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Martin Wable, Prismes

Par |2018-10-16T00:13:56+00:00 17 février 2015|Catégories : Critiques|

 

Jeune auteur de 22 ans publié aux Editions MaelstrOm, Martin Wable a obte­nu le prix de la Crypte Jean Lalaude 2014, prix décer­né chaque année depuis 1984, par les Editions de la Crypte qui ont déjà récom­pen­sé entre autres : Valérie Rouzeau, Eric Sautou ou Khaled Ezzedine.

Composé de cinq sec­tions courtes por­tant cha­cune un titre, ce petit livre dédié à son frère Etienne n'appartient à aucun genre, mais la poé­sie l'emporte incon­tes­ta­ble­ment dans ce recueil où se mêlent oni­risme et tris­tesse.

Une conte japo­nais (titre de la pre­mière sec­tion) ouvre le recueil et donne ses pages les plus dou­lou­reuses avec l'annonce en inci­pit : « J'avais eu un frère, net­te­ment plus beau que moi, tou­jours au cou des filles ». Livre-tom­beau, livre du deuil, livre du dif­fi­cile vivre après la dis­pa­ri­tion d'un être proche, mais plus encore de la culpa­bi­li­té, quand nous avons entre­te­nu avec cet être, une rela­tion com­plexe.

« Il est des hommes per­dus dans ce monde, qui n'ont pas d'histoires dont ils sont les héros, qui n'ont pas de refuge pour mettre en lumière leurs sou­ve­nirs, qui n'ont même pas d'espaces pour recueillir le vent.  A peine peuvent-ils le sai­sir dans le creux de leurs mains. Et lui leur souffle des­sus. Il passe immense et grave entre les mon­tagnes, il ne les entend pas. Mon frère était un de ces hommes. Je le savais mar­chant le dos dépour­vu de tout regard. S'oubliant lui-même, sur le lit d'une rivière gla­ciale. Il a regar­dé le cours cin­glant de l'eau, il n'a pas sen­ti ses larmes sur son visage, il n'a pas sen­ti ses genoux flé­chir. Il a fini avec son ombre au ventre.

Peut-on cou­rir après le fleuve ? Je sais que son écorce est sèche, qu'elle est dans un espace trop large pour que le mien l'insuffle. Il est temps pour moi de deve­nir arbre. »

De cette dis­pa­ri­tion incon­so­lable ne reste plus au nar­ra­teur qu'à… deve­nir arbre.
Partir, fuir, tout quit­ter…. pour se trou­ver… se don­ner l'illusion de la vie.
Commence une errance, sac au dos.
On frôle cet homme, on se heurte au vent, aux pierres, aux êtres qu'ils croisent, au froid des nuits, on épouse sa tris­tesse d'homme réso­lu­ment soli­taire qui « atten­dait le sort ».
Le temps s'étire, de l'après-midi au soir, il fait tou­jours froid, il fait tou­jours nuit.

« Je conti­nue comme si de rien… »

et il est là, seul, per­du dans l'espace gla­cé.
Des récits hal­lu­ci­nés, dans le monde ou en dehors, dans sa bulle, dans le sou­ve­nir peut-être. On est nous-mêmes comme dro­gués, pris dans les filets des mots, dans les rets de ses rêves et de sa réa­li­té : 

« C'était un jour comme les autres, un jour ouvert et très long… » «  Aucun ne m'a rejoint. Tous êtes res­tés per­dus, coin­cés à la péri­phé­rie. Laissez-moi vous nom­mer tels que vous êtes : vous êtes les zonards du cube déplié. »

Chacun de nous peut se recon­naître en lui ou en cet autre. Coincé dans sa dou­leur et la stu­peur d'être encore en vie, il n'est peut-être plus lui-même, en voie de méta­mor­phose, deve­nu végé­tal, arpen­tant les che­mins, tom­bé amou­reux de l'arbre, il retrou­ve­ra peu à peu goût à la vie.

« Je l'aimais, mes veines s'éthérisaient, quand je tom­bais sur son sou­ve­nir, fur­tif, comme un oiseau sur­pris dans l'ombre ».

Au bout du che­min que l'on a pris avec lui « il a fal­lu que mes pou­mons s'emplissent de l'humidité qui plane au-des­sus des bos­quets », amai­gri, fati­gué, « j'avais envie d'être sec, j'avais envie d'avoir faim ».

Malaise, vide insup­por­table que rien ne comble, immo­bi­li­té sous le ciel, dédou­ble­ment schi­zo­phré­nique, et per­sonne à qui confier sa pré­sence, sauf peut-être à Diane, pas sûr.

Des ten­ta­tives de dia­logue ou de cor­res­pon­dances dont on ne peut iden­ti­fier réel­le­ment s'ils ont exis­té ou…

Novembre, mois des morts, avec sa froi­dure, sa des­cente de la croix, et tou­jours l'eau et le vent des mers du Nord.

On s'enfonce dans le texte comme dans l'épaisseur d'un songe. L'obscurité, la dua­li­té, la dou­leur d'être quand l'autre n'est plus.

Mais ne vous y trom­pez pas, s'il n'y a rien de gai, l'onirisme de la nar­ra­tion l'emporte. Ce texte est un appel à la vie, au renou­veau après une longue errance, un dia­logue conti­nué dans l'au-delà, une parole retrou­vée, c'est sans doute aus­si une rédemp­tion.

 

« Je sens que désor­mais nous avons atteint le peuple de la mer ».
« Les fixes images que l'on cultive sont les rouages de l'univers.

Et l'examen de nos ver­tiges est affi­ché sur les revers. » 

« quels sou­ve­nirs ? Une mer de pierre, désor­mais sous la neige. »

 

 

Martin Wable est né en 1992 à Boulogne/​Mer et vit actuel­le­ment dans les Landes. Il a créé avec Pierre Saunier et Antoine Erre la revue cos­mo­réa­liste Journal de mes pay­sages et anime le site inter­net  mar​tin​wable​.fr. Il  s'intéresse à la lec­ture et à la per­for­mance.

Prismes a reçu le prix de la Crypte Jean Lalaude en 2014. Les Editions Maelstrom publie­ront en 2015 deux autres oeuvres : Snobble et Le Livre de Wod.

 

La pinède, Editions maelstr0m, 2012
Snobble,  Editions maelstr0m, 2015
Le Livre de Wod,  Editions maelstr0m, 2015

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