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Un regard sur la poésie native american (7)

Par |2018-10-21T21:36:58+00:00 13 décembre 2013|Catégories : Blog|

La maternité dans la poésie contemporaine des Indiens d’Amérique

 

I am poli­ti­ci­zed rather than para­ly­zed by the struggles
(Je suis poli­ti­sée plu­tôt que para­ly­sée par les luttes)  

Linda Hogan in "The Two Lives"

 

Au contraire du sys­tème patriar­cal occi­den­tal où l’identité d’une per­sonne est déter­mi­née par la figure et le nom du père, la sur­vie et la conti­nui­té des cultures Indiennes est assu­rée par la figure de la mère. Dire le nom de votre mère per­met aux gens de vous pla­cer pré­ci­sé­ment dans le réseau des rela­tions intra et extra-com­mu­nau­taires. L’identité d’un Indien et sa place dans la socié­té vue sous l’angle de ses dimen­sions cultu­relles, spi­ri­tuelles, per­son­nelles et his­to­riques, dépend de l’identité de sa mère. Connaître et avoir des rela­tions har­mo­nieuses avec sa mère est la pre­mière réus­site d’une vie à l’Indienne, ne pas connaître sa mère signi­fie perte, échec, soli­tude, étran­ge­té res­sen­tie par rap­port à sa propre vie. Le rôle tra­di­tion­nel des femmes au sein des com­mu­nau­tés Native American est avant tout de contri­buer à la cohé­sion du tis­su social. Par la trans­mis­sion des savoirs, des chants et des contes, mais aus­si au jour le jour en offrant atten­tions, ser­vices et soins à ceux qui en ont besoin.  Les femmes auteures issues de ces com­mu­nau­tés savent le réseau com­plexe des inter­con­nexions. L’inter-connectivité consti­tue à la fois la forme et le conte­nu de la lit­té­ra­ture des Indiens d’Amérique. A sa source les rela­tions entre iden­ti­té cultu­relle et iden­ti­té per­son­nelle qui sont inex­tri­ca­ble­ment emmê­lées et qui se dif­fusent dans les domaines du spi­ri­tuel et de la nature. La mater­ni­té pour cer­taines de ces auteures est au centre de ce réseau inter­con­nec­té fait de rela­tions et de rap­ports avec l’identité, la com­mu­nau­té, la tra­di­tion, et l’environnement, qu’il soit faune, flore, réseau de rivières, mon­tagnes, plaines etc. Kim Blaeser (Anishinaabe) l’exprime très bien dans son poème : « In the womb of your mother nation/​ heart­beats  sound like drums/​ drums like thunder[…]This is the sound /​of trees fal­ling in the woods /​when they are heard, of red nations fal­ling /​ when they are remem­be­red.  And we turn this sound /​over and over again /​until it becomes /​fertile ground /​from which we will build /​new nations /​upon the ashes of our ances­tors. Until it becomes /​the rat­tle of a new revo­lu­tion these fingers/​drumming on keys. Dans le ventre de votre mère nation/​les bat­te­ments du cœur sonnent comme des tambours/​les tam­bours comme le ton­nerre […] c’est le son des arbres abat­tus dans la forêt/​ quand on les entend/​ces rouges nations tomber/​quand on s’en sou­vient. Et nous trans­for­mons ce son/​ encore et encore/jusqu’à ce qu’il devienne/​sol fertile/​sur lequel nous bâti­rons /​de nou­velles nations/​sur les cendres de nos ancêtres ; jusqu’à ce que cela devienne/​le gron­de­ment d’une nou­velle révo­lu­tion ces doigts/​frappant le cla­vier. »

     Je pren­drai deux poètes plus par­ti­cu­liè­re­ment en exemple, Deborah Miranda (Esselen) et Diane Glancy (Cherokee) parce que leurs recueils concentrent ces réflexions sur la mater­ni­té, mais je pour­rais éga­le­ment citer John Trudell (Sioux Santee) et son poème See the Woman, , ou encore Esther Belin et Luci Tapahonso (toutes deux Navajo) ou encore Cheryl Savageau (Abenaki), et la toute jeune Layli Long Soldier (Sioux Lakota), mais aus­si le sar­cas­tique et grin­çant Sherman Alexie dans son excellent receuil de poèmes Old Shirts, New Skins. Dans les recueils de Deborah Miranda Indian Cartography et Zen of La Llorona,  dans ceux de Diane Glancy (Masks, the Dream of Broken Field),  la voix qui habite le recueil et le hante, est bien la figure mater­nelle qui se trouve d’une cer­taine façon dis­tan­ciée, au sens lit­té­ral comme figu­ré, dépla­cé, dépor­té. On devine que la rela­tion mater­nelle a été inter­rom­pue pour toutes sortes de rai­son his­to­riques, et cela fonc­tionne comme la méta­phore de la rup­ture-his­to­rique de la com­mu­nau­té avec la tra­di­tion, avec un ter­ri­toire, résul­tat du aux effets de la colo­ni­sa­tion. Sachant que les auteur(e)s Indiens ne font pas de dif­fé­rence fon­da­men­tale entre Poésie et prose, poème et roman, puisqu’ils mêlent sou­vent les deux genres dans leurs livres, je vou­drais évo­quer éga­le­ment la figure de la mère sans enfant que Louise Erdrich (Anishinaabe) nous montre dans Tracks est ensuite rem­pla­cée par la solide, la com­ba­tive, la mère nour­ri­cière dans Love Medicine. Les deux romans font se pour­suivre l’histoire d’une com­mu­nau­té Anishinaabe en nous mon­trant la tran­si­tion essen­tielle depuis un état d’esprit colo­nial jusqu’à post-colo­nial, et ce au tra­vers du rap­port à la reli­gion et à la mater­ni­té. Mais cela dit, dans ces romans aus­si, le rap­port mère adoptive/​fille se déve­loppe et enra­cine les filles dans un lieu tout en ren­for­çant leur rela­tion à la terre, tout en éveillant leur conscience à leur héri­tage cultu­rel et com­mu­nau­taire. Dans ces romans l’évolution du rap­port mère adoptive/​fille appa­raît comme une méthode, un pro­cé­dé grâce auquel les com­mu­nau­tés Indiennes réclament leurs terres et leurs cultures. Chaque roman explore le sym­bole duel de la mater­ni­té qui simul­ta­né­ment repré­sente rup­ture et renou­veau.

      La per­cep­tion Indienne du monde veut que le terme de mater­ni­té, de mère, fasse réfé­rence à la terre, la pla­nète qui héberge et nour­rit tous les êtres vivants. La terre-mère, natu­rante, la nature, voi­là des notions que les Indiens incluent comme des élé­ments indis­pen­sables, insé­pa­rables de la socié­té humaine. La coexis­tence paci­fique des hommes avec la terre et entre eux leur appa­raît comme la condi­tion de la sur­vie. Les chan­ge­ments radi­caux qui ont affec­té le social, le poli­tique et l’environnemental exigent des Indiens un sens de leur iden­ti­té très ancré et très équi­li­bré sans quoi ils sombrent. Ce sens est basé sur des rela­tions trans-per­son­nelles avec la com­mu­nau­té, avec le milieu natu­rel, avec les mythes ain­si qu’une adhé­sion aux croyances tra­di­tion­nelles qui font du pas­sé, un pré­sent et un futur. Chaque membre de la com­mu­nau­té doit connaître en détail son his­toire per­son­nelle, y com­pris les évé­ne­ments dou­lou­reux ou tra­giques subis par des géné­ra­tions anté­rieures, afin de gar­der l’équilibre entre les trois temps. La mater­ni­té telle que pré­sen­tée dans la poé­sie de Deborah Miranda ques­tionne la pos­si­bi­li­té d’être maternant(e) et nour­ri­cière dans un monde violent. Elle dit : « La mater­ni­té est un monde en soi, chao­tique et impré­vi­sible. La clé de mes poèmes sont his­to­riques, tirés d’événements trau­ma­tiques depuis la colo­ni­sa­tion bru­tale des peuples indi­gènes de Californie par les Espagnols jusqu’au 11 sep­tembre 2011 et les guerres en Iraq et en Afghanistan. La ques­tion c’est : com­ment sur­vivre à la des­truc­tion sans se détruire soi-même ? Comment la terre, l’amour, la com­mu­nau­té et le tra­vail nour­rissent la créa­tion, et trans­mettent l’espoir. J’utilise la figure mythique de La LLorona dite aus­si The Weeping Woman (Femme qui Pleure.) Par déses­poir, dans un pre­mier temps elle tue ses enfants, et passe le reste de ses jours à les pleu­rer.  Mes poèmes veulent explo­rer la mys­té­rieuse fas­ci­na­tion que nous entre­te­nons avec le déses­poir et au tra­vers des poèmes emme­ner le lec­teur vers un centre de clar­té et de joie. Tout le monde perd quelque chose, et cha­cun doit trou­ver une atti­tude par rap­port à cette perte. La pleu­reuse dit non-sens, il y a tou­jours quelque chose à perdre, mais les poèmes disent non, ce quelque chose qui reste doit être pré­ser­vé, célé­bré, il est le cœur de notre renais­sance, en tant qu’Indiens, en tant que mères aus­si. »

    Cheryl Savageau comme Deborah Miranda veulent mon­trer com­ment une enfant trau­ma­ti­sée devient adulte et peut deve­nir une femme forte et aimante. Parler de sur­vi­vance, évo­quer la vie d’une femme Indienne depuis sa concep­tion jusqu’à la qua­ran­taine, regar­der les pro­blèmes de vio­lence domes­tique, d’abandon, de racisme, de viol, d’addiction, obser­ver com­ment on tombe amou­reuse, com­ment on devient mère (au sens bio­lo­gique et méta­pho­rique) tous ces sujets sont trans­for­més en un chant, deviennent lyrisme dans les recueils de Deborah Miranda, deviennent humour grin­çant et digni­té retrou­vée dans les poèmes de Diane Glancy. Tous les poèmes des auteur(e)s citées plus haut nous enseignent com­ment sur­vivre aux pires atro­ci­tés sans deve­nir les des­truc­teurs de nous-mêmes. Maternité, ce mot veut exac­te­ment signi­fier cette atti­tude vis-à-vis de la vie et sa cruau­té : sur­vivre, faire sur­vivre et mani­fes­ter de l’espoir, ne pas lais­ser per­mettre que l’on puisse se détruire soi-même.

John tru­dell écrit : See the woman-Regardez la femme

She has a young face                     
An old face
She car­ries her­self well                  
In all ages                                          
She sur­vives all man has done      

In some tribes she is free […]                 
In all ins­tances                                      
She is sis­ter to earth
In all condi­tions
She is life brin­ger
In all life she is our neces­si­ty
 

See the woman spi­rit
Daily ser­ving cou­rage
With laugh­ter
Her breath a dream
And a prayer

 

son visage est jeune
et il est vieux

elle a tra­ver­sé le temps saine et sauve
à toutes les époques
elle a sur­vé­cu à ce que l’homme fai­sait

Dans  cer­taines tri­bus elle est libre

Dans tous les cas
Elle est sœur de la terre
Sous toutes les condi­tions
Elle est por­teuse de vie
Toute notre vie elle est notre néces­si­té

Voyez l’esprit de la femme
Chaque jour au ser­vice du cou­rage
avec des rires
Son souffle est un rêve
Et une prière

 

     Les explo­ra­tions faites par ces poètes nous per­met de visua­li­ser, de com­prendre les chan­ge­ments vécus au sein des tri­bus indiennes, per­met de mon­trer com­ment relier leurs expé­riences pas­sées et pré­sentes avec un ter­ri­toire, des tra­di­tions qui seront trans­mises aux futures géné­ra­tions. En quelque sorte la mater­ni­té est le moyen d’acquérir une sorte de plé­ni­tude de l’identité Indienne. Et bien des auteur(e)s nous pré­sentent la mater­ni­té en tant que sym­bole et de la des­truc­tion et de la renais­sance, ain­si que le repré­sen­taient les anciennes déesses pri­mi­tives sur tous les conti­nents (pour nous en Europe il s’agirait de la figure d’Hécate par exemple). De cette façon, tout en nous mon­trant les dégâts faits dans les com­mu­nau­tés, donnent à la mater­ni­té son rôle et son pou­voir spi­ri­tuel de créa­tion, de mise au monde, de réuni­fi­ca­tion et fai­sant cela ils/​elles mettent l’accent sur la renais­sance cultu­relle au sein des com­mu­nau­tés Indiennes ini­tiée depuis le début des années 60. Il faut avoir pré­sent à l’esprit que cer­tains Indiens vivent encore leur his­toire et le géno­cide comme une guerre menée par la socié­té blanche patriar­cale contre des cultures matriar­cales ou au mini­mum matri­li­néaires. La peur de la gyno­cra­tie incons­ciem­ment gui­dait la poli­tique menée par l’état Américain. Et ce trau­ma est res­sen­ti d’autant plus fort que la socié­té blanche et sa course vers le pro­grès, en ins­tal­lant usines et métro­poles, conti­nue de faire la guerre, cette fois à la terre-mère. Le déman­tè­le­ment des cultures matriar­cales va donc de pair avec la dété­rio­ra­tion de l’environnement, la nature mater­nelle devant se plier aux dic­tats éco­no­miques, c’est-à-dire la pré­cé­dence du court terme sur le long, de l’avidité sur la sagesse. Réduire l’importance de la mater­ni­té, détruire ses sym­boles et ses valeurs, per­mettent ain­si que s’installent les règnes de la vio­lence et de l’injustice, de la honte de soi et de l’iniquité. L’économie tri­bale tra­di­tion­nelle était orga­ni­sée par les femmes, on pour­rait même oser affir­mer qu’elles étaient en charge de la gou­ver­nance socio­lo­gique de la tri­bu. La poli­tique de colo­ni­sa­tion qui a fait trem­bler sur ses bases ce sys­tème du pas­sé, s’est dou­blée d’une poli­tique de dépla­ce­ment, de dépor­ta­tion, vécue elle aus­si comme une attaque contre les valeurs mater­nelles. Le déra­ci­ne­ment géo­gra­phique n’a fait qu’augmenter la vitesse avec laquelle le déman­tè­le­ment du sys­tème matriar­cal s’opérait, puisqu’une fois relo­ca­li­sés, les com­mandes de la tri­bu étaient confiées au bureau des affaires Indiennes, qui dépen­dait du minis­tère de la guerre, à la tête duquel se trou­vait des agents cor­rom­pus, ne don­nant des postes de « res­pon­sa­bi­li­té » (dis­ci­pline, police tri­bale) qu’à des hommes, membres de la tri­bu mais le plus sou­vent métis, sur qui le gou­ver­ne­ment comp­tait pour « blan­chir » les mœurs des Indiens. Le paral­lèle entre des­truc­tion de la valeur de la mater­ni­té et la des­truc­tion de l’environnement est évo­qué dans les poèmes de Deborah Miranda pour mieux exal­ter le pou­voir de régé­né­ra­tion et de gué­ri­son que la nature pos­sède, sa bon­té mater­nelle per­met tou­jours à l’humain de reve­nir sur les « droits che­mins ». J’en veux pour preuve ce poème de Deborah Miranda : Une marche dans la forêt  

 

Pénètre-moi. Perds-toi en moi. A mesure que le temps passe,
apprends-moi à être sau­vage. Aventure hors des rails, vie
sur les baies scin­tillantes que per­sonne d‘autre n’a goû­té.
Glisse à tra­vers les four­rés de fou­gères,
de salal et de cèdre, res­sens le bat­te­ment vert de mon cœur.
Mon souffle mur­mure le long de ta joue. Ecoute.
Jour et nuit, je t’entoure de chan­sons pas­sion­nées
chan­tées pen­dant la sai­son appro­priée.

Ils t’ont dit que cette forêt fut han­tée par  des fan­tômes
d’un crime qui ne pour­ront jamais trou­ver le repos. Ce n’est pas vrai.
Oui, d’anciennes racines sont ancrées pro­fondes dans la sur­vie,
déjà mon âme se trouve  nou­vel­le­ment feuillue : tendre, chan­geante,
s’ouvrant à la lumière. Tu dois sai­sir ta chance
ici. Reste suf­fi­sam­ment long­temps, bois
au – delà du froid, les eaux du prin­temps nour­ri­cier.
Tu te trans­for­me­ras en une créa­ture
dont les traces déli­cates ne sont pas pro­prié­taires
mais qui pos­sèdent.

     Il faut aus­si sou­li­gner que l’interdiction des pra­tiques spi­ri­tuelles édic­tée par les gou­ver­ne­ments Américains signi­fiait une perte de la cohé­sion des com­mu­nau­tés, divi­sées en fac­tions, por­tant dif­fé­rents noms et labels selon les influences subies (Episcopaliens, Luthériens, Baptistes, catho­liques, etc.) En effet la pra­tique des rituels est dans l’esprit Indien relié au mater­nel. Vivre pri­vé des céré­mo­nies tra­di­tion­nelles c’est comme vivre orphe­lin. La vie spi­ri­tuelle était la vie de la tri­bu en sa glo­ba­li­té, elle consti­tuait la vie de la tri­bu même. S’y atta­quer c’était saper les bases et les valeurs mater­nelles des socié­tés Indiennes. Dire vie spi­ri­tuelle dans le contexte Indien tra­di­tion­nel, c’est dire ini­tia­tion, que les mères don­naient et donnent encore aux enfants par le biais d’histoires racon­tées : his­toires des ancêtres, his­toires de la tri­bu afin d’inculquer le sens d’une iden­ti­té per­son­nelle en rela­tion avec la com­mu­nau­té entière, mais aus­si les mythes, et cet ensemble repré­sen­tait l’enseignement sacré qu’un enfant était en droit de rece­voir pour à son tour trans­mettre et pour vivre en Indien, (le cor­pus des his­toires racon­tées étant l’équivalent de nos ency­clo­pé­dies.) Car tous ces récits que les mères chantent ou racontent aux enfants ont la par­ti­cu­la­ri­té de cen­trer le pro­pos sur le bien-être col­lec­tif. Ils encou­ragent à la subor­di­na­tion de l’individuel aux besoins de la tri­bu. Voilà aus­si ce que mater­ni­té signi­fie dans les esprits Indiens : le dévoue­ment, le cou­rage, la géné­ro­si­té et la ver­tu du par­tage, la tolé­rance et la patience, l’humilité et la sagesse, le goût de faire du bien aux autres, la connais­sance fine des res­sorts psy­cho­lo­giques des êtres humains et le sens de vivre ensemble en har­mo­nie. Encore un exemple du rap­port mère-fille, mis à mal, mais néan­moins vivant :

 

Nous fûmes réunies de nou­veau
dans une petite mai­son.
J’avais ma propre chambre
et devant : un pal­mier géant […]
Je me sou­viens des cris constants
des oiseaux morts de faim me réveillant
chaque matin, un bal­let d’ailes et leurs parents allaient et venaient
avec de la nour­ri­ture. Je cou­rais à la cui­sine
y trou­vais tes bras

et le petit déjeu­ner m’attendait […]
Maman, je t’avais retrou­vée
et pen­dant des années me suis trou­vée réveillée
par la cla­meur d’oiseaux
dans les arbres, un cri par­ti­cu­lier,
ne sachant pas com­ment le satis­faire,
ce manque, béant besoin,
pour­tant je me sou­viens com­ment
tu t’y employas.

Dans ce poème Deborah Miranda nous montre une mère aimante mais dépas­sée par le cha­grin que sa fille bien sou­vent éprouve. Pourtant elle ne renonce pas.

     Diane Glancy quant à elle nous fait par­ta­ger une autre expé­rience : une mère pré­sente, qui n’a jamais dis­pa­rue, mais qui reproche à sa fille d’être la charge qui l’empêche de quit­ter la mai­son et l’état d’Arkansas, autre­fois nom­mé Indian Territory. « Mother of vast lone­li­ness and disa­point­ment », vaste comme les plaines her­beuses, cou­pante comme les herbes sèches. Mère dont l’attitude enseigne com­bien l’autre, même proche,  peut-être l’étranger et pour­tant cette mère insiste et tient à assu­mer cette res­pon­sa­bi­li­té de mère …”with cords that could be cut, she swept with a broom which was her tongue […] My lan­guage was a suit­case […] Forgive me mother, I know your sacri­fice. Avec des cordes qui pou­vaient être cou­pées, elle balayait avec le balai de sa langue… mon lan­gage était une valise. Pardonne-moi, mère, je sais ton sacri­fice. ” Et plus loin : « je t’ai envoyée au loin, sur un vais­seau, et t’ai vue accos­ter un ter­ri­toire que je n’atteindrai jamais, mais j’ai récu­pé­ré les planches du nau­frage et m’en suis fait une plage en bois qui res­semble presque à ma terre. » cette opé­ra­tion de rési­lience n’aurait pas été pos­sible sans la figure de la grand-mère pater­nelle, de la com­mu­nau­té de ses cou­sins au sein du peuple Cherokee, envi­ron­ne­ment mater­nant, mère de sub­sti­tu­tion trans­met­tant les valeurs tra­di­tion­nelles asso­ciées à la mater­ni­té.

     Il y a aus­si le cas Joy Harjo (Creek.) Elle est poète-chan­teuse-conteuse et en cela elle est déjà figure mater­nelle. En racon­tant elle obéit aux tra­di­tions orales qui nour­rissent la vie indi­vi­duelle et cultu­relle ; les mères trans­mettent et mettent dans les mémoires les germes qui per­met­tront aux enfants gran­dis­sant de savoir s’adapter et de savoir inter­pré­ter les évé­ne­ments sous l’angle des valeurs cultu­relles de leurs com­mu­nau­tés. Les mythes eux-mêmes mettent en scène des femmes telles Grand-Mère-Araignée, Femme-qui-Change, Yellow-Woman, Thought Woman, et toutes ramènent les humains à la vie non pas en les enfan­tant, non pas bio­lo­gi­que­ment, mais en chan­tant. La concep­tion de la vie indi­vi­duelle Indienne trouve son ori­gine dans les récits, dans les mythes et la culture Indienne trouve son ori­gine dans les qua­li­tés pre­mières de ces figures sacrées, on pour­rait presque dire déi­tés. Et au-delà ce rôle assu­mé (elle a écrit des poèmes pour enfant ras­sem­blés dans un recueil inti­tu­lé For a Girl BecomingPour une fille en deve­nir), Joy Harjo nous fait aus­si part de son expé­rience de mère ado­les­cente. Le rôle qu’elle entend der­rière le mot mater­ni­té sonne aus­si comme guer­rière, comme mili­tante, sonne comme tolé­rance et refus de juger. Et cela veut dire aus­si sur­mon­ter la honte incul­quée ou spon­ta­né­ment acquise qui ronge les com­mu­nau­tés indiennes et les psy­chés. La poète et anthro­plo­giste Karenne Wood(Monacan) écrit ce poème pour Joy Harjo : In memo­ry of Shame

 

Souviens-toi, avant de naître
Nous nagions dans une rivière de sang.
Blotties dans le chant des femmes
Nous pous­sions nos vies vers l’avant
Car nous vou­lions res­pi­rer l’air.
Nous n’étions cou­pables de rien alors.

Il nous a fal­lu des années pour en apprendre chaque
couche, pour les déplier déli­ca­te­ment
comme un amant, notre honte
pour trou­ver qu’après tout nous étions celles
qui l’avions incrus­tée dans nos chairs
qui l’avions aimée et
et à qui nous avions don­né des parts de nous-mêmes
parce que c’était de notre faute et parce que nous n’avions rien fait de mal
parce que nous par­lions et parce que nous n’avions rien à dire
parce que nous étions igno­rantes et parce que nous en savions trop
parce que nous négli­gions nos enfants et parce que nous vou­lions les pro­té­ger
parce que nous buvions et parce que nous ces­sions de boire
parce que nous étions indus­trieuses et parce que nous n’avions aucune urgence
parce que nous étions jeunes, vieilles, grosses, osseuses, ava­chies, assu­rées,
égoïstes, sans ego, froides, immo­rales, cou­pables

                                        parce nous aimions trop ou pas assez
                                       parce que nous ne pou­vions frire des œufs cor­rec­te­ment
                                       parce que nos mai­sons recé­laient de la pous­sière dans les coins
                                      parce que nous res­tions et que nous par­tions
                                      parce que nos visages n’étaient pas ceux que l’on atten­dait

 

ou encore de Deborah Miranda : 

 

Honte est la sorte d’enfant
que les femmes mettent au monde et dont
elles veulent se débar­ras­ser,
elles prient secrè­te­ment : Seigneur, gran­dis,
démé­nage, change de nom ![…]

Je veux écrire ce poème pour Honte,
une déli­cate ten­dresse […]
Je veux embras­ser ses poings ser­rés
lui dire
qu’elle a de belles mains.

 

La mater­ni­té dans les poèmes de Diane Glancy, de Deborah Miranda et d’autres, est l’expérience la plus dou­lou­reuse de la poli­tique d’acculturation menée par la socié­té blanche domi­nante et qu’ont subi les com­mu­nau­tés Indiennes. Mais d’un autre côté l’expérience de la mater­ni­té englobe la croyance panin­dienne qu’elle est spi­ri­tuel­le­ment reliée à la terre, qu’elle est la conti­nua­tion et la condi­tion de la sur­vie de la culture. La mater­ni­té est donc essen­tielle à la notion et au sen­ti­ment d’identité indi­vi­duelle comme com­mu­nau­taire. Mais les auteur(e)s  se gardent bien d’avoir une vision roman­tique sur la mater­ni­té, de même ils/​elles ne se com­plaisent pas dans la des­crip­tion de la souf­france due à la perte des repères cultu­rels et com­mu­nau­taires dont on est le témoin sur les réserves aujourd’hui. Elles intègrent ces deux signi­fi­ca­tions pour uni­fier leur concep­tion de la mater­ni­té. Dans leurs écrits, elles explorent sous le rap­port de la mater­ni­té, la conti­nuelle exploi­ta­tion des Indiens et de l’environnement. Mais cette mater­ni­té qui n’est pas que bio­lo­gique, est le moyen grâce auquel les indi­vi­dus s’adaptent au nou­veau monde des com­mu­nau­tés Indiennes et revi­vi­fient, régé­nèrent leur iden­ti­té cultu­relle. Les poèmes (mais aus­si les romans) d’une cer­taine façon témoignent, d’un point de vue plus com­pré­hen­sif, sur la mater­ni­té comme ils res­tent en phase avec les valeurs Indiennes holis­tiques tra­di­tion­nelles. Les auteures, mères bio­lo­giques et adop­tives elles-mêmes, nous pré­sentent l’adoption comme une force néces­saire d’intégration des indi­vi­dus et des iden­ti­tés com­mu­nau­taires qui ancre les Indiens et leur donnent le sens du lieu et du pas­sé comme indis­so­ciables l’un de l’autre.

     Les auteur(e)s Indiens sont très conscient(e)s de repré­sen­ter une alter­na­tive aux tech­niques lit­té­raires occi­den­tales comme aux attentes des lec­teurs. Ils savent qu’ils mettent en place une varié­té de stra­té­gies de résis­tance contre les vues impé­ria­listes glo­ba­li­santes, ils célèbrent les valeurs Indiennes que la conver­sion for­cée au chris­tia­nisme aurait vou­lu éra­di­quer. Paula Gunn Allen en 1986 écri­vait : « la déva­lua­tion du rôle des femmes a accom­pa­gné les ten­ta­tives de chris­tia­ni­sa­tion et d’occidentalisation des popu­la­tions Indiennes. » Le fait qu’ait été impo­sée une édu­ca­tion à l’occidentale pour les enfants Indiens a cau­sé des chan­ge­ments, des dis­tor­sions dans les modes de vie des com­mu­nau­tés Indiennes. Les mou­ve­ments fémi­nistes des Indiennes ont été pris au piège de l’A.I.M. (American Indian move­ment) diri­gé par des hommes qui voyaient cer­taines luttes plus essen­tielles et plus urgentes que d’améliorer le sort des femmes au sein de leurs com­mu­nau­tés. Piège aus­si pour ces hommes, qui au nom de l’égalité eth­nique s’alignaient sur le sys­tème patriar­cal ins­ti­tu­tion­na­li­sé afin d’avoir le même sta­tut que tout homme blanc. Au début des années 70, les Indiennes se sont trou­vées pres­sées de choi­sir entre se battre contre l’oppression raciste ou bien l’oppression mas­cu­line. Elles n’ont jamais ces­sé de se réfé­rer aux rôles tra­di­tion­nels des femmes Indiennes afin que leur approche du fémi­nisme coïn­cide avec le mili­tan­tisme Indien contre la socié­té domi­nante. Si le fémi­nisme des occi­den­tales récla­mait de se défaire du far­deau de la mater­ni­té, les Indiennes au contraire mili­taient pour l’acquisition d’une liber­té per­son­nelle et la récu­pé­ra­tion d’une iden­ti­té plei­ne­ment Indienne, qui passe obli­ga­toi­re­ment par l’expérience de la mater­ni­té.

     La cohé­sion des tri­bus s’est trou­vée mise à mal lorsque l’équilibre repo­sant sur les rela­tions entre femmes dans la com­mu­nau­té a été affai­bli. Les cultures Indiennes croyaient en la ver­tu de l’harmonie. La femme était au centre du réseau com­plexe des rela­tions qui construi­sait l’équilibre et pro­cu­rait l’harmonie, en par­ti­cu­lier les « aînées ». Les femmes Indiennes et les auteures par­mi elles veulent faire valoir leur ancien sys­tème éga­li­taire, dit matriar­cal ou gynar­chique, selon des tra­di­tions consi­dé­rées comme sacrées. Les auteures Indiennes en témoi­gnant, en évo­quant, en fai­sant vivre des per­son­nages fémi­nins impré­gnés de ces tra­di­tions militent pour la com­plé­men­ta­ri­té des genres en deman­dant que soit recon­nue la digni­té et le pou­voir bien­fai­sant des mères au sein des com­mu­nau­tés. En mon­trant des per­son­na­li­tés fémi­nines fortes dont les vies et les expé­riences sont au ser­vice de la com­mu­nau­té elles reven­diquent pour les femmes qu’on les gra­ti­fie en retour d’un grand res­pect et d’une forme d’autorité.

 

 

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