> Denis EMORINE : Bouria, Des mots dans la tourmente

Denis EMORINE : Bouria, Des mots dans la tourmente

Par | 2018-02-20T11:00:30+00:00 25 juin 2016|Catégories : Critiques|

 

 

J'étais presque mort quand je vins au jour. Le mugis­se­ment des vagues, sou­le­vées par une bour­rasque annon­çant l'équinoxe d'automne, empê­chait d'entendre mes cris : on m'a sou­vent conté ces détails ; leur tris­tesse ne s'est jamais effa­cée de ma mémoire. Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pen­sée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tem­pête dont le bruit ber­ça mon pre­mier som­meil, le frère infor­tu­né qui me don­na un nom que j'ai presque tou­jours traî­né dans le mal­heur. (Chateaubriand, Mémoires d'Outre tombe)

 

Ecoute plu­tôt ce lamen­to du vent
Qui pro­nonce leurs noms défaits,

Les par­ti­tions s'envolent à tire-d'aile
Tu cries dans la tour­mente
Ces mots qu'il ne com­pren­dront plus

(Denis Emorine, p.32)

 

Je ne crois pas hasar­deux le paral­lèle éta­bli par ma mémoire de lec­trice entre ces deux pas­sages, mis en exergue de ma lec­ture, et né sans doute du titre énig­ma­tique. "Bouria", le mot qui dit tem­pête en russe, sonne comme les bour­rasques du pre­mier des roman­tiques. Non qu'il y ait simi­li­tude de style ou de pro­jet, mais parce que dans les deux cas, il s'agit d'une sen­si­bi­li­té tour­née vers un pas­sé dou­ble­ment révo­lu – en rai­son de l'écoulement du temps, comme des irré­mé­diables bou­le­ver­se­ments his­to­riques. A un moment char­nière de l'histoire, du XIXème au XXème siècle, de la façade atlan­tique de l'Europe au vaste ter­ri­toire de l'Union Soviétique, c'est une même conscience dou­lou­reuse de la perte, de l'oubli, de la dis­pa­ri­tion, qui s'exprime. Cette perte est magni­fi­que­ment sym­bo­li­sée au long du recueil de Denis Emorine par la récur­rence d'un pay­sage de steppe blanche – lin­ceul de dou­leur inco­lore où se des­sine la sil­houette pâle des bou­leaux :

 

Je ne vois plus les visages
Je n'entends plus les voix

Ils sont per­dus dans la neige
Et les forêts de bou­leaux.
Je n'avance plus contre le vent de l'Histoire
pour les ser­rer contre moi. (p. 28 )

 

Ce dis­po­si­tif de vide qu'instaure le pay­sage par­court tout le recueil – "Le vide te fera signe de le rejoindre /​ Sois-en sûr /​/​ Tu lui feras confiance" (p.59) et par­ti­cu­liè­re­ment, mis en abyme, dans le poème-récit fan­tas­tique du condam­né et de la sen­ti­nelle, où celui qui va mou­rir lit son nom sur toute les pages d'un livre, avant que le volume ne se retrouve vierge comme la neige :

 

"Le len­de­main
Quelques pro­me­neurs ont décou­vert ton corps.

Un livre dont les pages étaient toutes blanches
Gisait non loin de là."

 

Vide par et contre lequel écrit le poète qui, décla­rait, dans une inter­view : J’ai vou­lu rendre hom­mage aux artistes sovié­tiques et aux ano­nymes répri­més, dépor­tés voire mas­sa­crés par Staline. On y retrouve des poètes comme Anna Akhmatova, Marina Tsvetaïeva, Boris Pasternak et Alexandre Karvovski, des cinéastes tels Andreï Tarkovski sans oublier tous ces incon­nus per­sé­cu­tés et dépor­tés  par le régime sta­li­nien, ceux que j’appelle les sup­pli­ciés ou les pri­son­niers.1

Certains de mes poèmes sont dédiés à des artistes : Theo Angelopoulos, Paul Celan, Tatiana Samoïlova…par-delà la mort comme dans Bouria. (ibid)

Mes thèmes de pré­di­lec­tion sont la recherche de l’identité, le thème du double et la fuite du temps. Je suis éga­le­ment fas­ci­né par l’Europe de l’Est. (ibid)

 

Ainsi Bouria est-il "le requiem" d'un poète sur et pour des poètes morts – livre-mémoire à plus d'un titre, ain­si que l'indique la dédi­cace à Carmen Emorine – livre ins­pi­ré par le sou­ve­nir d'une femme aimée, ombre dédi­ca­taire par­mi les ombres, comme une Euridyce ren­due absente à un monde gla­cé ("Tu t'es éga­rée à jamais /​ Sur des che­mins déteints de san­glots" lit-on dans le poème limi­naire) à laquelle le poète, habi­tant d'outre-tombe, enjoint : "Ne viens pas me rejoindre sur les rives de la mort" : dans cet espace de la parole, l'auteur tutoie ses morts – y frôle leurs fan­tômes – les incarne par le jeu des pro­noms – pas­sant indis­tinc­te­ment du je au tu – flot­tant de l'une à l'autre de ces voix tues qu'il évoque et ramène à la sur­face de la page, de ce geste d'écriture, évo­qué à pro­pos d'Anna Akhmatova :

 

Par-delà le temps
Je me retourne vers toi

Pour te prendre la main

 

Il n'y a plus d'espoir parce que
L'avenir n'existe pas

Tu le savais
Je le sais

 

Ecrit pour toutes les vic­times des tour­mentes qui frap­pèrent l'est de l'Europe – pri­son­niers, dépor­tés, morts et exi­lés – ce recueil nous fait tou­cher, par de très brèves nota­tions sen­so­rielles, les désastres de la guerre, et la souf­france humaine écra­sée par "Ce temps qui cru­ci­fie les hommes"

 

"Je n'ouvre plus les yeux
L'odeur des ruines noir­cies par le feu

Me main­tient en vie
Et me per­met d'avancer."

 

Ces ravages touchent éga­le­ment aux mots d'une langue qu'on aban­donne par­fois aus­si, : "Je suis l'orphelin des mots" déclare le poète :

 

(p 31) "Tes mains se crispent sur les mots dévas­tés"

(…)

Tu agrippes les bar­reaux rouillés d'une porte
Qui n'existe plus
L'horizon vacille len­te­ment "

 

A quoi bon écrire, alors ? inter­roge Denis Emorine.

Pour fuir la réa­li­té ? Non, car le temps a chan­gé la donne : "Comment avais-je pu croire à la magie /​ d'un lieu dis­pa­ru"(p.42)

 

Pas davan­tage pour lais­ser une trace à la pos­té­ri­té :

 

"D'autres écri­ront des mots pour effa­cer les tiens" (p59)

"Tu as beau tra­cer sur la vitre
Quelques mots avec le doigt
La pous­sière s'accumule
Sur ce que tu écris" (p 54)

 

Serait-il vain alors d'écrire, puisque, pré­sen­té comme une épi­taphe, un autre poème assène que :

 

NON

JAMAIS
LA POESIE

N'EMPECHERA
DE
MOURIR

(p48)

 

C'est ici sans doute que l'on com­prend l'opinion expri­mée dans l'introduction par Thór Stefansonn, dans ce qu'il nomme son "témoi­gnage de lec­ture du pré­sent livre", ouvert au dia­logue et aux avis diver­gents : "Denis Emorine me semble avoir fait une oeuvre mora­liste cohé­rente et lourde de sens. Le poète entre­voit auprès de la per­sonne aimée une vie heu­reuse et har­mo­nieuse, mais il ne peut pas s'en conten­ter tan­dis que le monde conti­nue à évo­luer dans le noir, voué à la mort."

 

Ecrire, pour le poète, c'est résis­ter, don­ner voix aux cla­meurs tues des peuples enchaî­nés. C'est lan­cer dans l'espace de la page les mots, comme dans le ciel mille "oiseaux ivres de liber­té". Ecrire, mal­gré tout, nous dit Denis Emorine, dans un grand acte de folie et de foi déses­pé­rée, en ce jour où – comme les arbres magiques de la forêt de Macbeth dres­sés contre les tyrans – contre les bour­reaux enfin "les bou­leaux enva­hi­ront les pages /​ Du livre à écrire /​ Qui fleu­rit dans ta tête."

 

 

1Extrait d'une inter­view de l'auteur : https://​libre​bo​ni​men​teur​.word​press​.com/​2​0​1​5​/​0​6​/​2​4​/​j​l​-​a​-​l​e​c​o​u​t​e​-​d​e​-​d​e​n​i​s​-​e​m​o​r​i​ne/

 

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017

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