> Sophie Brassart : Combe

Sophie Brassart : Combe

Par |2018-10-04T20:48:43+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Critiques|

Combe – ce titre comme une caresse – la cour­bure d’une aile de colombe. Combe – mot plein d’incertaines pro­messes – relief inver­sé, cou­pure comme une tombe dans les plis des col­lines – dou­ceur d’abri en forme de ber­ceau, « la cavi­té des mains » – entaille d’un ravin que rien ne peut com­bler …

Promesses incer­taines du titre dou­blées de l’énigmatique visage à peine esquis­sé, femme à la che­ve­lure tres­sée d’un fin trait d’ocre comme, à demi-effa­cée, la sino­pia cachée sous la fresque des cou­leurs. Car on sait l’auteure peintre, aus­si – on connaît les ors jaillis­sant de ses encres, l’éclat des bleus, l’éblouissement char­nel de ses rouges. Tout au contraire, ici, dès le seuil, dès la cou­ver­ture au for­mat allon­gé des édi­tions Tarmac, se pré­sage un écrit de l’intime, aux tons assour­dis, comme une confi­dence sombre, dans le creux de la nuit :  un livre d’ombre, sur des ombres…

Tient-on le sens du recueil – du trip­tyque poé­tique – lorsque l’on met bout à bout l’incipit et la der­nière strophe ? Sans doute, puisque se des­sine une sorte de par­cours, à rebours :

« Retourne-toi la voi­là
la dou­leur pre­mière
langue brune affleu­rant
sur un front applau­di

(…)

 

 A l’horizon se lève

le point lumi­neux de l’oubli »

Sophie Brassart, Combe,
Tarmac édi­tions, 48 p.12 euros.

Ainsi est-ce à une quête de l’oubli que nous convie cette injonc­tion – revers d’une ana­mnèse, recherche de la combe immé­mo­riale que Sophie Brassart creuse sous « l’or gris des talus », ce sable qui « ense­mence les peines » écrit-elle. C’est ce che­mi­ne­ment qu’on par­court avec la poète, qui écrit peut-être parce que « Même si on est seuls /​ avec l’effroi /​ peut-être qu’il y a un nous », caché « der­rière le soir ».

Chaque poème creuse la soli­tude, le silence, la dou­leur, remon­tés de l’enfance, et en tire des formes, flot­tantes comme dans les rêves, comme les dési­gna­tions au fil du texte – ce « tu » fluc­tuant dont la parole s’est tue dans « le chœur antique du silence » – ce « tu » d’outre-combe, dont les « mues » appa­raissent, des­si­nant dans le désert de la page cet ambi­gu  « la Serpent », cou­leuvre dont le nom évoque encore cette flui­di­té de sable du sou­ve­nir qu’on tente en vain de rete­nir.

Restent les « Ossements du poème » – empreintes du réel dans le « reflet du monde ». Contre quelle mort, quelle nais­sance, la poète « que déchire le mot vivre » écrit-elle « Désirant vivre /​ j’avale des cendres » ? C’est un monde de masques, de gri­ma­çants museaux qui nous accueille dans la deuxième par­tie où sur­gissent aus­si les sou­ve­nirs de sen­sa­tions char­nelles, dans des

 

images de peintre, pré­cises, presque pho­to­gra­phiques, et d’une grande beau­té, évo­quant par exemple « champ de pierres col­za embué /​ oura­gan de feuilles sous bruit de pluie /​/​ rideaux de sol­dats peupliers/​/​ & soli­taires /​/​ conti­nuelle à la frange /​ mouillée d’humus, vert cre­vé jau­ni (…) »

Un « gre­nat » par­mi des quartz et des ammo­nites, pour « celle qui naît des pierres » ; « l’air sitôt rouge » d’un moment de liber­té, ou l’horizon « ni or ni azur ») : rares sont les éclats de cou­leur qui marquent ces poèmes tra­ver­sés par « le long corps blanc des femmes », ou la poète même, deve­nue « Vestale aux blancs silences ouverts à l’impossible » : « des leurres, des spectres (…) au sang de mes lèvres » écrit-elle. Rien d’exsangue pour­tant dans ce texte touf­fu, à l’imagerie cruelle et d’un « gothique » post-punk et roman­tique assu­mé, où le corps, dépe­cé, de l’auteure-monde qui « empreinte » au réel, pro­duit le texte :

« Au monde qui n’existe pas
je tends les veines épaisses & cou­pées
du ceri­sier » (p.29)

« des mor­ceaux de vie dansent
le long de mes bras » (p.35)

 

Ce voyage à rebours n’est-il pas celui qui amène Sophie Brassart à la pein­ture ? Elle qui écrit « tous nos gestes pos­sibles vivent dans mes mains » : ses « mains de silence » pour trai­ter le « silence du réel » en seraient-elles la preuve ? Qu’importe ! On lui sait gré d’écrire, aus­si bien qu’elle peint, la vio­lence des émo­tions, du com­bat avec le réel et la mémoire, monstres qu’il faut maî­tri­ser pour et par la créa­tion.

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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