Combe – ce titre comme une caresse – la cour­bu­re d’une aile de colombe. Combe – mot plein d’incertaines promess­es – relief inver­sé, coupure comme une tombe dans les plis des collines – douceur d’abri en forme de berceau, « la cav­ité des mains » — entaille d’un ravin que rien ne peut combler …

Promess­es incer­taines du titre dou­blées de l’énigmatique vis­age à peine esquis­sé, femme à la chevelure tressée d’un fin trait d’ocre comme, à demi-effacée, la sinopia cachée sous la fresque des couleurs. Car on sait l’auteure pein­tre, aus­si – on con­naît les ors jail­lis­sant de ses encres, l’éclat des bleus, l’éblouissement char­nel de ses rouges. Tout au con­traire, ici, dès le seuil, dès la cou­ver­ture au for­mat allongé des édi­tions Tar­mac, se présage un écrit de l’intime, aux tons assour­dis, comme une con­fi­dence som­bre, dans le creux de la nuit :  un livre d’ombre, sur des ombres…

Tient-on le sens du recueil — du trip­tyque poé­tique — lorsque l’on met bout à bout l’incipit et la dernière stro­phe ? Sans doute, puisque se des­sine une sorte de par­cours, à rebours :

« Retourne-toi la voilà
la douleur première
langue brune affleurant
sur un front applaudi

(…)

 

 A l’horizon se lève

le point lumineux de l’oubli »

Sophie Bras­sart, Combe,
Tar­mac édi­tions, 48 p.12 euros.

Ain­si est-ce à une quête de l’oubli que nous con­vie cette injonc­tion – revers d’une anam­nèse, recherche de la combe immé­mo­ri­ale que Sophie Bras­sart creuse sous « l’or gris des talus », ce sable qui « ense­mence les peines » écrit-elle. C’est ce chem­ine­ment qu’on par­court avec la poète, qui écrit peut-être parce que « Même si on est seuls / avec l’effroi / peut-être qu’il y a un nous », caché « der­rière le soir ».

Chaque poème creuse la soli­tude, le silence, la douleur, remon­tés de l’enfance, et en tire des formes, flot­tantes comme dans les rêves, comme les désig­na­tions au fil du texte – ce « tu » fluc­tu­ant dont la parole s’est tue dans « le chœur antique du silence » — ce « tu » d’outre-combe, dont les « mues » appa­rais­sent, dessi­nant dans le désert de la page cet ambigu  « la Ser­pent », couleu­vre dont le nom évoque encore cette flu­id­ité de sable du sou­venir qu’on tente en vain de retenir.

Restent les « Osse­ments du poème » — empreintes du réel dans le « reflet du monde ». Con­tre quelle mort, quelle nais­sance, la poète « que déchire le mot vivre » écrit-elle « Désir­ant vivre / j’avale des cen­dres » ? C’est un monde de masques, de gri­maçants muse­aux qui nous accueille dans la deux­ième par­tie où sur­gis­sent aus­si les sou­venirs de sen­sa­tions char­nelles, dans des

 

images de pein­tre, pré­cis­es, presque pho­tographiques, et d’une grande beauté, évo­quant par exem­ple « champ de pier­res colza embué / oura­gan de feuilles sous bruit de pluie // rideaux de sol­dats peupliers// & soli­taires // con­tin­uelle à la frange / mouil­lée d’humus, vert crevé jauni (…) »

Un « grenat » par­mi des quartz et des ammonites, pour « celle qui naît des pier­res » ; « l’air sitôt rouge » d’un moment de lib­erté, ou l’horizon « ni or ni azur ») : rares sont les éclats de couleur qui mar­quent ces poèmes tra­ver­sés par « le long corps blanc des femmes », ou la poète même, dev­enue « Vestale aux blancs silences ouverts à l’impossible » : « des leur­res, des spec­tres (…) au sang de mes lèvres » écrit-elle. Rien d’exsangue pour­tant dans ce texte touf­fu, à l’imagerie cru­elle et d’un « goth­ique » post-punk et roman­tique assumé, où le corps, dépecé, de l’auteure-monde qui « empreinte » au réel, pro­duit le texte :

« Au monde qui n’existe pas 
je tends les veines épaiss­es & coupées 
du cerisi­er » (p.29)

« des morceaux de vie dansent 
le long de mes bras » (p.35)

 

Ce voy­age à rebours n’est-il pas celui qui amène Sophie Bras­sart à la pein­ture ? Elle qui écrit « tous nos gestes pos­si­bles vivent dans mes mains » : ses « mains de silence » pour traiter le « silence du réel » en seraient-elles la preuve ? Qu’importe ! On lui sait gré d’écrire, aus­si bien qu’elle peint, la vio­lence des émo­tions, du com­bat avec le réel et la mémoire, mon­stres qu’il faut maîtris­er pour et par la création.

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Marilyne Bertoncini

Mar­i­lyne Bertonci­ni, co-respon­s­able de la revue Recours au Poème, à laque­lle elle col­la­bore depuis 2013, mem­bre du comtié de rédac­tion de la revue <emPhoenix, doc­teur en Lit­téra­ture, spé­cial­iste de Jean Giono, tra­vaille avec des artistes, vit, écrit et traduit de l’anglais et de l’i­tal­ien. Elle est l’autrice de nom­breux arti­cles et cri­tiques ain­si que de tra­duc­tions sur Recours au Poème. Ses textes et pho­tos sont égale­ment pub­liés dans des antholo­gies, divers­es revues français­es et inter­na­tionales, et sur son blog :   http://minotaura.unblog.fr. Prin­ci­pales publications : Tra­duc­tions :  tra­duc­tions de l’anglais (US et Aus­tralie) : Bar­ry Wal­len­stein, Mar­tin Har­ri­son, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Car­ol Jenk­ins ( Riv­er road Poet­ry Series, 2016) autres tra­duc­tions : Secan­je Svile, Mémoire de Soie, Tan­ja Kragu­je­vic, édi­tion trilingue, Beograd 2015 Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015 His­toire de Famille, Ming Di, édi­tions Tran­signum, avec des illus­tra­tions de Wan­da Mihuleac,  juin 2015 Instan­ta­nés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018 Poèmes per­son­nels :  Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015 La Dernière Oeu­vre de Phidias, Encres Vives, avril 2016 Aeonde, La Porte, 2017 AEn­cre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wan­da Mihuleac Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englouti, édi­tions Imprévues, 2017 La Dernière Oeu­vre de Phidias, suivi de L’In­ven­tion de l’ab­sence, Jacques André édi­teur , mars 2017 L’An­neau de Chill­i­da, L’Ate­lier du Grand Tétras, 2018 Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’autrice, pré­face de Car­ole Mes­ro­bian, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novem­bre 2018 Sable, livre bilingue (tra­duc­tion en alle­mand d’ Eva-Maria Berg), avec des gravures de Wan­da Mihuleac, et une post­face de Lau­rent Gri­son, Tran­signum , mars 2019. Memo­ria viva delle pieghe/mémoire vive des replis, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de l’autrice, pré­face de Gian­car­lo Baroni, éd. PVTST?, mars 2019 (fiche biographique com­plète sur le site de la MEL : http://www.m‑e-l.fr/marilyne-bertoncini,ec,1301 )