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Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond , Chambre avec vues précédé de Arguments pour un graveur (mythographies)

Par |2020-11-26T06:44:03+01:00 26 novembre 2020|Catégories : Critiques, Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond|

« notre impuis­sance et se trou­ver tou­jours cou­pable » (p.57)

Il y a cet effort, cette ten­sion vers ce qui s’élabore. Un pro­jet de gra­vures, des planches, des sujets, des noms, de grands noms mythiques convo­qués, Orphée, Méduse, Minotaure, Antigone, Icare, Thésée, Oreste. Chacun de ces per­son­nages en proie aux ténèbres, aux « cou­rants noirs », à la « haute mer » au « laby­rinthe », au « sang très noir ». Le lan­gage tech­nique de la gra­vure : « ber­cer la matrice », « pointe sèche », « taille-douce » « bru­nis­soir » « manière noire » « presse » char­rie des conno­ta­tions mul­tiples et très riches, le plus sou­vent sombres mais le « bon de com­mande » et le « pro­gramme » sont très clairs : « le moins pos­sible. on évi­te­ra le sen­ti­ment (…) ». Pourtant, « pitié de Méduse », « sou­la­ge­ment d’Orphée », « san­glots de Minotaure » « Antigone (…) la bour­reau de soi-même » (nous sou­li­gnons) ? C’est que les actes sont man­qués. « Toujours recom­men­cer », cette phrase revient sou­vent, com­plainte et devise. C’est que la mer déborde, le noir et les ténèbres englou­tissent, la chambre cha­vire, le tra­gique de notre condi­tion oblige.

La beau­té de ce recueil double tient à cette ten­sion extrême entre ce qui contient d’une part : les murs de la chambre, les marges de la page, la presse, et ce qui ouvre et peut dis­soudre d’autre part.

G. Laurent-Huyghues-Beaufond, Chambre avec vues pré­cé­dé de Arguments pour un gra­veur (mytho­gra­phies), CHEYNE.

La mer monte la nuit et sub­merge la chambre, on n’y peut rien, image de l’inconscient ou du « Réel » pour par­ler comme Lacan ? Cette marée qui dépasse l’estran n’est pas sans évo­quer celle que décrit Yves Bonnefoy dans sa sec­tion « La mai­son natale » de son recueil Les Planches courbes. Quoi qu’il en soit, il y a d’un côté la pré­ci­sion d’un pro­jet, l’exactitude et la tech­ni­ci­té d’un geste d’artisan, qu’il soit gra­veur ou poète et, de l’autre, le désir de « dire cela et ne vou­loir écrire que cela, ce qui n’a pas de nom, ne parle pas (…) » (p.39). Pas de sen­ti­ments expli­cites, en effet, mais l’approfondissement du tra­gique de notre condi­tion dans ces contra­dic­tions irré­duc­tibles. Notre iden­ti­té appelle ce qui la dis­sout. On ne dépo­se­ra ni plainte ni main cou­rante, on ne bat­tra pas la mer, on appro­fon­di­ra « notre impuis­sance » (p.40).

Exigence à hau­teur de souf­france et d’angoisse le ton du recueil est « grave » (le terme revient sou­vent dans la mul­ti­pli­ci­té de ses sens) et, dans sa deuxième par­tie, comme en écho et symé­trique à la pre­mière, s’élabore une autre « mytho­gra­phie », sans icone ni nom propre cette fois, en sour­dine et de façon tout impli­cite, une para­bole chré­tienne, celle de St Christophe le pas­seur por­tant sur ses épaules et dans sa barque cet enfant trop lourd, qui est en même temps le Christ et le monde. Ce seul mythe dis­cret mais bien lisible s’oppose ain­si à la plu­ra­li­té affi­chée de ceux de la pre­mière par­tie, ces « prête-nom ». Le lec­teur se trouve « embar­qué » dans cette aven­ture qui dépasse. Mais j’en dis trop déjà, ce mythe n’est que sug­gé­ré et vaut non pas pour ce qu’il des­sine ou repré­sente mais par ce qu’il sug­gère et ce vers quoi il ouvre : peut-être les tra­gé­dies actuelles des migrants et de la mer mais, sur­tout, ce désir et cette crainte de la dis­so­lu­tion pous­sés ensemble à un point tel qu’il n’est, comme issue, que les très humbles « MORALES EN ATTENDANT » qui ferment le texte. Mais cette écri­ture en « acqua alta » de la sec­tion « MARINES », comme un flux et reflux, un res­sac per­ma­nent, emporte par sa beauté.

Une hau­teur de ton et de pro­jet qui évoque le St-John Perse d’Amers et le Paul Valéry du Cimetière marin et un goût par­fois pour une « asyn­taxie » pou­vant ouvrir sur la ver­bi­gé­ra­tion voire la glos­so­la­lie, que je me per­met­trais d’encourager.

Présentation de l’auteur

Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond

Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond est un ancien pro­fes­seur de lettres clas­siques. Dominicain depuis 2011, il est caté­chiste pour une paroisse de Fribourg, où il pour­suit sa for­ma­tion en théologie.

 

 

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