigranes, L’Echappée Belle, Fragments d’amour, ARPA (de 2003 à 2010), Lieux d’être, Décharge, Recours au poème, Terre à ciel, Paysages écrits… Journal de mes pay­sages 2, Lesmotsplusgrandsquenous, Traversées, Le capi­tal des mots, Ardemment Résidence auteur, Nunc, Imagine et poé­sia (revue inter­na­tio­nale), La pis­cine, Tiers Livre., Legs et Littérature (dont un spé­cial Marie Vieux-Chauvet), Revue Intanqu’ïllités (Ed Zulma), Ecrits du Nord

Essais, documents

  • La lit­té­ra­ture à la por­tée des enfants, enjeux des ate­liers d’écriture dès l’école pri­maire ,  Editions L’Harmattan, 2000, 3 réim­pres­sions Ed L’Harmattan, extraits

  • « Un si beau métier  »… article publié sous le pseu­do­nyme Marie DELHESTRE, Actes de Recherche en Sciences Sociales, SEUIL, déc 2008 site du CAIRN texte com­plet

Nouvelles

Roman

  • Jeu de dupes, roman, Editions ED.Kiro (Kirographaires), sous le pseu­do­nyme Marie DELHESTRE, nov. 2011

Ouvrages collectifs

  • Dans des mai­sons incon­nues, Tiers-Livre Editeur, déc 2016 Tiers livre

  • Dehors, recueil sans abri, Editions Janus, mai 2016 (107 auteurs, béné­fices au pro­fit de l’Association Action Froid) Ed. Janus

  • Imagine et Poesia, e-book, antho­lo­gie inter­na­tio­nale diri­gée par Hughette Bertrand (Canada) et Lidia Chiarelli (Italie) antho­lo­gie 2015 et 2016 Immagine e poe­sia

  • Somewhere, texte en col­la­bo­ra­tion, ouvrage de pho­to­gra­phies de Rith Banney, Ed La matière noire, édi­tions numé­riques et papier, déc 2013

  •  Malala, Médiathèque L’Alcazar, Marseille, 2013

Articles en revues

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