La maternité dans la poésie contemporaine des Indiens d’Amérique

 

I am politi­cized rather than par­a­lyzed by the struggles
(Je suis poli­tisée plutôt que paralysée par les luttes) 

Lin­da Hogan in “The Two Lives”

 

Au con­traire du sys­tème patri­ar­cal occi­den­tal où l’identité d’une per­son­ne est déter­minée par la fig­ure et le nom du père, la survie et la con­ti­nu­ité des cul­tures Indi­ennes est assurée par la fig­ure de la mère. Dire le nom de votre mère per­met aux gens de vous plac­er pré­cisé­ment dans le réseau des rela­tions intra et extra-com­mu­nau­taires. L’identité d’un Indi­en et sa place dans la société vue sous l’angle de ses dimen­sions cul­turelles, spir­ituelles, per­son­nelles et his­toriques, dépend de l’identité de sa mère. Con­naître et avoir des rela­tions har­monieuses avec sa mère est la pre­mière réus­site d’une vie à l’Indienne, ne pas con­naître sa mère sig­ni­fie perte, échec, soli­tude, étrangeté ressen­tie par rap­port à sa pro­pre vie. Le rôle tra­di­tion­nel des femmes au sein des com­mu­nautés Native Amer­i­can est avant tout de con­tribuer à la cohé­sion du tis­su social. Par la trans­mis­sion des savoirs, des chants et des con­tes, mais aus­si au jour le jour en offrant atten­tions, ser­vices et soins à ceux qui en ont besoin.  Les femmes auteures issues de ces com­mu­nautés savent le réseau com­plexe des inter­con­nex­ions. L’inter-connectivité con­stitue à la fois la forme et le con­tenu de la lit­téra­ture des Indi­ens d’Amérique. A sa source les rela­tions entre iden­tité cul­turelle et iden­tité per­son­nelle qui sont inex­tri­ca­ble­ment emmêlées et qui se dif­fusent dans les domaines du spir­ituel et de la nature. La mater­nité pour cer­taines de ces auteures est au cen­tre de ce réseau inter­con­nec­té fait de rela­tions et de rap­ports avec l’identité, la com­mu­nauté, la tra­di­tion, et l’environnement, qu’il soit faune, flo­re, réseau de riv­ières, mon­tagnes, plaines etc. Kim Blaeser (Anishi­naabe) l’exprime très bien dans son poème : « In the womb of your moth­er nation/ heart­beats  sound like drums/ drums like thunder[…]This is the sound /of trees falling in the woods /when they are heard, of red nations falling / when they are remem­bered.  And we turn this sound /over and over again /until it becomes /fertile ground /from which we will build /new nations /upon the ash­es of our ances­tors. Until it becomes /the rat­tle of a new rev­o­lu­tion these fingers/drumming on keys. Dans le ven­tre de votre mère nation/les bat­te­ments du cœur son­nent comme des tambours/les tam­bours comme le ton­nerre […] c’est le son des arbres abat­tus dans la forêt/ quand on les entend/ces rouges nations tomber/quand on s’en sou­vient. Et nous trans­for­mons ce son/ encore et encore/jusqu’à ce qu’il devienne/sol fertile/sur lequel nous bâtirons /de nou­velles nations/sur les cen­dres de nos ancêtres ; jusqu’à ce que cela devienne/le gron­de­ment d’une nou­velle révo­lu­tion ces doigts/frappant le clavier.»

     Je prendrai deux poètes plus par­ti­c­ulière­ment en exem­ple, Deb­o­rah Miran­da (Esse­len) et Diane Glan­cy (Chero­kee) parce que leurs recueils con­cen­trent ces réflex­ions sur la mater­nité, mais je pour­rais égale­ment citer John Trudell (Sioux San­tee) et son poème See the Woman, , ou encore Esther Belin et Luci Tapa­hon­so (toutes deux Nava­jo) ou encore Cheryl Sav­ageau (Abena­ki), et la toute jeune Layli Long Sol­dier (Sioux Lako­ta), mais aus­si le sar­cas­tique et grinçant Sher­man Alex­ie dans son excel­lent receuil de poèmes Old Shirts, New Skins. Dans les recueils de Deb­o­rah Miran­da Indi­an Car­tog­ra­phy et Zen of La Llorona,  dans ceux de Diane Glan­cy (Masks, the Dream of Bro­ken Field),  la voix qui habite le recueil et le hante, est bien la fig­ure mater­nelle qui se trou­ve d’une cer­taine façon dis­tan­ciée, au sens lit­téral comme fig­uré, déplacé, déporté. On devine que la rela­tion mater­nelle a été inter­rompue pour toutes sortes de rai­son his­toriques, et cela fonc­tionne comme la métaphore de la rup­ture-his­torique de la com­mu­nauté avec la tra­di­tion, avec un ter­ri­toire, résul­tat du aux effets de la coloni­sa­tion. Sachant que les auteur(e)s Indi­ens ne font pas de dif­férence fon­da­men­tale entre Poésie et prose, poème et roman, puisqu’ils mêlent sou­vent les deux gen­res dans leurs livres, je voudrais évo­quer égale­ment la fig­ure de la mère sans enfant que Louise Erdrich (Anishi­naabe) nous mon­tre dans Tracks est ensuite rem­placée par la solide, la com­bat­ive, la mère nourri­cière dans Love Med­i­cine. Les deux romans font se pour­suiv­re l’histoire d’une com­mu­nauté Anishi­naabe en nous mon­trant la tran­si­tion essen­tielle depuis un état d’esprit colo­nial jusqu’à post-colo­nial, et ce au tra­vers du rap­port à la reli­gion et à la mater­nité. Mais cela dit, dans ces romans aus­si, le rap­port mère adoptive/fille se développe et enracine les filles dans un lieu tout en ren­forçant leur rela­tion à la terre, tout en éveil­lant leur con­science à leur héritage cul­turel et com­mu­nau­taire. Dans ces romans l’évolution du rap­port mère adoptive/fille appa­raît comme une méth­ode, un procédé grâce auquel les com­mu­nautés Indi­ennes récla­ment leurs ter­res et leurs cul­tures. Chaque roman explore le sym­bole duel de la mater­nité qui simul­tané­ment représente rup­ture et renouveau.

      La per­cep­tion Indi­enne du monde veut que le terme de mater­nité, de mère, fasse référence à la terre, la planète qui héberge et nour­rit tous les êtres vivants. La terre-mère, nat­u­rante, la nature, voilà des notions que les Indi­ens inclu­ent comme des élé­ments indis­pens­ables, insé­para­bles de la société humaine. La coex­is­tence paci­fique des hommes avec la terre et entre eux leur appa­raît comme la con­di­tion de la survie. Les change­ments rad­i­caux qui ont affec­té le social, le poli­tique et l’environnemental exi­gent des Indi­ens un sens de leur iden­tité très ancré et très équili­bré sans quoi ils som­brent. Ce sens est basé sur des rela­tions trans-per­son­nelles avec la com­mu­nauté, avec le milieu naturel, avec les mythes ain­si qu’une adhé­sion aux croy­ances tra­di­tion­nelles qui font du passé, un présent et un futur. Chaque mem­bre de la com­mu­nauté doit con­naître en détail son his­toire per­son­nelle, y com­pris les événe­ments douloureux ou trag­iques subis par des généra­tions antérieures, afin de garder l’équilibre entre les trois temps. La mater­nité telle que présen­tée dans la poésie de Deb­o­rah Miran­da ques­tionne la pos­si­bil­ité d’être maternant(e) et nourri­cière dans un monde vio­lent. Elle dit : « La mater­nité est un monde en soi, chao­tique et imprévis­i­ble. La clé de mes poèmes sont his­toriques, tirés d’événements trau­ma­tiques depuis la coloni­sa­tion bru­tale des peu­ples indigènes de Cal­i­fornie par les Espag­nols jusqu’au 11 sep­tem­bre 2011 et les guer­res en Iraq et en Afghanistan. La ques­tion c’est : com­ment sur­vivre à la destruc­tion sans se détru­ire soi-même ? Com­ment la terre, l’amour, la com­mu­nauté et le tra­vail nour­ris­sent la créa­tion, et trans­met­tent l’espoir. J’utilise la fig­ure mythique de La LLorona dite aus­si The Weep­ing Woman (Femme qui Pleure.) Par dés­espoir, dans un pre­mier temps elle tue ses enfants, et passe le reste de ses jours à les pleur­er.  Mes poèmes veu­lent explor­er la mys­térieuse fas­ci­na­tion que nous entretenons avec le dés­espoir et au tra­vers des poèmes emmen­er le lecteur vers un cen­tre de clarté et de joie. Tout le monde perd quelque chose, et cha­cun doit trou­ver une atti­tude par rap­port à cette perte. La pleureuse dit non-sens, il y a tou­jours quelque chose à per­dre, mais les poèmes dis­ent non, ce quelque chose qui reste doit être préservé, célébré, il est le cœur de notre renais­sance, en tant qu’Indiens, en tant que mères aussi. »

    Cheryl Sav­ageau comme Deb­o­rah Miran­da veu­lent mon­tr­er com­ment une enfant trau­ma­tisée devient adulte et peut devenir une femme forte et aimante. Par­ler de sur­vivance, évo­quer la vie d’une femme Indi­enne depuis sa con­cep­tion jusqu’à la quar­an­taine, regarder les prob­lèmes de vio­lence domes­tique, d’abandon, de racisme, de viol, d’addiction, observ­er com­ment on tombe amoureuse, com­ment on devient mère (au sens biologique et métaphorique) tous ces sujets sont trans­for­més en un chant, devi­en­nent lyrisme dans les recueils de Deb­o­rah Miran­da, devi­en­nent humour grinçant et dig­nité retrou­vée dans les poèmes de Diane Glan­cy. Tous les poèmes des auteur(e)s citées plus haut nous enseignent com­ment sur­vivre aux pires atroc­ités sans devenir les destruc­teurs de nous-mêmes. Mater­nité, ce mot veut exacte­ment sig­ni­fi­er cette atti­tude vis-à-vis de la vie et sa cru­auté : sur­vivre, faire sur­vivre et man­i­fester de l’espoir, ne pas laiss­er per­me­t­tre que l’on puisse se détru­ire soi-même.

John trudell écrit: See the woman-Regardez la femme

She has a young face 
An old face
She car­ries her­self well 
In all ages 
She sur­vives all man has done 

In some tribes she is free […] 
In all instances 
She is sis­ter to earth
In all conditions
She is life bringer
In all life she is our necessity
 

See the woman spirit
Dai­ly serv­ing courage
With laughter
Her breath a dream
And a prayer

 

son vis­age est jeune
et il est vieux

elle a tra­ver­sé le temps saine et sauve
à toutes les époques
elle a survécu à ce que l’homme faisait

Dans  cer­taines tribus elle est libre

Dans tous les cas
Elle est sœur de la terre
Sous toutes les conditions
Elle est por­teuse de vie
Toute notre vie elle est notre nécessité

Voyez l’esprit de la femme
Chaque jour au ser­vice du courage
avec des rires
Son souf­fle est un rêve
Et une prière

 

     Les explo­rations faites par ces poètes nous per­met de visu­alis­er, de com­pren­dre les change­ments vécus au sein des tribus indi­ennes, per­met de mon­tr­er com­ment reli­er leurs expéri­ences passées et présentes avec un ter­ri­toire, des tra­di­tions qui seront trans­mis­es aux futures généra­tions. En quelque sorte la mater­nité est le moyen d’acquérir une sorte de pléni­tude de l’identité Indi­enne. Et bien des auteur(e)s nous présen­tent la mater­nité en tant que sym­bole et de la destruc­tion et de la renais­sance, ain­si que le représen­taient les anci­ennes déess­es prim­i­tives sur tous les con­ti­nents (pour nous en Europe il s’agirait de la fig­ure d’Hécate par exem­ple). De cette façon, tout en nous mon­trant les dégâts faits dans les com­mu­nautés, don­nent à la mater­nité son rôle et son pou­voir spir­ituel de créa­tion, de mise au monde, de réu­ni­fi­ca­tion et faisant cela ils/elles met­tent l’accent sur la renais­sance cul­turelle au sein des com­mu­nautés Indi­ennes ini­tiée depuis le début des années 60. Il faut avoir présent à l’esprit que cer­tains Indi­ens vivent encore leur his­toire et le géno­cide comme une guerre menée par la société blanche patri­ar­cale con­tre des cul­tures matri­ar­cales ou au min­i­mum matril­inéaires. La peur de la gynocratie incon­sciem­ment guidait la poli­tique menée par l’état Améri­cain. Et ce trau­ma est ressen­ti d’autant plus fort que la société blanche et sa course vers le pro­grès, en instal­lant usines et métrop­o­les, con­tin­ue de faire la guerre, cette fois à la terre-mère. Le déman­tèle­ment des cul­tures matri­ar­cales va donc de pair avec la détéri­o­ra­tion de l’environnement, la nature mater­nelle devant se pli­er aux dic­tats économiques, c’est-à-dire la précé­dence du court terme sur le long, de l’avidité sur la sagesse. Réduire l’importance de la mater­nité, détru­ire ses sym­bol­es et ses valeurs, per­me­t­tent ain­si que s’installent les règnes de la vio­lence et de l’injustice, de la honte de soi et de l’iniquité. L’économie trib­ale tra­di­tion­nelle était organ­isée par les femmes, on pour­rait même oser affirmer qu’elles étaient en charge de la gou­ver­nance soci­ologique de la tribu. La poli­tique de coloni­sa­tion qui a fait trem­bler sur ses bases ce sys­tème du passé, s’est dou­blée d’une poli­tique de déplace­ment, de dépor­ta­tion, vécue elle aus­si comme une attaque con­tre les valeurs mater­nelles. Le déracin­e­ment géo­graphique n’a fait qu’augmenter la vitesse avec laque­lle le déman­tèle­ment du sys­tème matri­ar­cal s’opérait, puisqu’une fois relo­cal­isés, les com­man­des de la tribu étaient con­fiées au bureau des affaires Indi­ennes, qui dépendait du min­istère de la guerre, à la tête duquel se trou­vait des agents cor­rom­pus, ne don­nant des postes de « respon­s­abil­ité » (dis­ci­pline, police trib­ale) qu’à des hommes, mem­bres de la tribu mais le plus sou­vent métis, sur qui le gou­verne­ment comp­tait pour « blanchir » les mœurs des Indi­ens. Le par­al­lèle entre destruc­tion de la valeur de la mater­nité et la destruc­tion de l’environnement est évo­qué dans les poèmes de Deb­o­rah Miran­da pour mieux exal­ter le pou­voir de régénéra­tion et de guéri­son que la nature pos­sède, sa bon­té mater­nelle per­met tou­jours à l’humain de revenir sur les « droits chemins ». J’en veux pour preuve ce poème de Deb­o­rah Miran­da: Une marche dans la forêt  

 

Pénètre-moi. Perds-toi en moi. A mesure que le temps passe,
apprends-moi à être sauvage. Aven­ture hors des rails, vie
sur les baies scin­til­lantes que per­son­ne d‘autre n’a goûté.
Glisse à tra­vers les four­rés de fougères,
de salal et de cèdre, ressens le bat­te­ment vert de mon cœur.
Mon souf­fle mur­mure le long de ta joue. Ecoute.
Jour et nuit, je t’entoure de chan­sons passionnées
chan­tées pen­dant la sai­son appropriée.

Ils t’ont dit que cette forêt fut han­tée par  des fantômes
d’un crime qui ne pour­ront jamais trou­ver le repos. Ce n’est pas vrai.
Oui, d’anciennes racines sont ancrées pro­fondes dans la survie,
déjà mon âme se trou­ve  nou­velle­ment feuil­lue : ten­dre, changeante,
s’ouvrant à la lumière. Tu dois saisir ta chance
ici. Reste suff­isam­ment longtemps, bois
au–delà du froid, les eaux du print­emps nourricier.
Tu te trans­formeras en une créature
dont les traces déli­cates ne sont pas propriétaires
mais qui possèdent.

     Il faut aus­si soulign­er que l’interdiction des pra­tiques spir­ituelles édic­tée par les gou­verne­ments Améri­cains sig­nifi­ait une perte de la cohé­sion des com­mu­nautés, divisées en fac­tions, por­tant dif­férents noms et labels selon les influ­ences subies (Epis­co­paliens, Luthériens, Bap­tistes, catholiques, etc.) En effet la pra­tique des rit­uels est dans l’esprit Indi­en relié au mater­nel. Vivre privé des céré­monies tra­di­tion­nelles c’est comme vivre orphe­lin. La vie spir­ituelle était la vie de la tribu en sa glob­al­ité, elle con­sti­tu­ait la vie de la tribu même. S’y atta­quer c’était saper les bases et les valeurs mater­nelles des sociétés Indi­ennes. Dire vie spir­ituelle dans le con­texte Indi­en tra­di­tion­nel, c’est dire ini­ti­a­tion, que les mères don­naient et don­nent encore aux enfants par le biais d’histoires racon­tées : his­toires des ancêtres, his­toires de la tribu afin d’inculquer le sens d’une iden­tité per­son­nelle en rela­tion avec la com­mu­nauté entière, mais aus­si les mythes, et cet ensem­ble représen­tait l’enseignement sacré qu’un enfant était en droit de recevoir pour à son tour trans­met­tre et pour vivre en Indi­en, (le cor­pus des his­toires racon­tées étant l’équivalent de nos ency­clopédies.) Car tous ces réc­its que les mères chantent ou racon­tent aux enfants ont la par­tic­u­lar­ité de cen­tr­er le pro­pos sur le bien-être col­lec­tif. Ils encour­a­gent à la sub­or­di­na­tion de l’individuel aux besoins de la tribu. Voilà aus­si ce que mater­nité sig­ni­fie dans les esprits Indi­ens : le dévoue­ment, le courage, la générosité et la ver­tu du partage, la tolérance et la patience, l’humilité et la sagesse, le goût de faire du bien aux autres, la con­nais­sance fine des ressorts psy­chologiques des êtres humains et le sens de vivre ensem­ble en har­monie. Encore un exem­ple du rap­port mère-fille, mis à mal, mais néan­moins vivant :

 

Nous fûmes réu­nies de nouveau
dans une petite maison.
J’avais ma pro­pre chambre
et devant : un palmi­er géant […] Je me sou­viens des cris constants
des oiseaux morts de faim me réveillant
chaque matin, un bal­let d’ailes et leurs par­ents allaient et venaient
avec de la nour­ri­t­ure. Je courais à la cuisine
y trou­vais tes bras

et le petit déje­uner m’attendait […] Maman, je t’avais retrouvée
et pen­dant des années me suis trou­vée réveillée
par la clameur d’oiseaux
dans les arbres, un cri particulier,
ne sachant pas com­ment le satisfaire,
ce manque, béant besoin,
pour­tant je me sou­viens comment
tu t’y employas.

Dans ce poème Deb­o­rah Miran­da nous mon­tre une mère aimante mais dépassée par le cha­grin que sa fille bien sou­vent éprou­ve. Pour­tant elle ne renonce pas.

     Diane Glan­cy quant à elle nous fait partager une autre expéri­ence : une mère présente, qui n’a jamais dis­parue, mais qui reproche à sa fille d’être la charge qui l’empêche de quit­ter la mai­son et l’état d’Arkansas, autre­fois nom­mé Indi­an Ter­ri­to­ry. « Moth­er of vast lone­li­ness and dis­a­point­ment », vaste comme les plaines her­beuses, coupante comme les herbes sèch­es. Mère dont l’attitude enseigne com­bi­en l’autre, même proche,  peut-être l’étranger et pour­tant cette mère insiste et tient à assumer cette respon­s­abil­ité de mère …”with cords that could be cut, she swept with a broom which was her tongue […] My lan­guage was a suit­case […] For­give me moth­er, I know your sac­ri­fice. Avec des cordes qui pou­vaient être coupées, elle bal­ayait avec le bal­ai de sa langue… mon lan­gage était une valise. Par­donne-moi, mère, je sais ton sac­ri­fice. ” Et plus loin : « je t’ai envoyée au loin, sur un vais­seau, et t’ai vue accoster un ter­ri­toire que je n’atteindrai jamais, mais j’ai récupéré les planch­es du naufrage et m’en suis fait une plage en bois qui ressem­ble presque à ma terre. » cette opéra­tion de résilience n’aurait pas été pos­si­ble sans la fig­ure de la grand-mère pater­nelle, de la com­mu­nauté de ses cousins au sein du peu­ple Chero­kee, envi­ron­nement mater­nant, mère de sub­sti­tu­tion trans­met­tant les valeurs tra­di­tion­nelles asso­ciées à la maternité.

     Il y a aus­si le cas Joy Har­jo (Creek.) Elle est poète-chanteuse-con­teuse et en cela elle est déjà fig­ure mater­nelle. En racon­tant elle obéit aux tra­di­tions orales qui nour­ris­sent la vie indi­vidu­elle et cul­turelle ; les mères trans­met­tent et met­tent dans les mémoires les ger­mes qui per­me­t­tront aux enfants gran­dis­sant de savoir s’adapter et de savoir inter­préter les événe­ments sous l’angle des valeurs cul­turelles de leurs com­mu­nautés. Les mythes eux-mêmes met­tent en scène des femmes telles Grand-Mère-Araignée, Femme-qui-Change, Yel­low-Woman, Thought Woman, et toutes ramè­nent les humains à la vie non pas en les enfan­tant, non pas biologique­ment, mais en chan­tant. La con­cep­tion de la vie indi­vidu­elle Indi­enne trou­ve son orig­ine dans les réc­its, dans les mythes et la cul­ture Indi­enne trou­ve son orig­ine dans les qual­ités pre­mières de ces fig­ures sacrées, on pour­rait presque dire déités. Et au-delà ce rôle assumé (elle a écrit des poèmes pour enfant rassem­blés dans un recueil inti­t­ulé For a Girl Becom­ing-Pour une fille en devenir), Joy Har­jo nous fait aus­si part de son expéri­ence de mère ado­les­cente. Le rôle qu’elle entend der­rière le mot mater­nité sonne aus­si comme guer­rière, comme mil­i­tante, sonne comme tolérance et refus de juger. Et cela veut dire aus­si sur­mon­ter la honte inculquée ou spon­tané­ment acquise qui ronge les com­mu­nautés indi­ennes et les psy­chés. La poète et anthro­plo­giste Karenne Wood(Monacan) écrit ce poème pour Joy Har­jo : In mem­o­ry of Shame

 

Sou­viens-toi, avant de naître
Nous nagions dans une riv­ière de sang.
Blot­ties dans le chant des femmes
Nous pous­sions nos vies vers l’avant
Car nous voulions respir­er l’air.
Nous n’étions coupables de rien alors.

Il nous a fal­lu des années pour en appren­dre chaque
couche, pour les dépli­er délicatement
comme un amant, notre honte
pour trou­ver qu’après tout nous étions celles
qui l’avions incrustée dans nos chairs
qui l’avions aimée et
et à qui nous avions don­né des parts de nous-mêmes
parce que c’était de notre faute et parce que nous n’avions rien fait de mal
parce que nous par­lions et parce que nous n’avions rien à dire
parce que nous étions igno­rantes et parce que nous en savions trop
parce que nous nég­li­gions nos enfants et parce que nous voulions les protéger
parce que nous buvions et parce que nous ces­sions de boire
parce que nous étions indus­trieuses et parce que nous n’avions aucune urgence
parce que nous étions jeunes, vieilles, gross­es, osseuses, avachies, assurées,
égoïstes, sans ego, froides, immorales, coupables

                                        parce nous aimions trop ou pas assez
                                       parce que nous ne pou­vions frire des œufs correctement
                                       parce que nos maisons recélaient de la pous­sière dans les coins
                                      parce que nous restions et que nous partions
                                      parce que nos vis­ages n’étaient pas ceux que l’on attendait

 

ou encore de Deb­o­rah Miranda : 

 

Honte est la sorte d’enfant
que les femmes met­tent au monde et dont
elles veu­lent se débarrasser,
elles prient secrète­ment : Seigneur, grandis,
démé­nage, change de nom ![…]

Je veux écrire ce poème pour Honte,
une déli­cate ten­dresse […] Je veux embrass­er ses poings serrés
lui dire
qu’elle a de belles mains.

 

La mater­nité dans les poèmes de Diane Glan­cy, de Deb­o­rah Miran­da et d’autres, est l’expérience la plus douloureuse de la poli­tique d’acculturation menée par la société blanche dom­i­nante et qu’ont subi les com­mu­nautés Indi­ennes. Mais d’un autre côté l’expérience de la mater­nité englobe la croy­ance panin­di­enne qu’elle est spir­ituelle­ment reliée à la terre, qu’elle est la con­tin­u­a­tion et la con­di­tion de la survie de la cul­ture. La mater­nité est donc essen­tielle à la notion et au sen­ti­ment d’identité indi­vidu­elle comme com­mu­nau­taire. Mais les auteur(e)s  se gar­dent bien d’avoir une vision roman­tique sur la mater­nité, de même ils/elles ne se com­plaisent pas dans la descrip­tion de la souf­france due à la perte des repères cul­turels et com­mu­nau­taires dont on est le témoin sur les réserves aujourd’hui. Elles intè­grent ces deux sig­ni­fi­ca­tions pour uni­fi­er leur con­cep­tion de la mater­nité. Dans leurs écrits, elles explorent sous le rap­port de la mater­nité, la con­tin­uelle exploita­tion des Indi­ens et de l’environnement. Mais cette mater­nité qui n’est pas que biologique, est le moyen grâce auquel les indi­vidus s’adaptent au nou­veau monde des com­mu­nautés Indi­ennes et reviv­i­fient, régénèrent leur iden­tité cul­turelle. Les poèmes (mais aus­si les romans) d’une cer­taine façon témoignent, d’un point de vue plus com­préhen­sif, sur la mater­nité comme ils restent en phase avec les valeurs Indi­ennes holis­tiques tra­di­tion­nelles. Les auteures, mères biologiques et adop­tives elles-mêmes, nous présen­tent l’adoption comme une force néces­saire d’intégration des indi­vidus et des iden­tités com­mu­nau­taires qui ancre les Indi­ens et leur don­nent le sens du lieu et du passé comme indis­so­cia­bles l’un de l’autre.

     Les auteur(e)s Indi­ens sont très conscient(e)s de représen­ter une alter­na­tive aux tech­niques lit­téraires occi­den­tales comme aux attentes des lecteurs. Ils savent qu’ils met­tent en place une var­iété de straté­gies de résis­tance con­tre les vues impéri­al­istes glob­al­isantes, ils célèbrent les valeurs Indi­ennes que la con­ver­sion for­cée au chris­tian­isme aurait voulu éradi­quer. Paula Gunn Allen en 1986 écrivait : « la déval­u­a­tion du rôle des femmes a accom­pa­g­né les ten­ta­tives de chris­tian­i­sa­tion et d’occidentalisation des pop­u­la­tions Indi­ennes.» Le fait qu’ait été imposée une édu­ca­tion à l’occidentale pour les enfants Indi­ens a causé des change­ments, des dis­tor­sions dans les modes de vie des com­mu­nautés Indi­ennes. Les mou­ve­ments fémin­istes des Indi­ennes ont été pris au piège de l’A.I.M. (Amer­i­can Indi­an move­ment) dirigé par des hommes qui voy­aient cer­taines luttes plus essen­tielles et plus urgentes que d’améliorer le sort des femmes au sein de leurs com­mu­nautés. Piège aus­si pour ces hommes, qui au nom de l’égalité eth­nique s’alignaient sur le sys­tème patri­ar­cal insti­tu­tion­nal­isé afin d’avoir le même statut que tout homme blanc. Au début des années 70, les Indi­ennes se sont trou­vées pressées de choisir entre se bat­tre con­tre l’oppression raciste ou bien l’oppression mas­cu­line. Elles n’ont jamais cessé de se référ­er aux rôles tra­di­tion­nels des femmes Indi­ennes afin que leur approche du fémin­isme coïn­cide avec le mil­i­tan­tisme Indi­en con­tre la société dom­i­nante. Si le fémin­isme des occi­den­tales récla­mait de se défaire du fardeau de la mater­nité, les Indi­ennes au con­traire mil­i­taient pour l’acquisition d’une lib­erté per­son­nelle et la récupéra­tion d’une iden­tité pleine­ment Indi­enne, qui passe oblig­a­toire­ment par l’expérience de la maternité.

     La cohé­sion des tribus s’est trou­vée mise à mal lorsque l’équilibre reposant sur les rela­tions entre femmes dans la com­mu­nauté a été affaib­li. Les cul­tures Indi­ennes croy­aient en la ver­tu de l’harmonie. La femme était au cen­tre du réseau com­plexe des rela­tions qui con­stru­i­sait l’équilibre et procu­rait l’harmonie, en par­ti­c­uli­er les « aînées ». Les femmes Indi­ennes et les auteures par­mi elles veu­lent faire val­oir leur ancien sys­tème égal­i­taire, dit matri­ar­cal ou gynar­chique, selon des tra­di­tions con­sid­érées comme sacrées. Les auteures Indi­ennes en témoignant, en évo­quant, en faisant vivre des per­son­nages féminins imprégnés de ces tra­di­tions mili­tent pour la com­plé­men­tar­ité des gen­res en deman­dant que soit recon­nue la dig­nité et le pou­voir bien­faisant des mères au sein des com­mu­nautés. En mon­trant des per­son­nal­ités féminines fortes dont les vies et les expéri­ences sont au ser­vice de la com­mu­nauté elles revendiquent pour les femmes qu’on les grat­i­fie en retour d’un grand respect et d’une forme d’autorité.

 

 

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go), et TOURNER, petit pré­cis de rota­tion paru chez Tar­mac en octo­bre 2022, RAFALES chez Lan­sk­ine en 2024.