Denise Desautels : La Dame en noir de la poésie québecoise

Par |2018-01-26T22:21:37+01:00 26 janvier 2018|Catégories : Denise Desautels, Essais & Chroniques|Mots-clés : |

Les mots de Louise Dupré 1Olivia Elias présen­tera la poésie de Louise Dupré dans le numéro 183 de Recours au Poème, cités en clô­ture du dernier recueil de Denise Desau­tels 2Denise Desau­tels, D’où sur­git par­fois un bras d’hori­zon, édi­tions du Noroît, 2017, 180 p. — une très belle lec­ture d’Angèle Paoli sur Ter­res de Femmes, me sem­blent les plus justes pour présen­ter la poète :

Il y a longtemps que tu pens­es noir, que tu vois noir, que tu par­les noir en plein soleil. La nature humaine est incur­able, tu le sais depuis longtemps, tu es nom­breuse en ta soli­tude, ce n’est pas une con­so­la­tion, tout au plus un con­stat. Tu n’as pas fini de compter les chais­es vides autour de toi et tu les observes du coin de l’oeil en jurant que tu ne t’y assoiras pas. C’est debout que tu veux t’habiter, debout par­mi les vivants.

D'où surgit parfois un bras d'horizon, DENISE DESAUTELS, éditions du Noroît

Denise Desau­tels, D’où sur­git par­fois un bras d’hori­zon, édi­tions du Noroît, 2017

Ce qu’on entend, quand on lit Denise Desau­tels, c’est sa voix de velours noir, chu­chotant la douleur au creux de l’âme du lecteur – une douleur si intime qu’elle ne peut que vous touch­er. Ecrivant, ain­si qu’elle le dit dans un entre­tien 3Texte cité sur la fiche de l’au­teure à la Mai­son des écrivains et de la lit­téra­ture “en archéo­logue de l’in­time” dans “l’om­bre touf­fue” de sa mémoire, elle en rar­rache mot à mot les secrets qui “ont besoin de lumière, c’est-à-dire de pen­sée, de lan­gage, de voix, pour ne pas s’en­ven­imer.” 4Texte cité sur la fiche de l’au­teure à la Mai­son des écrivains et de la lit­téra­ture

<pstyle=“text-align: jus­ti­fy;” >Son dernier opus, D’où sur­git par­fois un bras d’hori­zon s’ou­vre sur la repro­duc­tion d’une œuvre de Dana Schutz, représen­tant la tête d’une femme dont on ne peut savoir si elle nage ou sur­nage – elle a une cig­a­rette en bouche, les yeux cernés du rouge des cha­grins, le vis­age à demi-sub­mergé par une eau trans­par­ente. Un bras de nageuse barre un hori­zon d’éc­ume déchi­quetée. Nage-t-elle? Fuit-elle? Se noie-t-elle dans l’eau de sa peine?

Ce sont aus­si les ques­tions qu’on se pose à la lec­ture de ce dernier recueil inclass­able – qua­tre “inven­taires” regroupés,encadrés de deux dates – février/octobre – aux textes présen­tés comme un jour­nal : com­ment surnager/survivre à la douleur – sinon par la lutte acharnée, l’écri­t­ure pour la poète, qui amène son lecteur de “la mémoire, l’ou­bli” à “la vie, le vieil­lisse­ment, l’apoc­a­lypse, l’art”, en pas­sant par “la résis­tance, la colère” et “le désir, la douleur”. C’est tout un itinéraire d’ap­pren­tis­sage de la douleur et de son dépasse­ment, que trace ce recueil. De son dépasse­ment, non de son efface­ment – on ne sort jamais de la nuit, rap­pelle ailleurs la poète — mais de sa patiente, inces­sante “trans­mu­ta­tion”, au sens alchim­ique du terme – puisqu’elle nous amène de la noirceur ini­tiale, du mag­ma des souf­frances et des émo­tions, ensevelis dans la mémoire, à une sub­tile évo­ca­tion sen­sorielle, véri­ta­ble inven­taire pour le coup, des odeurs immatérielles, aboutis­sant à cette image-écho de la nageuse initiale

<pstyle=“text-align: jus­ti­fy;” align=“justify”>(…)/odeur dépaysée des doigts on y revient c’est fatal – à qui appar­ti­en­nent-ils – au bout d’une main – à qui appar­tient-elle? — là oui, on y revient doute dis­pari­tion hurlement d’ou­bli on dirait qui court d’une oeu­vre à l’autre – Sisyphe mal­gré cette Insen­sée (qui) ray­onne mal­gré tout.

C’est ce “mal­gré tout” de l’ef­fort d’un Sisyphe femme que nous retien­drons pour qual­i­fi­er la per­son­nal­ité poé­tique et la leçon que nous donne Denise Desau­tels : lut­ter, mal­gré tout – écrire, mal­gré tout – croire, mal­gré tout, en un “Beau lende­main” : “Car il nous faut des inten­tions de beauté, des errances, de la ‘con­tem­pla­tion lente’ pour que le désir d’un jour de plus soit. Mal­gré déserts et dic­tatures. Avec eux même. Que les yeux de l’in­som­nie se fassent lumière, incendie, blessure.

Denise Desautels, Nuits

Mais Il y a des nuits en nous, il faut s’en occuper.
Nicole Brossard

Nuit I

Une salle blanche et une table
sept-huit têtes penchées masquées
vers une brousse de sang de boue d’organes.
Le Corps même. Ses ombres creuses.
Ce qu’on y fait ce qu’on y fouille – rêvons sous la torture.
Surtout ne pas l’abandonner à ses bourreaux.
Un jour il a été tout petit. Ses paupières four­mil­lent d’obus.
Mais lais­sez-le donc tranquille.
Manœu­vrez-moi à sa place dit la mère
devant La Leçon d’anatomie.

 

 

 

Blessée.
Quelque chose se plaint, sans un mot. 
Christa Wolf

Nuit II

Sur la table de survie le froisse­ment des voiles
peau pous­sière et os – notre fatigue a tout noyauté.
Sub­rep­tice­ment c’est fou l’habileté chirurgicale
de ces mains sans mémoire qui ne faib­lis­sent pas.
Face à sa fin ses nuits cernées l’enfant a grandi.
Une falaise – rêvons rose le corps debout. 
Quand l’effroi l’emporte dans les replis
de la phrase. Nos draps et nos bras soudain mobilisés.
Comme elle se sent ailleurs la mère.
Cinq peu­pli­ers cen­te­naires abat­tus devant sa porte.

 

 

 

tu marcheras comme un ange léger sur le rêve noir
Diane Régim­bald

 Nuit III

Entre le ciel et le fond des eaux
les oies blanch­es retenues par la force du silence.
La peur a suf­fi – caresse venue de loin.
La mère vivante comme il l’aime. Debout.
Le désir enfin de ses doigts touche la chair
tatouée. Loin du gouf­fre de la chair ouverte.
Son désir masse sans retenue les lignes d’encre.
Une nature morte vibre entre le cœur et le poignet.
Racon­te dit la mère debout qui veille
sans sa voix d’ombre. Comme il l’aime.

 

 

 

 

 

Chaque matin bouge la mort
dans la vie incertaine
Marie-Claire Banc­quart

 Nuit IV

Un ancien bruit d’ouragan revient. Il tient
la barre seul avec sa peur – le ciel tout en bas
et la plus haute vague – voile sans amure. La mère.
Pietà au cœur en charpie au-dessus de l’irrecevable.
Elle voit le ven­tre béant de son fils qui tient la barre.
L’océan sous ses yeux. Se voit minus­cule mais
dit ça va dit vivante. Comme il l’aime. 
Reclin­ing Moth­er with Child II de Paula M. Becker.
Un jour il a été tout petit encer­clé de bras.
Mère et fils face à face nus endormis.

 

 

 

Aujourd’hui
je deviens le riz froid du monde
Moon Chung-hee

Nuit V

Il a tou­jours eu peur des décors d’agonie.
Qu’on l’avale. Il fait froid. Jusque dans les coulisses
de la langue de celle qui le berce. Rien alentour
n’est assez vaste pour l’indéfini sans frontière
qui pousse en brouil­lard dans la chambre.
La scène. Un lit de vio­lets som­bres où viennent
se blot­tir des proies intimes. Elle les veille.
Elle aimerait dire beauté – quelle beauté.
Comme si elle avait per­du de vue tous ses repères.
Où est passé le petit corps d’océan se demande la mère.

 

 

 

Mort est une seule syllabe.
Isabelle Bal­a­dine Howald

 Nuit VI

C’est plus fort qu’elle – rêvons que tout brûle.
Le goût du gouf­fre plan­té dans sa nuit.
La nuque haute et jaune bien
au-dessus du bûch­er. Et le ciel tombe de chaque côté.
L’écho encore de la lame et du mal. Et mort
pro­lifère dans ses vocalis­es mélancoliques.
Le fils dirait laisse-moi oubli­er laisse-moi être sans voix.
Endor­mi au milieu des algues filantes
et des grands oiseaux d’ombre.
Loin de la syl­labe volubile.

 

 

 

Présentation de l’auteur

Denise Desautels

Née à Mon­tréal, elle a pub­lié plus de quar­ante recueils de poèmes, réc­its et livres d’artiste, au Québec et à l’étranger, qui lui ont valu de nom­breuses dis­tinc­tions, notam­ment le prix du Gou­verneur général du Cana­da, le prix Athanase-David, la plus haute dis­tinc­tion accordée en lit­téra­ture par le gou­verne­ment du Québec,  et le Prix européen de Lit­téra­ture Fran­coph­o­ne Jean Arp. En 2014, elle rece­vait, pour la deux­ième fois, le Grand prix Québecor du Fes­ti­val inter­na­tion­al de la poésie de Trois-Riv­ières pour Sans toi, je n’aurais pas regardé si haut _Tableaux d’un parc, alors qu’en 2015 le prix Hervé-Foulon du livre oublié lui a été remis pour son réc­it Ce fauve, le Bon­heur.

Plu­sieurs de ses textes sont parus dans des an­thologies, au Québec et à l’étranger, et ont été traduits dans diver­ses lan­gues. Son best-sel­l­­er, Tombeau de Lou, pub­lié aux Édi­tions du Noroît en 2000 est paru en cata­lan, en 2011, à Barcelone (Tom­ba de Lou, trad. Antoni Clapés, Cafè Cen­tral / Eumo Edi­to­r­i­al) et en anglais, en 2013, à Toron­to (Things that Fall, trad. Alisa Belanger, Guer­ni­ca Edi­tions). Liée depuis longtemps au monde des arts visuels, elle a tra­vail­lé avec de nom­breux artistes, et plusieurs de ses livres à tirage lim­ité, réal­isés en col­lab­o­ra­tion, se retrou­vent dans des musées et des col­lec­tions impor­tantes. Elle est mem­bre de l’Académie des let­tres du Québec et de l’Ordre du Canada.

Denise Desautels

Autres lec­tures

Denise Desautels : La Dame en noir de la poésie québecoise

Les mots de Louise Dupré cités en clô­ture du dernier recueil de Denise Desau­tels me sem­blent les plus justes pour présen­ter la poète : « Il y a longtemps que tu pens­es noir, que tu vois noir, que tu par­les noir en plein soleil. …»

Denise Desautels, Petit silence de nuit

 

Les vraies ques­tions ne se posent pas,
ne sont plus posables.

René Lapierre

Où se trou­ve le haut ? le bas ?
On a beau faire atten­tion, en vérité des fois tout est renversé.
Même les bor­ds. Le cœur. Même la joie
à saveur de naufrage.

On ne peut rien con­tre le choc, l’à pas de loup
du choc de la rature.
À l’insu de soi, un X cri­ant sur le visage.

 

***

Pas douée pour rester en un seul morceau
der­rière une fenêtre de nuit. Ça tient pourtant
réus­si, le petit silence de mort 
qui encom­bre à hau­teur d’âme.

Et ce qu’on pre­nait pour un sim­ple effacement
s’est fra­cassé con­tre ce froid d’ennemi. 
Et ce qu’on pre­nait pour un dur nuage a volé en éclats.

 

***

Quand tout est frois­sé, que deviennent
l’ombre des phras­es et leur sur­dité de guerre?
Où suis-je – tem­po­raire­ment même – dans cet espace chauve?
Que faire après? en attendant?

C’est fou, la chose bar­bare, la bête
qui se pro­file ferme, courant, rampant
sa nuque vers quelque part, ses bras plombés. 

 

***

Penchée, désar­mée, en deuil de voix
et regarde alen­tour, et demande si l’improbable
sans cha­grin existe, si encore sous des ellipses de blanc
ce qui sauve – comme espèce d’ardeur – approche.

Mourir de moins en moins.
Peut-être dormir un peu en attendant
que cette géo­gra­phie de clans s’entrouvre.

 

***

Com­ment penser les bouch­es se dénouent
lorsqu’on ne dis­tingue plus ni haut ni bas? Telle­ment ailleurs
où les blocs de mélan­col­ie sont refoulés.
Partout ailleurs, la poitrine rauque, les pleurs, la boue d’ici.

Comme si plus rien ne dépendait de personne
se pro­téger surtout, ne pas men­tir surtout
sa résis­tance alignée sur l’immense pourquoi.
 

Présentation de l’auteur

Denise Desautels

Née à Mon­tréal, elle a pub­lié plus de quar­ante recueils de poèmes, réc­its et livres d’artiste, au Québec et à l’étranger, qui lui ont valu de nom­breuses dis­tinc­tions, notam­ment le prix du Gou­verneur général du Cana­da, le prix Athanase-David, la plus haute dis­tinc­tion accordée en lit­téra­ture par le gou­verne­ment du Québec,  et le Prix européen de Lit­téra­ture Fran­coph­o­ne Jean Arp. En 2014, elle rece­vait, pour la deux­ième fois, le Grand prix Québecor du Fes­ti­val inter­na­tion­al de la poésie de Trois-Riv­ières pour Sans toi, je n’aurais pas regardé si haut _Tableaux d’un parc, alors qu’en 2015 le prix Hervé-Foulon du livre oublié lui a été remis pour son réc­it Ce fauve, le Bon­heur.

Plu­sieurs de ses textes sont parus dans des an­thologies, au Québec et à l’étranger, et ont été traduits dans diver­ses lan­gues. Son best-sel­l­­er, Tombeau de Lou, pub­lié aux Édi­tions du Noroît en 2000 est paru en cata­lan, en 2011, à Barcelone (Tom­ba de Lou, trad. Antoni Clapés, Cafè Cen­tral / Eumo Edi­to­r­i­al) et en anglais, en 2013, à Toron­to (Things that Fall, trad. Alisa Belanger, Guer­ni­ca Edi­tions). Liée depuis longtemps au monde des arts visuels, elle a tra­vail­lé avec de nom­breux artistes, et plusieurs de ses livres à tirage lim­ité, réal­isés en col­lab­o­ra­tion, se retrou­vent dans des musées et des col­lec­tions impor­tantes. Elle est mem­bre de l’Académie des let­tres du Québec et de l’Ordre du Canada.

Denise Desautels

Autres lec­tures

Denise Desautels : La Dame en noir de la poésie québecoise

Les mots de Louise Dupré cités en clô­ture du dernier recueil de Denise Desau­tels me sem­blent les plus justes pour présen­ter la poète : « Il y a longtemps que tu pens­es noir, que tu vois noir, que tu par­les noir en plein soleil. …»

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Marilyne Bertoncini

Mar­i­lyne Bertonci­ni, co-respon­s­able de la revue Recours au Poème, à laque­lle elle col­la­bore depuis 2013, mem­bre du comtié de rédac­tion de la revue <emPhoenix, doc­teur en Lit­téra­ture, spé­cial­iste de Jean Giono, tra­vaille avec des artistes, vit, écrit et traduit de l’anglais et de l’i­tal­ien. Elle est l’autrice de nom­breux arti­cles et cri­tiques ain­si que de tra­duc­tions sur Recours au Poème. Ses textes et pho­tos sont égale­ment pub­liés dans des antholo­gies, divers­es revues français­es et inter­na­tionales, et sur son blog :   http://minotaura.unblog.fr. Prin­ci­pales publications : Tra­duc­tions :  tra­duc­tions de l’anglais (US et Aus­tralie) : Bar­ry Wal­len­stein, Mar­tin Har­ri­son, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Car­ol Jenk­ins ( Riv­er road Poet­ry Series, 2016) autres tra­duc­tions : Secan­je Svile, Mémoire de Soie, Tan­ja Kragu­je­vic, édi­tion trilingue, Beograd 2015 Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015 His­toire de Famille, Ming Di, édi­tions Tran­signum, avec des illus­tra­tions de Wan­da Mihuleac,  juin 2015 Instan­ta­nés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018 Poèmes per­son­nels :  Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015 La Dernière Oeu­vre de Phidias, Encres Vives, avril 2016 Aeonde, La Porte, 2017 AEn­cre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wan­da Mihuleac Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englouti, édi­tions Imprévues, 2017 La Dernière Oeu­vre de Phidias, suivi de L’In­ven­tion de l’ab­sence, Jacques André édi­teur , mars 2017 L’An­neau de Chill­i­da, L’Ate­lier du Grand Tétras, 2018 Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’autrice, pré­face de Car­ole Mes­ro­bian, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novem­bre 2018 Sable, livre bilingue (tra­duc­tion en alle­mand d’ Eva-Maria Berg), avec des gravures de Wan­da Mihuleac, et une post­face de Lau­rent Gri­son, Tran­signum , mars 2019. Memo­ria viva delle pieghe/mémoire vive des replis, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de l’autrice, pré­face de Gian­car­lo Baroni, éd. PVTST?, mars 2019 (fiche biographique com­plète sur le site de la MEL : http://www.m‑e-l.fr/marilyne-bertoncini,ec,1301 )

Notes[+]

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