> John Ashbery : Le Serment du Jeu de Paume

John Ashbery : Le Serment du Jeu de Paume

Par |2018-10-21T05:57:54+00:00 1 juillet 2017|Catégories : Critiques|

 

La “série amé­ri­caine” des édi­tions Corti s’enrichit d’une dou­zaine de nou­veaux titres dont Le Serment du Jeu de Paume, livre-clé de la lit­té­ra­ture amé­ri­caine d’après-guerre, ain­si que Journal Seneca, recueil fon­da­teur de l’ethnopoétique. On ne peut que saluer l’entreprise d’ampleur menée par les édi­teurs, met­tant à la dis­po­si­tion du lec­teur non-anglo­phone des textes fon­da­men­taux qui leur étaient jusqu’ici inac­ces­sibles.

 

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Le Serment du Jeu de Paume

 

L’auteur, John Ashbery, né en 1927, est l’une des figures majeures de la poé­sie amé­ri­caine contem­po­raine, auteur d’une oeuvre consi­dé­rable (poé­sie, théâtre, roman) ayant reçu de nom­breux prix – dont le pres­ti­gieux Pulitzer en 1976 pour son recueil, Self Portrait in a Convex Mirror  (médi­ta­tion sur un auto­por­trait de Parmigianino).

Dédié à son com­pa­gnon, le poète Pierre Martory, Le Serment du Jeu de Paume (The Tennis Court Oath) cor­res­pond à la “période fran­çaise” du poète amé­ri­cain John Ashbery, qui vécut à Montpellier et Paris de 1955 à 1965. Du titre, qui évoque le tableau homo­nyme de Jacques-Louis David , l’auteur explique qu’il lui a été ins­pi­ré par des gens vêtus de blancs, aper­çus depuis un bus, et jouant au ten­nis dans le jar­din du Luxembourg dont il dit “Je fus intri­gué par le contraste entre les cir­cons­tances apo­ca­lyp­tiques de cet évé­ne­ment his­to­rique et le tableau enso­leillé, presque pas­to­ral, de ces pari­siens qui jouaient au ten­nis. ” Nul poème ne por­tant ce titre dans le recueil envi­sa­gé, il pense un temps à en écrire un, puis se décide à chan­ger le titre de l’un des poèmes déjà exis­tants.

Cette anec­dote fon­da­trice me semble dou­ble­ment repré­sen­ta­tive de l’art de John Ashbery dans ce recueil, dont la publi­ca­tion pro­vo­qua une onde de choc dans le milieu lit­té­raire, dont une par­tie y vit la pos­si­bi­li­té de réno­ver la langue amé­ri­caine. Par le jeu du dépla­ce­ment, du heurt que pro­cure le col­lage d’éléments de sources dif­fé­rentes, (bribes de livres lus, sou­ve­nirs pic­tu­raux, résur­gences et “illu­mi­na­tions” ana­lo­giques), tech­nique tout à fait contraire à la flui­di­té (ima­gi­naire) de la tem­po­ra­li­té ordi­naire, et à la logique sup­po­sée trans­pa­rente du dis­cours, l’auteur dyna­mite le sta­tut tra­di­tion­nel de l’oeuvre, et redonne à la langue sa vita­li­té ini­tiale et créa­trice. De même que le Serment du Jeu de Paume est l’événement qui bous­cule et dyna­mite l’Ancien Régime, ce recueil, sous ce titre, décla­ré for­tuit, est l’événement poé­tique dénon­çant la fra­gi­li­té des cadres de la socié­té amé­ri­caine guin­dée des années 50.

Traducteur, de Rimbaud, des sur­réa­listes (dont Max Jacob et Raymond Roussel), John Ashbery pra­tique une poé­tique expé­ri­men­tale, ouverte au hasard, au col­lage, aux aléas des ren­contres sus­ci­tées entre autres par une syn­taxe frag­men­tée où ellipses bru­tales, brusques enjam­be­ments d’un vers à l’autre, indé­ci­sion des caté­go­ries gram­ma­ti­cales ajou­tant à la poly­sé­mie… par­ti­cipent d’un chaos où le sens est à jamais sus­pen­du – “tenu” comme cette balle qui passe d’un joueur à l’autre, série d’échanges impo­sant d’incessants et brusques dépla­ce­ments, de chan­geantes tra­jec­toires.

Marquée par l’expressionnime abs­trait, ain­si que le rap­pelle le tra­duc­teur Olivier Brossard, dans une excel­lente post­face dont on ne peut faire l’économie, et sur laquelle je revien­drai, l’oeuvre d’avant-garde (tou­jours contro­ver­sée) de John Ashbery me semble aus­si, par sa musi­ca­li­té – qu’on devine grâce à cette excel­lente tra­duc­tion – tra­ver­sée de l’influence du free jazz – art d’improvisation libé­ré des contraintes har­mo­niques – et de la musique expé­ri­men­tale : on y retrouve rythmes syn­co­pés, emprunts, répé­ti­ti­vi­té et rup­tures, et une même remise en ques­tion de la notion d’oeuvre telle que l’envisage la tra­di­tion.

Le poème-titre, consi­dé­ré comme un chef-d’oeuvre, se pré­sente comme un grand mael­ström de mots – pen­sées et d’émotions dif­frac­tées où se mêlent des élé­ments de dia­logues, des inter­po­la­tions de lec­tures, des images ou bribes de nar­ra­tion, dans un flux d’où émergent des par­ti­cules élé­men­taires de lexique et de sens, qu’on vou­drait iden­ti­fiables, per­tur­bés par la syn­taxe incom­plète, l’impossible et fluc­tuante iden­ti­fi­ca­tion des déic­tiques, le mélange des niveaux de langue… C’est ce dont rendent compte ces extraits, explo­sant dès l’incipit au regard du lec­teur décon­te­nan­cé :

 

A quoi avais-tu pen­sé tout ce temps
le visage soi­gneu­se­ment ensan­glan­té

éden gâté région
je conti­nue de t’aimer comme l’eau mais
il y a un souffle ter­rible dans la façon dont tout ça
Tu ne fus pas élu pré­sident, (…)

(…)

puis tu remis ça tu res­pi­rais
j’ai pen­sé des­cendre pos­ter ceci

de la bouilloire tu bafouillais aus­si faci­le­ment dans le jar­din
tu arrives mais
es incom­pa­rable de la belle tente
un mys­tère dont tu ne veux pas encer­clait le réel
tu danses
au prin­temps y’avait des nuages

La mulâtre s’avança dans le cou­loir – les
lettres aisé­ment visibles cou­raient dans la marge du Times
dans un ins­tant la cloche reten­ti­rait mais il res­tait du temps
car l’oeillet s’esclaffa voi­ci un couple d'”autres” (…)”

 

Bloc opaque, dans lequel brillent les rares escar­boucles d’images sin­gu­lières, le poème nous fait miroi­ter un flux de conscience pré­oc­cu­pé par la déchéance, la proxi­mi­té de la mort, en fili­grane des élé­ments convo­qués – la page sur­vo­lée d’un quo­ti­dien, l’à peine vision d’un visage “soi­gneu­se­ment ensan­glan­té” ou celle – impro­bable – de “la tête d’un sca­ra­bée d’eau”, puis la finale “noir­ceur du trou” réité­rée : “ils pou­vaient tous désor­mais ren­trer chez eux le trou était noir /​ lilas balayant son visage content qu’il t’ait ame­né” …

On serait ten­té de dire que ce poème (et comme lui, de façon frac­tale, l’ensemble du recueil), par sa construc­tion écla­tée, sa syn­taxe défor­mante et per­tur­bée, pré­sente au lec­teur, – pour reprendre le titre d’un autre fameux recueil de l’auteur –une sorte de miroir convexe du réel, à par­tir duquel s’accommoder de sens mul­tiples, à la façon d’une infi­nie cha­rade, comme celle que pro­pose le poème “A Redouté”, où les images sont à jamais ren­dues illi­sibles par le filtre du crible : “Mon pre­mier, un visage, vous hante /​ Entre les che­veux qui pendent./Mon second est l’eau : /​ Je suis un crible.”

Le Serment du Jeu de Paume contient aus­si cer­tains des poèmes les plus célébres de la lit­té­ra­ture contem­po­raine : “Europe”, “Ils rêvaient seule­ment d’Amérique”, “En quit­tant la gare d’Atocha”… et des poèmes de fac­ture plus clas­sique, quoique fort éloi­gnés des fleurs de la rhé­to­rique tra­di­tion­nelle. Ainsi le mer­veilleux “Rose Blanches”, claire invi­ta­tion au renou­veau poé­tique ET poli­tique, dont je cite la deuxième strophe :

 

(…) Pas d’étoiles là-bas,
Ni de ban­nière,

Seule la canne d’un aveugle son­dant, non sans mal­adresse, les coins les plus recu­lés de la mai­son.
Aucun mal ne peut être fait ! Nuit et jour com­mencent à nou­veau !
Donc oublie le livre,
Les fleurs que tu gar­dais pour les offrir à quelqu’un :
Seule importe la fabu­leuse écume blanche de la rue,
Les nou­velles fleurs blanches qui sortent de terre en ce moment.

 

 

Impossible, en une note, de par­ler de façon exhaus­tive de la richesse de ce recueil. On ajou­te­ra quand même, outre les expli­ca­tions de John Ashbery levant le voile sur une par­tie de la fabrique de ces poèmes, la magis­trale post­face d’Olivier Brossard, sous-titrée “la poé­sie décon­te­nance”, lec­ture qui éclaire à la fois l’oeuvre dans son contexte his­to­rique et cultu­rel, mais aus­si le tra­vail de dépla­ce­ment néces­saire de la tra­duc­tion : l’ensemble fait de cet ouvrage un volume indis­pen­sable à tout amou­reux de la lit­té­ra­ture amé­ri­caine – on ne pour­ra que regret­ter l’absence du texte ori­gi­nal.

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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