> Le Journal des Poètes, Phoenix et Le Festival Permanent des Mots

Le Journal des Poètes, Phoenix et Le Festival Permanent des Mots

Par | 2018-05-23T05:20:32+00:00 8 novembre 2016|Catégories : Revue des revues|

 

Le Journal des Poètes, 2 -2016, 85ème année

 

Périodique diri­gé par Yves Namur et Philippe Mathy, désor­mais édi­té par Le Taillis Pré, Le Journal des Poètes paraît tri­mes­triel­le­ment en Belgique, et peut faci­le­ment être com­man­dé en France auprès de l'éditeur.

Ce numé­ro, appa­rem­ment mince (96 pages) est en fait un car­re­four de ren­contres entre poètes, cri­tiques, et lec­teur invi­té à suivre les pistes qui lui sont pro­po­sées.

L'édito de Philippe Mathy invoque Léon-Paul Fargue en exergue, évoque Maurice Ravel sur le front en 1916, et Guillaume Apollinaire pour nous pré­pa­rer à accueillir la sélec­tion poé­tique qu'il nous pro­pose comme "un moment musi­cal où l'espérance, si néces­saire, peut bâtir son nid" – pro­jet on ne peut plus louable en cette ren­trée mar­quée des vio­lences et des failles de la socié­té.

Précédé d'un "Coup de coeur" pour les der­nières paru­tions de Pierre Dhainaut et Richard Rognet, le numé­ro s'ouvre sur un dos­sier consa­cré à André Schmitz, décé­dé en jan­vier 2016. Le lec­teur y trou­ve­ra divers hom­mages poé­tiques, un témoi­gnage de Marc Dugardin retra­çant sa cor­res­pon­dance avec le poète, dont il donne des extraits, ain­si qu'une série d'inédits – "notules noc­turnes" et post­humes ter­mi­nant par cette émou­vante nota­tion :

 

"Les plu­vio­si­tés de novembre obs­cur­cissent la gra­phie, et par là, le sens recher­ché des textes.
Que ferons-nous en décembre ?

Si nos yeux ne s'ouvrent pas à de nou­velles lumières natu­relles et spi­ri­tuelles."

 

A la suite de "Trois poètes d'Italie", pré­sen­tés et tra­duits par André Ughetto, la sec­tion "Paroles en archi­pel" qui pré­sente l’état actuel de la poé­sie dans le monde, ouvre ses pages à 7 poètes. Entre les très géo­poé­tiques nota­tions d'Yves Broussard et Karim De Broucker, le "ter­ri­toir poème" d'Hervé Martin, un très bel art poé­tique de Pierre Dhainaut – "Ne pas défi­nir un poème, lui res­sem­bler" – le lyrisme nos­tal­gique de Richard Rognet

 

"Comment faire pour voir,
dans l'épaisseur du temps,

la place de ceux qui s'en allèrent,
dont je n'ai pas sur recon­naître
les ten­dresses cachées,
les timides regards
qu'ils posaient sur les choses?"

 

et la sen­sua­li­té d'Eliane Vernay, cueillant avec ses mots les bruis­se­ments d'un papillon ou d'une hiron­delle, ou l'enivrante odeur du figuier.

 

Après les invi­ta­tions à la lec­ture de la par­tie "A livre ouvert", et avant de se clore sur son "Poésie-pano­ra­ma", Le Journal des Poètes nous offre, en point d'orgue, une nou­velle voix à décou­vrir : celle de Blandine Poinsignon à tra­vers des extraits d'un recueil inédit : "Tissé dans la Chair", qui évoque avec beau­coup de sen­si­bi­li­té la gra­vi­di­té, ce moment double et soli­taire où "prennent chair" les mots "notre fils dit pour la pre­mière fois" et les pre­miers jours assor­tis d'un don du nou­veau-né à la poète :

 

quand je déplie tes doigts
je trouve dans ta paume

papier frois­sé
un peu de laine
quelque fil pour mon poème."

 

 

*

 

 

 

Phoenix, cahiers lit­té­raires inter­na­tio­naux, numé­ro 21, Printemps 2016

 

"Gagner en alti­tude", avec ce numé­ro consa­cré à Sylvestre Clancier, voi­ci le pro­jet annon­cé dans l'édito d'André Ughetto, après l'annonce, dans le numé­ro 20, du début d'un nou­veau cycle. Et le pro­jet du poète ici pré­sen­té répond bien à celui de la revue, qui démontre à nou­veau com­bien "la poé­sie met en jeu notre rap­port au monde, en ce sens elle est poïe­sis, méta­phy­sique à sa façon". On le constate d'abord à tra­vers le riche dos­sier consa­cré à cet auteur, pré­sen­té et coor­don­né par Jeanine Baude, qui parle très bien du poète-phi­lo­sophe et édi­teur –"ce guet­teur, ce poète éveillé, debout, ani­mé d'une juste révolte", avec lequel elle s'entretient et dont elle pré­sente une série de poèmes où le temps et les êtres de l'enfance se retrouvent dans l'écriture : "Quand leurs corps se sont effa­cés /​ dans le jar­din de la mémoire /​ son poème leur redonne la voix /​ et le goût de la langue." ain­si qu'un hom­mage à Gaston Miron, poète qué­bé­cois enga­gé.

 

Le point de vue "en alti­tude" se confirme avec les voix poé­tiques du "Partage des Voix" où se répondent en échos écla­tés celles de 11 poètes, par­mi les­quels je retiens le réa­lisme de la pein­ture urbaine de Marc Durain – où le "93", la zone, le pay­sage indus­triel, inter­viennent en contre­point d'un lyrisme rete­nu et tein­té d'un humour non dénué d'interrogations méta­phy­siques, comme le démontre "Creux", poème épo­nyme du recueil d'où sont tirés les extraits :

 

"Je suis tis­su de dis­cours croi­sés. Ils me tirent d'un côté et d'autre. Comme je ne peux vivre en flaque, je choi­sis enfin une façon d'être. Mais rien, rien ne se mêle­ra par­fai­te­ment à ce creux d'où je parle (…)

Ainsi de bric et de broc, pour des rai­sons maté­rielles, je conti­nue à che­mi­ner dans le monde exté­rieur."

 

"La Chambre des Neiges" de Yoni Afrigan, apporte son étran­ge­té à un tis­sage de voix où me semble domi­ner la mélan­co­lie, et dont je retiens la Prague tout inté­rieure de Rony de Maeseneer, évo­quant avec humour Paul Valéry et Kafka dans un "non-lieu" du "rêve pur pour rêveur invé­té­ré /​ De la poé­sie noble pour le poète" cher­ché en vain :

 

"avouez que j'ai le droit de vous cher­cher
dans le creux des silos
de mes sou­ve­nirs
parce que je n'en sais pas beau­coup plus sur vous
qui vous déro­bez à chaque marée
à la vue des maîtres-nageurs
(c'est leur bou­lot c'est mon bou­lot)
de sau­ver les poètes nudistes"

 

Cette par­tie nous fait navi­guer de Dakar, avec Mario Urbanet, au pay­sage intime du "val­lon de La Gourgue" de Cédric Le Penven, en pas­sant, avec Marie-Christine Masset, "De l'autre côté du monde" dans une man­grove de l'Australie où se déve­loppent les mythes abo­ri­gènes, avec des cou­leurs qui m'évoquent le Rimbaud pro­phé­tique du Bateau Ivre :

 

Ocre pour ocre
Fleuve pour fleuve

je ferai glis­ser sur toi le sable
et ses des­sins monde.
Tu enten­dras ce pas­sage
de la nuit vers le jour
quand le visage des ancêtres
plonge dans l'eau avec fra­cas
et vole comme un pois­son bario­lé
dans le ciel des rêves (…)"

 

Le voyage du Phoenix nous fait aus­si péné­trer, avec un frag­ment génia­le­ment achro­nique de "Sorti d'un abri sous roche" de Françoise Hàn, dans un/​nôtre (?) cer­veau de

 

"chas­seur-cueilleur du paléo­li­thique (qui) arrive devant un miroir. Ce n'est pas un étang dans la forêt, c'est un trot­toir en centre-ville, il se voit là mul­ti­plié." (…)

En che­min depuis trente ou qua­rante mille ans, fait-il déjà face au cou­chant de l'espèce humaine ? Les feuilles tour­billonnent."

 

La par­tie "Voix d'Ailleurs"nous per­met de décou­vrir celle de Mario Benedetti, poète né au Frioul (comme Pasolini) et désor­mais ins­tal­lé à Milan. Les poèmes pré­sen­tés et tra­duits par Joëlle Gardes -"Colori" – sont le pre­mier cha­pitre d'un recueil inti­tu­lé Pitture nere su car­ta (titre évo­ca­tion de Goya, cité en exergue). Le lec­teur y est confron­té avec le regard d'un enfant au sui­cide d'un grand frère, dans une chambre d'hôpital.

Dans "Mémoire", Alain Paire évoque le, tra­duc­teur du russe et de l'espagnol Louis Martinez et sa rela­tion avec Philippe Jaccottet, qui vou­lut apprendre le russe auprès de lui pour tra­duire Ossip Mandestam.

La chro­nique de Jean Blot, dans "L'Archipel" relit pour nous l'oeuvre de Giambattista Vico en nous pré­sen­tant "Vie et Mort des Nations" du phi­lo­sophe Alain Pons, qui a consa­cré sa vie à étu­dier, tra­duire et explique l'oeuvre du Maître Penseur du Siècle des Lumières, insuf­fi­sam­ment connu en France.

"Sporades" regroupe une série d'études sur la Grèce contem­po­raine avec un pano­ra­ma de la poé­sie des "Grecs du XXIème siècle" par Michel Volkovitch, sui­vi d'un essai de Jean Blot sur l'ouvrage de Yannis Kourtsakis sur la per­ma­nence de "l'être grec", de celui de Guillaume Decourt, évo­quant "L'empreinte chez Séféris" et la pré­sen­ta­tion de Perrine LeQuerrec en "furet" par Myrto Gondicas, à pro­pos de "Têtes Blondes".

"Arts", sous la plume de Jacques Lucchesi et Henry Raynal nous emmène au Mucem pour y décou­vrir l'exposition "Jean Genet ou l'échappée belle" et nous fait décou­vrir la pein­ture de Gilles Sacksick.

 

Comme tou­jours, la revue se clôt sur une série de notes de lec­tures, invi­ta­tion à pour­suivre seul l'exploration de l'archipel lit­té­raire auquel ce numé­ro s'ajoute, telle une île flot­tante, entre époques et lieux, voix mul­tiples construi­sant la demeure au sens où l'écrit Sylvestre Clancier le bien-nom­mé, et que nous fait décou­vrir l'essai de Christine Bini – "Une savante construc­tion" – nous mon­trant à quel point "l'empilement des mémoires (…) fait le monde des hommes" – enga­ge­ment tenu par cet excellent numé­ro de Phoenix.

 

 

*

 

 

FPM, Festival Permanent des Mots, revue de la parole contem­po­raine, n. 11, juillet 2016

 

La revue pré­sente les textes et illus­tra­tions de 21 auteurs, "chas­sés ou cueillis par Jean-Claude Goiri", et répar­tis en quatre sec­tions, dans une mise en page belle et aérée (le recueil compte plu­sieurs pages blanches "en pure perte", don­nant à chaque poème, pho­to ou des­sin la marge néces­saire à la rêve­rie du lec­teur ). La pre­mière par­tie "Ouverture" contient un poème de Jacques Ancet, pro­vi­den­tiel­le­ment inti­tu­lé "Bords". Le poète y inter­roge la vacui­té, le pas­sage du temps, avec une grande éco­no­mie de moyens, qui touche par sa sim­pli­ci­té :

 

"Il se dit qu'il est trop tard.
Malgré tout, il conti­nue.

Les ombres tremblent tou­jours
et les voix n'ont pas ces­sé ;
Il pour­rait bien les com­prendre,
mais com­prendre, pour quoi faire ?
Le jour est une étin­celle."

 

A ce poème s'oppose "Permanence, tenue par Jean-Claude Goiri", et "Puits" d'Edith Masson.

Suivent "Libre courts" (conte­nant une prose géo­poé­tique d'Amélie Guyot, sur le "Printemps Austral") puis les par­ties "Braquages", et "De Long en large". De ma lec­ture, reste le sou­ve­nir d'une "Désespérance" – titre du poème de Joëlle Thienard : au fil de poèmes inter­ro­geant le corps pour­ris­sant, la des­truc­tion 'l'odeur fétide de la décom­po­si­tion d'un monde" en conclu­sion d'une "Histoire de rien" de Christophe Sanchez – mais trai­tés avec les armes de l'humour et de la révolte. Je retiens par­ti­cu­liè­re­ment un très beau poème de Gaëtan Lecocq où explosent de cos­miques images pour expri­mer la soli­tude :

 

"J'ai la nuit en mémoire aux pores de ma peau
Comme un temps sus­pen­du entre tor­peur et soif"

 

ou plus loin,

 

"Je trace mon sillon dans les replis de l'ombre
Où se cachent la terre et l'arbre des mys­tères"

 

Deux réflexions à pro­pos de deux films cinéaste thaï­lan­dais Apitchatpong Weerasethakul, par Jacques-Jean Sicard, appro­fon­dissent cet ensemble trai­tant du réel tel que l'artiste le donne à voir.: en épi­graphe du numé­ro, on pou­vait d'ailleurs lire cette phrase : "Nous topo­gra­phions nos ter­ri­toires afin d'en abo­lir les fron­tières parce que ren­con­trer l'autre, c'est se sou­le­ver tout à fait"

 

Une revue à décou­vrir si ce n'est déjà fait – un numé­ro à se pro­cu­rer.

 

 

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
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