> Ping-Pong : Deux poèmes et un entretien avec Kent Mac Carter

Ping-Pong : Deux poèmes et un entretien avec Kent Mac Carter

Par | 2018-05-25T22:09:53+00:00 31 octobre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Kent MAC CARTER, poète, revuiste et éditeur, anime et dirige la revue numérique CORDITE. Il nous a confié deux poèmes et a accepté de répondre à nos questions. L'entretien, qui suit les poèmes, fait écho à celui du poète Martin HARRISON, interrogé par Adam AITKINS, que nous avions publié l'an dernier et porte sur l'état de la poésie contemporaine en Australie*. Mais Kent Mac Carter y parle aussi de sa pratique poétique personnelle : appartenant à deux continents, il utilise toutes les possibilités que lui offrent les variantes de l'anglais américain, britannique ou australien,  pour créer une langue poétique qui lui est propre. Toute portée par un jeu d'échos, sonores, visuels, d'analogies et de dérives musicales, faisant appel aux arrières-plans culturels variés qu'il explore, cette langue est un bel exemple des difficultés (et des plaisirs) de traduction qui nous ont fait ouvrir cette rubrique : le lecteur est amené à imaginer le jeu nourri de ping-pong, les échanges multiples, pour élaborer une version française qui ne trahisse ni n'édulcore les aspérités, les rythmes, les images de l'original.

Recours au poème et la traductrice remercient ici Marie-Christine MASSET pour son aide et sa patiente relecture.

 

 

 

 

*

 

Poèmes de Kent Mac Carter

tra­duits de l'anglais (Australie) par Marilyne Bertoncini

 

 

 

A Dosage of Diminishing Returns

                      Maybe all one can do is hope to end up with the right regrets

                                                                                                 Arthur Miller

 

I’ve jui­ced of my years a curious patch­work –

a dosage of dimi­ni­shing returns. I am anther

 

eye­bal­ling the habit of a Kentia Palm

addict in breeze. For it’s sema­phore

 

of green swells with pro­gres­sive ideas. Telling

how a hou­se­plant does this. With ease, it says hang

 

on, sta­men – watch these fronds blow a shape of hips

in sculp­ting gusts. It says glass.

 

It shouts woman. It

carves a man­go out

 

shar­ply from its wind-swept savoir-faire and tumbles them to shore

up a peni­ten­tial fruc­tose you can’t undo. It says dee­per

 

at my end how I will live

sweet among­st the artists of post-Gauguin

 

Tahiti and must allow paci­fic winds to disin­fect

my age. My bee. I watch the oceans keep.

 

 

*

 

 

UNE POSOLOGIE DE RETOURS DECROISSANTS

                                 Peut-être qu'on peut seule­ment espé­rer de finir avec les bons regrets. 

                                                                                                                        Arthur Miller

 

J'ai fait de ma vie un étrange assem­blage –

une poso­lo­gie de retours décrois­sants. Je suis anthère

 

relu­quant ce que fait un pal­mier Kentia

accro à la brise. Car c'est un séma­phore

 

de houles vertes aux idées pro­gres­sistes. Racontant

com­ment s'y prend une plante d'intérieur. Avec dou­ceur, elle dit atten­dez

 

voir, éta­mines – regar­dez ces frondes souf­fler une forme de hanches

en rafales sculp­tantes. Elle dit verre.

 

Elle crie femme. Elle

sculpte une mangue en mor­ceaux

 

Brusquement avec son savoir-faire bat­tu de vent et les jette pour

étayer un indé­fec­tible fruc­tose péni­ten­tiel. Elle dit encore plus bas

 

à la fin com­ment je vivrai

tout doux par­mi les artistes post-gau­guin

 

à Tahiti, et je devrai auto­ri­ser les vents du Pacifique à dés­in­fec­ter

mon âge. Sang doute 1. Je contemple les fonds marins.

 

 

 

*

 

 

Are You Ready to Go Superfast ?

                   Osteospermum jucun­dum

 

to be with the dan­cing women

cose­cants of how their diet pops

 

wet mimeo­graphs is to be orga­ni­sed just off

the gra­vi­tas of ear­ly jit­ter­bugs

 

stems and ear­lier still

pea­hen down to por­trait calm and votes

 

their faire frou frou

to fly and woo as tai

 

babi­lo­nia twis­ting there a cala­tra­va

can­ti­le­ve­red onto stamps in para­guay

 

the tele­pho­ny of english but­ter

say or our ape­ri­tif of snow­bank

 

are you rea­dy to go super­fast

on de beers the carat of mas­sa­chu­setts

to be with the dan­cing women is sin­geing weed boy

george s wind up

 

cha­me­leon2 and it s so meteo­ric why the afri­can

coast­line resem­bling a lla­ma s head

 

sip bent for antarc­tic ice

skates the reti­na of lake

 

vic­to­ria you re a dai­sy if you do 3

 

 

 

*

 

 

 

Tu es prêt à aller super vite ?

                      Osteo sper­mum jucun­dum

 

être avec les femmes qui dansent
cosé­cantes de la façon dont leur light soda fait pop !

 

d'humides sten­cils c'est être ins­tal­lé juste en marge
de la digni­té des pre­miers swings endia­blés

 

de tiges et avant encore
ce duvet de paon qui imite le calme qui adopte

 

leur frou-frou fou
volant flir­tant comme la

 

baby­lone tai se tor­tillant là un cala­tra­va
en porte-à-faux sur des timbres au para­guay

 

le chic bidon du beurre anglais
disons ou notre apé­ri­tif aux gla­çons de congère

 

es-tu prêt à aller super vite
sur de beers le carat du mas­sa­chu­setts

 

être avec les femmes qui dansent c'est cra­mer l'herbe
la fin du camé­léon

 

de boy george c'est ful­gu­rant aus­si c'est pour­quoi en afrique
le rivage tel une tête de lama

 

sirote pen­ché sur l'antartique sa glace
patine sur la rétine du lac

 

vic­to­ria quelle crème tu es si tu le fais

 

— —  —  —  —  —  — –

Notes

 

1My bee – jeu de mot sur la pro­non­cia­tion de ”maybe” avec l'accent aus­tra­lien

2 Cette image ren­voie autant au suc­cès musi­cal des années 80, Karma Chameleon de Boy George, qu'à la varia­bi­li­té de cou­leur de cet ani­mal.

 

3Réplique culte du per­son­nage de Doc Holiday dans le film Tombstone (1993), terme à la mode aux alen­tours de 1870, où il signi­fie "être excep­tion­nel" – pra­ti­que­ment intra­dui­sible, car lié aus­si au thème flo­ral du poème, annon­cé par l'osteospermum, ou "mar­gue­rite du Cap"

 

 

*

 

Entretien avec Kent Mac Carter

tra­duit et adap­té par Marilyne Bertoncini

 

 

Kent, vous êtes à la fois poète et rédac­teur en chef de la revue Cordite : quand et com­ment avez-vous com­men­cé à écrire de la poé­sie ?

C'était à Chicago, juste après le bug de l'an 2000 – le monde conti­nuait à tour­ner. Je venais de m'installer à mon retour de Florence. J'avais à peine com­men­cé ma car­rière à University of Chicago Press comme concep­teur édi­to­rial, et j'ai pen­sé : étant ici, à l'université, pour­quoi ne pas suivre des cours de déve­lop­pe­ment per­son­nel tota­le­ment dif­fé­rents des diplômes de comp­ta­bi­li­té et finance que j'avais déjà. J'ai eu la chance d'être pris dans des ate­liers d'écriture, qui m'ont expo­sé direc­te­ment à la pra­tique et la pen­sée de Karen Volkman, Mark Stand et Thom Gunn. J'ai eu la chance de par­ti­ci­per à l'un des der­niers ate­liers de Gunn avant sa mort. J'y suis res­té quatre ans.

L'université de Chicago ne pro­po­sait pas à l'époque de diplôme en écri­ture créa­tive. N'étant pas trop heu­reux de vivre dans l'Amérique de G.W Bush, j'ai pen­sé que,je pour­rais obte­nir un diplôme à l'étranger : le Canada était trop près de chez moi, mes can­di­da­tures à dif­fé­rents pro­grammes en Irlande et en Ecosse étaient refu­sées ou accep­tées sans bourse d'études. Mon plan A était alors de m'engager dans le pro­gramme de Bill Manhire, à l'institut de Lettres Modernes de Wellington, Nouvelle Zélande, mais je n'y ai pas été admis non plus. A la fin, je me suis retrou­vé avec le choix entre les uni­ver­si­tés de Melbourne ou Sidney. J'ai choi­si Melbourne, et eu la chance d'avoir Chris Wallace-Crabbe et Tony Birch comme direc­teurs. C'est la poète aus­tra­lienne Gig Ryan qui a accep­té de publier mon tout pre­mier poème dans un jour­nal de Melbourne, The Age. Elle m'a don­né de sages conseils, dont par­ti­cu­liè­re­ment celui de m'accrocher et tenir bon une ving­taine d'années avant d'être pris au sérieux. Je par­ti­cipe depuis 16 ans à ce tour­billon appe­lé poé­sie, et elle avait rai­son.

 

Vous avez récem­ment entre­pris une acti­vi­té d'édition – pou­vez-vous nous en par­ler ?

Cordite Books a com­men­cé assez récem­ment, en novembre 2014, pour être pré­cis. Mais Cordite Publishing Inc. a été fon­dée en 1997. Les cinq pre­miers numé­ros de Cordite Poetry Review étaient des publi­ca­tions impri­mées grand for­mat, puis la revue est pas­sée au numé­rique quelques mois seule­ment après le début de la revue Jacket. Ces deux publi­ca­tions de poé­sie ont ouvert la route à la nais­sance en ligne de la lit­té­ra­ture aus­tra­lienne, bien avant nombre d'autres publi­ca­tions éphé­mères, et même avant un cer­tain nombre de quo­ti­diens aus­tra­liens.

Cordite Book a com­men­cé avec Alan Loney, Ross Gibson, John Hawke and Natalie Harkin. J'ai pas­sé bien plus de temps que je ne le pen­sais pour la concep­tion des cou­ver­tures et le choix d'un papier de qua­li­té – le desi­gn de Zoë Sadokierski en valait vrai­ment la peine – et cette dépense a été cou­verte par l'édition simul­ta­née de quatre livres. Il vaut mieux faire des livres qui ne soient pas impri­més à la demande, avec un papier qui ne ne moi­sisse pas avant votre pro­chain anni­ver­saire. Commencer avec ces quatre auteurs a été une chance incroyable.

Il n'y a pas très long­temps, le cri­tique lit­té­raire aus­tra­lien Andrew Riemer disait, à pro­pos de l'Anthologie de poé­sie aus­tra­lienne de 2013 (Black Inc.) : " Hormis les poèmes de quelques auteurs connus et plus anciens : Les Murray, David Malouf, Vivian Smith, Geoffrey Lehmann et Thomas Shapcott, par­mi d'autres, il manque à la plu­part de ces textes une voix per­son­nelle, une sen­si­bi­li­té poé­tique, en somme" Il sem­blait par ces mots décla­rer que la poé­sie aus­tra­lienne se limi­tait encore à la car­rière légen­daire de quelques hommes (par­fois femmes) plus âgés, et sur­tout blancs…

Indéniablement, les écri­vains cités par Riemer ont eu, et conti­nuent d'avoir une très grande impor­tance par leurs contri­bu­tions à la poé­sie aus­tra­lienne. Mais il y a des géné­ra­tions entières,de poètes accom­plis, qui par­ti­cipent à cette "grande parade" (en fran­çais dans le texte) – dont cer­tains nou­veaux poètes main­te­nant même, un groupe génial, avec des approches à l'opposé de la poé­sie des auteurs du patri­moine nom­més par Riemer.

Ainsi, Riemer trouve la poé­sie de Lionel Fogarty ouver­te­ment dépour­vue de sens, quand elle est repré­sen­ta­tive du sub­til ori­ga­mi nar­ra­tif post-colo­nial qui est l'art même de Fogarty. Liberté d'opinion ? Je n'y crois pas. Riemer n'a pas vrai­ment expli­qué pour­quoi ces vers exem­plaires n'avaient pas de sens (en fait, il n'a pas du tout essayé). Ce qui m'a frap­pé le plus à pro­pos de cette note-polé­mique a été une réponse à ma revue elle-même du poète de Melbourne, Bonny Cassidy, alors co-édi­teur de Cordite :

 

"Sérieusement, quand allons-nous accep­ter que la poé­sie, comme la pein­ture et la musique, puisse repré­sen­ter des struc­tures énon­cia­tives, plu­tôt que des vers figu­ra­tifs ? Riemer semble sug­gé­rer que les poèmes qui ne "sou­mettent pas le sens à des struc­tures dis­cur­sives ou gram­ma­ti­cales" sont tel­le­ment extrêmes qu'ils échappent à la " tra­di­tion lit­té­raire ou poé­tique".

 

'"Structure énon­cia­tive" – pri­male et archaïque – pour­tant Riemer décrit tout ceci comme un échec. Le poète et pro­fes­seur amé­ri­cain, Théodore Roethke, le dit de façon plus fleu­rie : " Il faut du rythme. Si vous vou­lez dan­ser nu sur le seuil d'une grange ouverte avec une craie dans le nom­bril, je m'en moque. Il vous faut du rythme." Motif d'expression = rythme.

Je pour­rais dire que Cordite Book sou­haite publier des objets beaux à voir écrits par des poètes jusqu'ici igno­rés, ou qui se sont tus pen­dant des années, ou enc­core de nou­velles voix qui valent qu'on les lise. Et c'est vrai. Mais bien des édi­teurs font ça. Le for­mat ori­gi­nal de la revue Cordite s'appuie sur un édi­teur invi­té dif­fé­rent tous les quatre mois, pour livrer l'essentiel de notre rai­son d'être (en fran­çais dans le texte) . Ceci signi­fie que ce – et ceux – que nous publions est extrê­me­ment varié, et sou­vent je n'aurais pas sélec­tion­né cer­tains des poèmes choi­sis. Ceci signi­fie aus­si que nombre de bons textes ne sont pas rete­nus. Donc, faire des livres, de façon très égoïste, c'est pour moi une façon de publier des tra­vaux que je trouve par­ti­cu­liè­re­ment impor­tants.

Retournant à la ques­tion de Cassidy "quand allons-nous accep­ter que la poé­sie, comme la pein­ture et la musique, puisse repré­sen­ter des struc­tures énon­cia­tives, plu­tôt que des vers figu­ra­tifs?", je me suis mis à pen­ser à la nature des mots-comme objets et à la façon dont leurs mul­tiples défi­ni­tions, idiomes et pro­non­cia­tions, dis­til­lent une unique "masse ato­mique" de pos­si­bi­li­tés, liées à une kyrielle de délices alchi­miques. Peut-on racon­ter une his­toire à par­tir des réac­tions lexi­cales, obte­nues en pla­çant sim­ple­ment des mots appa­rem­ment dis­pa­rates les uns à côté des autres ? Pourraient-ils réson­ner et fre­don­ner en deve­nant trop proches ? A un niveau appa­rent, il y a juste un non-sens ; à un niveau caché, une poten­tielle fusion chi­mique ; et par la scis­sion des deux niveaux, la fis­sion ? Oui, sans doute. Est-ce que cette forme nar­ra­tive est aus­si valable et rigide qu'un dis­cours fon­dé sur la lyrique ? Je pense que oui, mais la charge se déplace de façon signi­fi­ca­tive hors (mais pas com­plè­te­ment) de l'infrastructure d'un lan­gage don­né et s'installe car­ré­ment sur l'écrivain, le tor­deur de cuiller, qui doit maî­tri­ser et réunir les forces du poème, qui se crée comme il le sou­haite. Mais ce ne sont pas des ques­tions neuves.

 

Quelles sont vos prin­ci­pales influences ? Qui sont les poètes qui vous ont ins­pi­ré, des­quels vous vous sen­tez proche ?

D'Amérique du Nord, je pour­rais citer August Kleinzahler, Frank O'Hara, Ed Dorn, Denise Levertov et Richard Brautigan. En Australie, John Forbes, Randolph Stow et Gig Ryan. Et, Ambrose Bierce, James Thurber, Berke Breathed et Rube Goldberg. Les pho­to­graphes Olive Cotton, Max Dupain et Gary Winogrand ; Je suis le fils d'un pas­sion­né de pho­to de lions de mon­tagne et de coli­bris – je pré­fère les che­mi­nées et les décoll­le­tés plon­geants. L'emphase de groupes comme Galaxie 500 et Gaslight Radio. Et les cuivres en strass de Kitty Wells et Jimmie Rogers, dont le croo­ning ata­vique atteint pro­fon­dé­ment mon sys­tème lim­bique., Maceo Parker, Django Reinhardt, Auden.

 

Vous n'êtes pas né en Australie : cela influence-t-il, et de quelle façon, votre poé­sie ?

Je viens des USA, mais je suis désor­mais un résident/​citoyen per­ma­nent de cha­cun des deux pays. Bon, main­te­nant, les poé­sies et même les lit­té­ra­tures natio­nales sont plu­tôt ouvertes à qui­conque sur cette pla­nète sou­haite les explo­rer. Mais en tant qu'auteur, avec cette dua­li­té, le fait est que je peux… et sou­vent je le fais … plon­ger dans un idiome typi­que­ment aus­tra­lien ou amé­ri­cain, dans les for­mu­la­tions, mais même avec des construc­tions syn­tac­tiques. C'est comme une ver­sion allé­gée de bilin­guisme (hélas, je ne suis pas bilingue). En fabri­quant un vers, cer­tains mots (tels qu'on les uti­lise dans un contexte natio­nal pré­cis) et un argot par­ti­cu­lier sus­citent mieux que d'autres un rythme pro­vo­cant, même s'ils ont des ori­gines dif­fé­rentes. Ceci pour dire que mes poèmes sont, de ce point de vue, écrits à par­tir d'une langue aus­tra­lienne par défaut, et c'est dans l'erreur – presque tou­jours volon­taire, comme per­tur­ba­tion – que je vais ins­crire une expres­sion typi­que­ment amé­ri­caine.

 

Avez-vous des rituels d'écriture ?

Mon horaire de bou­lot – 9-17h – n'a rien à voir avec mon écri­ture ou celle de n'importe qui – je réserve quatre heures par jour pour ça. Je suis marié, père de famille, et j'ai une hypo­thèque. Je suis direc­teur de Cordite Publishing, rédac­teur de ses revues et édi­teur de ses livres. Si j'ai des cir­cons­tances idéales, je n'ai pas le temps de m'en sou­ve­nir. Les antho­lo­gies d'Anne Kennedy, Lisa Gorton & John Wilkinson m'ont obli­gé à écrire de nou­veau, heu­reu­se­ment.

J'ai avec mes poèmes une rela­tion d'hôte à para­site, je me tra­casse pour l'inspiration, jusqu'à ce que, sou­vent, tout s'écroule : des poèmes hôtes. De cette absence de règles, de ce ter­reau sur­gissent de nou­veaux poèmes, uniques, englo­bant les "nutri­ments" qu'ils trouvent pour deve­nir mes meilleurs poèmes. Ils se pro­pagent… et au bout de dix brouillons, je suis heu­reux.

La revue Cordite reçoit envi­ron 4000 pro­po­si­tions de poèmes chaque année. Nous fai­sons envi­ron 50 revues par an. Et tout le reste. Ecrire et pro­mou­voir le tra­vail d'autres écri­vains est une façon très effi­cace de déce­ler les failles de vos propres écrits.

 

Si vous deviez don­ner une défi­ni­tion de la poé­sie en quelques mots, quelle serait-elle ?

La poé­sie s'écrit en 3D, la prose en 2D – cha­cune pré­sente d'égales dif­fi­cul­tés. Comme Rothko avec les cou­leurs, à la dif­fé­rence de Wyeth avec ses granges et ses fenêtres, la poé­sie ne requiert pas une archi­tec­ture nar­ra­tive (sauf l'ample poé­sie épique). La poé­sie peut com­po­ser avec une infi­ni­té de mots et de tour­nures, enve­lop­per les idiomes et les défi­ni­tions atten­dus d'une res­pi­ra­tion immense, avec une grande effi­ca­ci­té, et une grande éco­no­mie.

 

Recours au Poème défend l'idée que la poé­sie est à la fois une action poli­tique et une méta­poé­tique révo­lu­tion­naire. Que pen­sez-vous de cette posi­tion ?

Comme je le disais plus tôt, je pri­vi­lé­gie l'approche pro­gres­sive her­mé­neu­tique de la lec­ture et de l'écriture poé­tique. Je ne suis pas convain­cu que la poé­sie doive être poli­tique ou révo­lu­tion­naire, ou qu'elle le soit par nature – quoi qu'il en soit… mais les poé­sies qui ne s'engagent pas avec force d'une façon ou d'une autre sont comme des cartes de voeux, jolies. Je pense sin­cè­re­ment que cette dis­tinc­tion fait qu'un vers de mir­li­ton reste un vers de mir­li­ton, et que la lit­té­ra­ture est lit­té­ra­ture – et nul n'importe si l'oeuvre dévoile ses motifs et inten­tions – ou les cache.

 

 

*

 

 

Kent, you're a poet and the chief direc­tor of the poe­try review Cordite : When and how did you begin wri­ting poe­try ?

It was January in Chicago, and Y2K had just ‘hap­pe­ned’. The world conti­nued. I’d just moved there after retur­ning home from Florence, Italy. I’d just begun my publi­shing career at University of Chicago Press as a deve­lop­men­tal edi­tor, and thought, ‘since I’m here at this uni­ver­si­ty, why not try to pur­sue a degree in a per­so­nal inter­est vs. the finan­cial and accoun­ting degrees I alrea­dy had. I was for­tu­nate enough to be accep­ted to take some of the wri­ting work­shops then, which expo­sed me direct­ly to the work and thin­king of Karen Volkman, Mark Strand and Thom Gunn. I was most for­tu­nate to have one of Gunn’s final work­shops right before his death. I was there for four years.

University of Chicago did not offer crea­tive degrees at the time. Maybe they still don’t ? I figu­red that since I wasn’t all that keen to live in George W. Bush’s America, that I’d pur­sue a degree in English and Writing abroad ; Canada was too close to home, my appli­ca­tions to various pro­grams in Ireland and Scotland were either decli­ned or accep­ted with no finan­cial assis­tance. My ori­gi­nal plan A was to enroll in Bill Manhire’s pro­gram in the International Institute of Modern Letters at Victoria University in Wellington, New Zealand, but was not accep­ted there either. In the end, I was pre­sen­ted with the options to pur­sue a degree at University of Sydney or University of Melbourne. I chose Melbourne. It was Australian poet Gig Ryan who accep­ted my first ever poem for publi­ca­tion in Melbourne’s news­pa­per, The Age. Gig gave me very sage advice ear­ly on, osten­si­bly that one must be able to stick around and ‘hang in there’ for about 20 years before you’re taken serious­ly. I’m six­teen years into this caper cal­led poe­try, and she’s pro­ven to be cor­rect.

 

You recent­ly ini­tia­ted a publi­shing acti­vi­ty too – can you talk us about it ?

Cordite Books began quite recent­ly, November 2014 to be exact. But Cordite Publishing Inc., the non-pro­fit that publishes Cordite Poetry Review, was foun­ded in 1997. The first five issues of Cordite Poetry Review were news­print broad­sheets, then it went online-only just a few months after Jacket began. Interestingly, it was these two poe­try publi­ca­tions that pio­nee­red the space for Australian lite­ra­ture (of any kind) online, before many other publi­ca­tions that have come and gone, and even before a num­ber of Australian news­pa­pers, too.

Cordite Books star­ted with Alan Loney, Ross Gibson, John Hawke and Natalie Harkin. I spent way more than I could have on cover desi­gn and high-qua­li­ty paper stock – Zoë Sadokierski’s series desi­gn is abso­lu­te­ly worth it – yet this expense was off­set by prin­ting four books at once. It’s worth it to make non-POD books with paper that won’t fox by your next bir­th­day. And I was unbe­lie­va­bly for­tu­nate to start with those four authors.

Not long ago, Australian lite­ra­ry cri­tic Andrew Riemer slept-wal­ked through the wri­ting of his take on Best Australian Poems 2013 (Black Inc., 2013). In his review of this recent volume, Riemer sta­ted : ‘Apart from poems by seve­ral older, well-esta­bli­shed poets – Les Murray, David Malouf, Vivian Smith, Geoffrey Lehmann and Thomas Shapcott, among others – most of these poems lack dis­tinc­tive voices, a poe­tic sen­si­bi­li­ty, in other words’. His words see­med to claim, then, that Australian poe­tics is /​ should still be defi­ned by the sto­ried careers of a few older, most­ly white men (and a few women) … or, at least, his review sup­ports the exis­tence of such a lens that’s been ossi­fied into place from a few van­tages around Australian let­ters.

Irrefutably, the wri­ters Riemer men­tio­ned have made and conti­nue to make an enor­mous and signi­fi­cant contri­bu­tion to Australian poe­tics. But there are a few well-accom­pli­shed whole gene­ra­tions of poets sha­ring this grand parade – inclu­ding new poets right now, a most exci­ting bunch, many with gene­ral­ly per­pen­di­cu­lar approaches to poe­try than the afo­re­men­tio­ned lega­cy poets. Riemer’s assess­ment of Lionel Fogarty found his contri­bu­tion to be osten­si­bly ‘mea­nin­gless’, ins­tead of repre­sen­ta­tive of the deft post-colo­nial nar­ra­tive ori­ga­mi that is Fogarty’s mas­te­ry. Entitled to opi­nion ? No, I don’t believe in that. I pres­cribe more to the entit­led-to-what-you-can-effec­ti­ve­ly-argue-for school.

Riemer did not effec­ti­ve­ly argue these exem­plar lines to be ‘mea­nin­gless’ (in fact, he made no attempt at all). What struck me most about his review-as-pro­vo­ca­tion was a res­ponse to the review itself ; arri­ving as it did via Melbourne poet Bonny Cassidy, Cordite’s cur­rent Feature Reviews Editor :

Seriously, when are we going to accept that poe­try, like pain­ting and music, may represent ‘pat­terns of utte­rance’ rather than figu­ra­tive lines ? Riemer seems to sug­gest that poems that ‘do not yield sense in conven­tio­nal dis­cur­sive or gram­ma­ti­cal terms’ are so radi­cal that they escape ‘lite­ra­ry or poe­tic tra­di­tion’.

Patterns of utte­rance’ – pri­mal and archaic – yet Riemer chalks this up as fai­lure. US poet and estee­med tea­cher, Theodore Roethke, put it a more flo­rid way, ‘You’ve got to have rhythm. If you want to dance naked in an open barn door with a chalk in your navel, I don’t care ! You’ve got to have rhythm.’ Patterns of utte­rance = rhythm.

I could say that Cordite Books is inter­es­ted in put­ting out exqui­site-loo­king objects writ­ten by poets here­to­fore igno­red or from those who’ve gone silent for years or new voices worth a read. And that’s all true. But many presses do that. The unu­sual publi­shing model of Cordite Poetry Review – relying on a new guest edi­tor eve­ry four months to deli­ver the back­bone of our rai­son d’être (!) – means that while what and who we publish is ama­zin­gly diverse, there are many cases where a poem is publi­shed that I wouldn’t have selec­ted. Too, this means a lot of excellent work is not taken for publi­ca­tion. So doing books is, quite sel­fi­sh­ly, a way for me to get work I feel espe­cial­ly impor­tant out into the world.

Returning to Cassidy’s ques­tion, ‘… when are we going to accept that poe­try, like pain­ting and music, may represent ‘pat­terns of utte­rance’ rather than figu­ra­tive lines?’, I got to thin­king about the nature of words-as-objects and how words’ mul­tiple defi­ni­tions, idiom and pro­nun­cia­tions dis­til as a unique ‘ato­mic mass’ of sorts, bund­led with a lita­ny of alche­mic delights. Can a sto­ry also be told from the lexi­cal reac­tions made sim­ply by pla­cing see­min­gly dis­pa­rate words near each other ? Might they rever­be­rate and hum when they become too near ? On one plane, per­cep­ti­bly non­sense ; on a sub-plane, poten­tial che­mi­cal fusion ; and split apart from either plane, fis­sion ? Arguably, yes. Is this kind of nar­ra­tive as wor­thy or rigid a dis­course as those reliant on lyric ? I think so, but the onus clear­ly shifts signi­fi­cant­ly away from (but not enti­re­ly) the infra­struc­ture of a given lan­guage and set­tles squa­re­ly on the wri­ter, the spoon ben­der, to har­ness and cor­ral the deve­lo­ping poem’s force as she sees fit. These are not new ques­tions.

 

What are your main influences ? Who are the poets who ins­pi­red you, the ones you feel close to ?

From North America ; August Kleinzahler, Frank O'Hara, Ed Dorn, Denise Levertov and Richard Brautigan would qua­li­fy. From Australia ; John Forbes, Randolph Stow and Gig Ryan. Also, Ambrose Bierce, James Thurber, Berke Breathed and Rube Goldberg. Photographers Olive Cotton, Max Dupain and Gary Winogrand ; I am the son of a pro shut­ter­bug bent on moun­tain lions and hum­ming­birds – natu­ral­ly, I pre­fer smo­kes­tacks and neck­lines. Bombast from bands like Galaxie 500 and Gaslight Radio. Too, the rhi­nes­tone pipes of Kitty Wells and Jimmie Rogers, whose ata­vis­tic croons reach deep into my lim­bic sys­tem. Maceo Parker, Django Reinhardt, Auden.

 

You were not born in Australia – how does this (if it does) influence your poe­try ?

I am from the States, but am now a per­ma­nent resident /​ citi­zen of both coun­tries. Now, natio­nal poe­tics and, fur­ther, natio­nal lite­ra­tures are pret­ty much open to any­bo­dy on the pla­net who cares to explore them. But as a crea­tor with this dua­li­ty, the effect is that I can … and often­times do … dip into dis­tinct­ly Australian or American idiom, phra­sing and even some syn­tac­ti­cal concerns. It’s like a diet ver­sion of being other­wise bilin­gual (which I am sad­ly not). In craf­ting a poe­tic line, some words (as most com­mon­ly used in a given natio­nal context) and unique slang fit a fomen­ting rhythm and intent bet­ter than others, even if they are deri­ved from elsew­here. This is to say that my poems are, at this point, writ­ten from a default Australian lan­guage, and it’s the excep­tion – almost always inten­tio­nal­ly as a dis­tur­bance – where I will insert wor­ding dis­tinct­ly American.

 

Do you have rituals for /​ while wri­ting ?

I have a 9-5 job that has nothing to do with my or any­bo­dy else's wri­ting – I com­mute four hours per day for it. I'm a father, spouse and mort­gage hol­der. I'm direc­tor of Cordite Publishing, edi­tor of its jour­nal and publi­sher of its books. If I have ideal cir­cum­stances, I've not had the time to remem­ber them. Collections by Anne Kennedy, Lisa Gorton and John Wilkinson have cor­ne­red me back into wri­ting, thank­ful­ly.

I have a host /​ para­site rela­tion­ship to my poems, fus­sing over ins­pi­ra­tion until, often­times, it decom­poses into ruins : host poems. From that non-pro­cess, new poems, unique, sprout from such loam, sub­su­ming what ‘nutrients’ exist and become my bet­ter poems. They pro­pa­gate in-tact, and within ten drafts I'm hap­py.

Cordite Poetry Review receives about 4000 poems sub­mit­ted to us per year. We do about 50 reviews annual­ly. And, eve­ry­thing else. Reading and asses­sing other wri­ters’ work is an extre­me­ly effec­tive way to dis­co­ver pro­blems in your own.

 

If you had to give a defi­ni­tion of poe­try, in few words, what would it be ?

Poetry is wri­ting in 3D, prose is 2D ; both present equal dif­fi­cul­ty. As Rothko with colour, unlike Wyeth with barns or win­dow­panes, poe­try needn't be fet­te­red to nar­ra­tive archi­tec­ture (though ample great poe­try is). Poetry can dial in to eons of lexi­con and syn­tax, warp idiom and access defi­ni­tions with enor­mous breadth, great effi­ca­cy and in minute eco­no­my.

 

Recours au Poème defends the idea that poe­try is at the same time a poli­ti­cal action and a revo­lu­tio­na­ry meta­poe­tics – what do you think of this posi­tion ?

As I allu­ded to ear­lier, I laud pro­gres­sive her­me­neu­ti­cal approaches to rea­ding and wri­ting poe­try. I’m not convin­ced that poe­try must be poli­ti­cal or revo­lu­tio­na­ry, or is thus inhe­rent­ly … no mat­ter what … but poe­tries that do not engage with either or both forces are akin to gree­ting cards, nice­ties. I do feel that what keeps dog­ge­rel as dog­ge­rel and lite­ra­ture as lite­ra­ture is this dis­tinc­tion, no mat­ter how appa­rent or eso­te­ric a work is about its motives and inten­tions.

 

— —  —  —  —  —  —  —  —  —  —  —  —  —  — -

* voir ici l'entretien avec Martin Harrison sur la poésie australienne :

http://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​r​e​n​c​o​n​t​r​e​/​m​a​r​t​i​n​-​h​a​r​r​i​s​o​n​/​a​d​a​m​-​a​i​t​ken

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
X