Legs et lit­téra­ture n°8
Revue haï­ti­enne
Spé­cial Marie Vieux-Chauvet

 

Ce numéro 8 de Legs et Lit­téra­ture  entière­ment con­sacré à l’oeu­vre de Marie Vieux-Chau­vet, regroupe dans la pre­mière par­tie,  huit arti­cles autour de ses prin­ci­paux romans, révéla­teurs de son engage­ment et quelques réflex­ions sur les per­son­nages féminins impor­tants ; une par­tie est con­sacrée à deux por­traits de l’écrivaine ; une autre présente cha­cun de ses romans ; dans la par­tie « créa­tion » de la revue, cha­cun des auteurs présen­tés rend hom­mage à l’écrivaine, et enfin des repères bib­li­ographiques sont don­nés en toute fin.

 

Est-ce un hasard si un jour, Legs et Lit­téra­ture m’a demandé une pre­mière con­tri­bu­tion à leur toute jeune revue (née en 2013) ? Mon attache­ment pour la lit­téra­ture des Caraïbes était déjà ancien, et celui pour Haïti m’é­tait venu à ma décou­verte de l’oeu­vre de Franké­ti­enne pour laque­lle je me suis vite pas­sion­née. Grâce à un ami haï­tien, j’ai pu lire ensuite René Depestre, Lyonel Trouil­lot, Dany Lafer­rière, Marie-Célie Agnant, puis Stephen Alex­is, Yanik Lahens, et dernière­ment Macken­zy Orcel et James Noël.

Frap­pée par la lux­u­ri­ance de cette langue col­orée et si vivante, qui savait apporter des images fortes et réin­ven­ter une langue, c’est sans aucun doute Marie Vieux-Chau­vet qui me l’a ren­due encore plus proche.

Legs et lit­téra­ture n°8, Revue haï­ti­enne, Spé­cial Marie Vieux-Chauvet. 

Et j’ai donc pro­posé ma lec­ture du chef-d’oeu­vre, Amour Colère et Folie, son oeu­vre la plus lue et la plus con­testée aus­si, pour ma deux­ième con­tri­bu­tion à Legs et Lit­téra­ture. Parce qu’elle por­tait une dimen­sion fémi­nine de révolte et d’en­gage­ment, sen­si­ble à la con­di­tion humaine des plus pau­vres et aux drames soci­aux,  non, ce n’é­tait pas un hasard ; toute ma réflex­ion et mon intérêt pour la lit­téra­ture tourne depuis tou­jours autour de cette thé­ma­tique entre Parole et Silence et ce, dès mes pre­miers travaux à l’U­ni­ver­sité, notam­ment sur Camus et ensuite dans mes pro­pres écrits.

Comme le rap­pelle Car­olyn Shread, dans son édi­to­r­i­al à ce numéro spé­cial con­sacré à Marie Vieux-Chau­vet, ma réflex­ion lors de ma con­tri­bu­tion à ce numéro (dans mon arti­cle Engage­ment et résis­tance dans Amour Colère Folie) s’est en effet con­cen­trée autour de la parole de  Marie Vieux-Chau­vet, celle qu’elle a osé pren­dre par l’écri­t­ure de fic­tion pour dénon­cer la vio­lence de la dic­tature de son pays. J’ai voulu soulign­er  le courage et l’au­dace dont relève son écri­t­ure tour­bil­lon­nante, un courage et une audace qui pour­tant lui ont valu  bien des ennuis et querelles famil­iales et sociales.

Cette parole qu’il fal­lait oser pren­dre, pour dénon­cer, a son corol­laire, le silence et Car­olyn Schread le souligne dans son édi­to­r­i­al. Un silence dans lequel la plu­part plongeait pour se cacher et d’autres pour mieux réfléchir. Un silence qui est fait d’abord de la ter­reur portée par la tyran­nie de la dic­tature mais un silence néces­saire par­fois  pour demeur­er sere­in au milieu des tem­pêtes. C’est de ce silence à soi (comme on a une cham­bre à soi…) pour con­tr­er la vio­lence et la peur, auquel Car­olyn Schread fait référence à pro­pos de Marie Vieux-Chau­vet,  non que la peur ne l’ait jamais atteinte bien sûr mais le besoin de dire était bien plus fort.

- Le pre­mier arti­cle s’ap­puie sur la Cor­re­spon­dance entretenue entre Marie Vieux-Chau­vet et Simone de Beau­voir. Son auteur, Kaïa­ma L. Glover voit en l’écrivaine  une théorici­enne sociale, ori­en­tée vers « une cri­tique fémin­iste des sphères privées et intimes » que la pub­li­ca­tion de Amour Colère et Folie, grâce à Simone de Beau­voir fera entr­er Marie Vieux-Chau­vet chez Gal­li­mard en France. C’est en effet une femme courageuse qui devait faire face à la dom­i­na­tion mas­cu­line (son mari y com­pris) et celle d’un pays aux pris­es d’un dic­ta­teur et « en tant que bour­geoise, mulâtresse, femme et écrivain, Marie Vieux-Chau­vet se situ­ait dans l’oeil du cyclone sociopoli­tique qu’é­tait l’Haïti de Duva­lier, écrit Kaïa­ma L. Glover.

 

Son livre devait se ven­dre et être lu, c’est ce qu’elle souhaitait plus que tout au monde même s’il était cause du mal­heur qui l’en­tourait et l’a con­duite à l’ex­il. Elle dut se résign­er à écouter son mari et récupér­er le stock, le détru­ire après que plusieurs mem­bres de sa famille ait été assassinés.
L’oeu­vre de Marie Vieux-Chau­vet est une cri­tique rad­i­cale de la société haï­ti­enne et cette cri­tique socialeest  au fonde­ment de l’ensem­ble de son oeu­vre romanesque

« Claire, entre con­formisme et révolte », arti­cle de Ulysse Men­tor, pro­pose une lec­ture de la trilo­gie Amour Colère et Folie,ori­en­tée vers un des per­son­nages prin­ci­paux « silen­cieux » et com­plexe, celui de Claire, héroïne du pre­mier réc­it Amour.Ce per­son­nage mutique dont la révolte con­tenue explosera dans l’acte meur­tri­er en toute fin, est une femme dont la colère est égale­ment la résul­tante de pas­sions intérieures puis­santes,  révolte con­tre l’au­torité parentale, amour inces­tueux et inavoué qu’elle éprou­ve pour son beau-frère, désirs puis­sants d’ex­is­ter  et qui voient tri­om­pher dans le dénoue­ment la dimen­sion poli­tique du récit.

L’ar­ti­cle  inti­t­ulé « Les Rapaces : un choc salu­taire pour les con­sciences » de Marc Exavier pro­pose une réflex­ion sur le roman Les Rapaces paru en 1986, ouvrage posthume qui revient sur les mon­stru­osités du régime Duva­lier. On y voit tou­jours ce com­bat de Marie Vieux-Chau­vet pour dénon­cer l’in­jus­tice et la mis­ère sociale dans un désir pro­fond de réveiller les consciences.
Les Rapaces dénon­cent ces chefs qui ont tous les droits et lais­sent mourir de faim les enfants. Roman sat­uré d’hor­reurs mais dans une écri­t­ure tou­jours juste.

- Dans l’ar­ti­cle de Max Dominique, il est ques­tion de trois héroïnes  Lotus (dansFilles d’Haïti), Rose (dans Colère) Claire (dans Amour) mais aus­si de Marie-Ange (dans Fond des nègres) et Minette (dansLa Danse sur le vol­can).
Il y  est rap­pelé en par­ti­c­uli­er com­bi­en l’écri­t­ure romanesque de Marie Vieux-Chau­vet a pu scan­dalis­er  et « dis­sipe l’au­ra d’e­spérance et d’u­topie que soule­vait par exem­ple le lyrisme de Roumain ou l’imag­i­naire folle­ment opti­miste et baroque d’Alex­is ». C’est que c’est une écri­t­ure qui oppose une volon­té de résis­tance et de lutte dans l’e­space privé et social des personnages.

- Yves Mozart Réméus s’in­téresse dans son arti­cle La danse sur le vol­can : entre his­toire, fic­tion et fémin­ismeà la manière  par­ti­c­ulière dont Marie Vieux-Chau­vet  a choisi de réécrire le réc­it de vie d’une actrice haï­ti­enne (Minette) et la dimen­sion idéologique de ce choix de l’au­teur dans le con­texte de l’his­toire d’Haïti, au XVI­I­Ie siè­cle à St Domingue sous la dom­i­na­tion colo­nial­iste, Minette incar­nant alors un per­son­nage « à la fron­tière de la scène et de la résistance ».

la comé­di­enne fic­tive, à la dif­férence du per­son­nage his­torique, est con­sciente qu’elle peut se servir de l’art comme d’une arme », ain­si si la véri­ta­ble Minette pou­vait refuser de jouer des pièces locales en créole et préférait le Français, de « bon ton » (selon le réc­it his­torique qu’en a don­né Fouchard), la Minette de Marie Vieux-Chau­vet « fonde sa posi­tion sur son respect de la dig­nité des Noirs. 

La dis­tance que prend l’au­teur dans son roman vis-à-vis des réc­its his­toriques se traduit par une image plus pos­i­tive de la femme et des métis.

Elle per­met aus­si de don­ner à ce per­son­nage réel, un nou­veau des­tin, celui d’une femme bien plus libre encore qu’elle ne l’é­tait, d’une lib­erté qui aurait atteint à l’u­ni­ver­sal­ité, à quelque chose de plus grand qu’elle.

-Jean James Estepha dans son arti­cle inti­t­ulé La mai­son : lieu de refuge et de com­bat dans l’oeu­vre de Marie Vieux-Chau­vet s’in­téresse aux lieux et pro­pose une grille de lec­ture de ce lieu qu’est la mai­son,  point de départ dansAmour, Folie  etLes Rapaces, de toute révolte, à la fois  lieu de refuge pour se cacher et se libér­er et  lieu de com­bat et de résis­tance. « Com­ment une mai­son peut être non seule­ment le lieu où l’on con­stru­it une œuvre mais aus­si le lieu où l’on peut détru­ire une autre ».

-  « Vio­lence, refoule­ment et désir dans Amour et Colère »titre l’ar­ti­cle de Dieuler­mes­son Petit Frère, lequel analyse la psy­cholo­gie des per­son­nages féminins pris en étau entre une édu­ca­tion rigide et féroce et des désirs de lib­erté légitimes en regard de leur his­toire sociale. La vio­lence tant sex­uelle que physique sourd de ces pages lumineuses, con­tenue et étran­glée qu’elle est  par la force de ces désirs de lib­erté et de vengeance. Elle naît  de l’hu­mil­i­a­tion et de la frus­tra­tion (amoureuse par ex pour Claire dans l’amour qu’elle a son beau-frère, dans Amour). Ain­si comme le fait remar­quer l’au­teur de l’ar­ti­cle, la vio­lence n’ex­iste pas seule­ment dans le camp des bour­reaux et elle accom­pa­gne la révolte. Dieuler­mes­son Petit Frère souligne ici la vio­lence qui tra­verse l’écri­t­ure de Marie Vieux-Chau­vet pour exprimer la défail­lance de la jus­tice et ces sen­ti­ments de vengeance qui sour­dent d’un passé lointain.

Les deux por­traits sont rap­portés par Dieuler­mes­son Petit Frère dans « Chronique d’une révoltée », « auteur qui dérange et par­fait sym­bole de l’écri­t­ure du roman mod­erne haï­tien » et une ren­con­tre entre Marie Alice Théard et Jean Daniel Heurtelou, neveu de Marie Vieux-Chauvet.

Dans la par­tie création :
‑Le réc­it ten­dre de Serghe  Kéclard : un amoureux des livres  nous racon­te son rêve de ren­con­tre avec l’au­teur et sa pas­sion amoureuse pour l’oeu­vre et la per­son­ne de Marie Vieux-Chauvet,

 

-Un poème de Imé­na Jeu­di (auteur pub­lié aux Edi­tions Temps des ceris­es) : « Vivre est en moi frôle­ment de ver­tige cohorte de soupirs qui font signe d’a­vancer dans l’acte net des ombres arrêtées en fla­grance de lits d’or­gasmes en dél­its d’in­finies défaites » (extrait deFail­lir propre),
-un bil­let à Marie Vieux-Chau­vet signé Marie Alice Théard, une let­tre à Marie, signée Mir­line Pierre.

L’an­née 2016 a mis à l’hon­neur Marie Vieux-Chau­vet, pour le cen­te­naire de sa nais­sance, lors de la vingt-deux­ième édi­tion du fes­ti­val « Livres en folie », l’événe­ment cul­turel le plus impor­tant en Haïti,  après de longues années de silence  après sa mort.

 

mm

Marie-Josée Desvignes

Col­la­bore à LEGS EDITION.

Publications

Poésie

  • REQUIEM, réc­it poé­tique, (112p)  Edi­tions La Cardère, sep­tem­bre 2013 Cardère Edi­teur, extraits
  • Final­iste pour la Bourse d’écriture Gina Chenouard 2013 (SGDL) bourse créa­tion poésie

  • Lau­réate du Prix TEC-CRIAC Nord Pas de Calais 2001(recueil éd Lieux d’être)

  • Final­iste du prix Val de Seine 2002, Edit­in­ter (3e place pour Onzains de l’enfance)

  • Sou­tien du CNL, jan­vi­er 2003, bourse d’encouragement pour l’écriture poétique

  • Poésie Pre­mière, Gros textes, Frich­es, Encres vagabon­des, Fil­igranes, L’Echappée Belle, Frag­ments d’amour, ARPA (de 2003 à 2010), Lieux d’être, Décharge, Recours au poème, Terre à ciel, Paysages écrits… Jour­nal de mes paysages 2, Lesmot­splus­grand­sque­nous, Tra­ver­sées, Le cap­i­tal des mots, Ardem­ment Rési­dence auteur, Nunc, Imag­ine et poésia (revue inter­na­tionale), La piscine, Tiers Livre., Legs et Lit­téra­ture (dont un spé­cial Marie Vieux-Chau­vet), Revue Intanqu’ïllités (Ed Zul­ma), Ecrits du Nord

Essais, documents

  • La lit­téra­ture à la portée des enfants, enjeux des ate­liers d’écriture dès l’école pri­maire ,  Edi­tions L’Harmattan, 2000, 3 réim­pres­sions Ed L’Harmattan, extraits

  • « Un si beau méti­er  »… arti­cle pub­lié sous le pseu­do­nyme Marie DELHESTRE, Actes de Recherche en Sci­ences Sociales, SEUIL, déc 2008 site du CAIRN texte complet

Nouvelles

Roman

  • Jeu de dupes, roman, Edi­tions ED.Kiro (Kirographaires), sous le pseu­do­nyme Marie DELHESTRE, nov. 2011

Ouvrages collectifs

  • Dans des maisons incon­nues, Tiers-Livre Edi­teur, déc 2016 Tiers livre

  • Dehors, recueil sans abri, Edi­tions Janus, mai 2016 (107 auteurs, béné­fices au prof­it de l’Association Action Froid) Ed. Janus

  • Imag­ine et Poe­sia, e‑book, antholo­gie inter­na­tionale dirigée par Hughette Bertrand (Cana­da) et Lidia Chiarel­li (Ital­ie) antholo­gie 2015 et 2016 Immag­ine e poesia

  • Some­where, texte en col­lab­o­ra­tion, ouvrage de pho­togra­phies de Rith Ban­ney, Ed La matière noire, édi­tions numériques et papi­er, déc 2013

  •  Malala, Médiathèque L’Alcazar, Mar­seille, 2013

Articles en revues

Son site internet