> Alain Fabre-Catalan et Eva-Maria Berg : “Le Voyage immobile, Die Regungslose Reise”

Alain Fabre-Catalan et Eva-Maria Berg : “Le Voyage immobile, Die Regungslose Reise”

Par |2018-10-04T20:44:02+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Critiques, Eva-Maria Berg, François Fabre-Catalan|

On connaît les élé­gants volumes, au for­mat car­ré sous cou­ver­ture noire, «  reliés à la chi­noise  » de la col­lec­tion «  La gale­rie de l’or du temps  »s édi­tions du Petit-Véhicule, diri­gées par Luc Vidal, édi­teur, fon­da­teur de la Maison de la poé­sie de Nantes, et lui-même poète «  orphique  ». Chaque volume met en réso­nance un texte poé­tique et des illus­tra­tions – ici une série de des­sins en gri­saille de Jean-Marie Cartereau, dont l’inquiétante étran­ge­té à pre­mière impres­sion – images abs­traites, évo­quant des sortes de pay­sages sor­tant de la brume – prend tout son sens quand on y per­çoit l’esquisse de char­niers, des cadavres fumants, la façade du camp de sinistre mémoire de Birkenau…

Ce voyage immo­bile est un voyage de mémoire, dans la par­tie la plus tra­gique de l’histoire euro­péenne du 20ème siècle, qu’explore avec constance Eva-Maria Berg dont nous avons sur ces pages déjà pré­sen­té l’engagement pour main­te­nir vivant le sou­ve­nir de ces morts.

Ici, c’est «  à quatre mains  » que le texte s’écrit  : la voix de la poète répond à celle d’Alain Fabre-Catalan pour tis­ser ce voyage bilingue, ouvert et fer­mé par une cita­tion de Paul Celan, cité en exergue du pro­logue et ser­vant d’excipit, avant un «  coda  » expli­quant le pro­jet du livre.

Et j’écris «  voix  » à des­sein – car c’est d’elles qu’il s’agit  : les voix défuntes, les voix éteintes, «  empreinte d’une voix qui s’épuise  », aux­quelles les deux poètes prêtent la leur – sans espoir de les tirer du néant, pour­tant  : “Pas même l’envolée d’une phrase /​ ne sau­rait les tirer du néant, /​ de l’indicible ver­tige qui ravine le ciel /​ à la cime des bou­leaux.”

Alain Fabre-Catalan et Eva-Maria Berg,
Le Voyage immo­bile, Die Regungslose Reise,
des­sins de Jean-Marie Carterau,
édi­tions du Petit-Véhicule, 2017, 64 p. 25 euros.

Que reste-t-il de ces corps, de ces dou­leurs, de ces souffles dis­pa­rus  ? «  Dans la chambre aux murs écrou­lés,  /​ le silence se taît  », écrit Alain Fabre-Catalan.

«  Implacable /​ le vide /​ à la place /​ des hommes  » répond la voix d’Eva-Maria Berg  :  des bou­leaux, seuls muets témoins du deuil «  qui ne finit pas  » – et l’injonction de «  se taire /​/​ que les voix éteintes /​ résonnent encore  », dans un texte aux vers si brefs qu’ils semblent n’exister que pour don­ner sens au vide de la marge, où la poète espère retrou­ver les traces éteintes, les pas des «  pieds /​ brû­lants et /​ les yeux /​ brouillés  /​ en face /​ du ciel  ».

«  Le silence en arrêt atteste de l’horreur sans nom  », reprend Alain Fabre-Catalan, dans d’ultimes pages qui tentent de sus­ci­ter cette insou­te­nable «  image du monde  » qui vacille «  dans l’amoncellement informe des corps /​ qui s’  envolent en fumée jusqu’au der­nier vivant  ». Comme écrire de ces cendres – com­ment gar­der mémoire de cette pous­sière  ? «  Tous les che­mins se perdent sous les pas du pas­sé  /​ à jamais éclip­sé avec chaque pré­sent  ».

Jean-Marie Cartereau

Et n’est-ce pas la mis­sion de la poé­sie, que de tenir ardent tou­jours ce sou­ve­nir – si dou­lou­reux qu’il soit – si impen­sable même, qu’il importe plus que tout qu’il résiste à l’oubli. La voix du poète n’a de sens que s’il rend la parole pos­sible pour ceux à qui on a  tout pris, qu’on a vou­lu – qu’on veut – anéan­tir. Le poème est cet ultime recours des sans-voix, des sans-patrie, oubliés, négli­gés, niés par le temps, par le pré­sent qui efface leur trace aus­si – et le poète ce témoin per­ma­nent qui, par le voyage immo­bile accom­pli dans les mots, ramène, comme avec un filet, ces bribes, «  ces braises qui dorment /​ et que nul n’éveille.  »

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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