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Denise Desautels, Nuits

2018-01-22T23:39:49+00:00
Mais Il y a des nuits en nous, il faut s’en occu­per.
Nicole Brossard

Nuit I

Une salle blanche et une table
sept-huit têtes pen­chées mas­quées
vers une brousse de sang de boue d’organes.
Le Corps même. Ses ombres creuses.
Ce qu’on y fait ce qu’on y fouille – rêvons sous la tor­ture.
Surtout ne pas l’abandonner à ses bour­reaux.
Un jour il a été tout petit. Ses pau­pières four­millent d’obus.
Mais lais­sez-le donc tran­quille.
Manœuvrez-moi à sa place dit la mère
devant La Leçon d’anatomie.

 

 

 

Blessée.
Quelque chose se plaint, sans un mot.
Christa Wolf

Nuit II

Sur la table de sur­vie le frois­se­ment des voiles
peau pous­sière et os – notre fatigue a tout noyau­té.
Subrepticement c’est fou l’habileté chi­rur­gi­cale
de ces mains sans mémoire qui ne fai­blissent pas.
Face à sa fin ses nuits cer­nées l’enfant a gran­di.
Une falaise – rêvons rose le corps debout. 
Quand l’effroi l’emporte dans les replis
de la phrase. Nos draps et nos bras sou­dain mobi­li­sés.
Comme elle se sent ailleurs la mère.
Cinq peu­pliers cen­te­naires abat­tus devant sa porte.

 

 

 

tu mar­che­ras comme un ange léger sur le rêve noir
Diane Régimbald

 Nuit III

Entre le ciel et le fond des eaux
les oies blanches rete­nues par la force du silence.
La peur a suf­fi – caresse venue de loin.
La mère vivante comme il l’aime. Debout.
Le désir enfin de ses doigts touche la chair
tatouée. Loin du gouffre de la chair ouverte.
Son désir masse sans rete­nue les lignes d’encre.
Une nature morte vibre entre le cœur et le poi­gnet.
Raconte dit la mère debout qui veille
sans sa voix d’ombre. Comme il l’aime.

 

 

 

 

 

Chaque matin bouge la mort
dans la vie incer­taine
Marie-Claire Bancquart

 Nuit IV

Un ancien bruit d’ouragan revient. Il tient
la barre seul avec sa peur – le ciel tout en bas
et la plus haute vague – voile sans amure. La mère.
Pietà au cœur en char­pie au-des­sus de l’irrecevable.
Elle voit le ventre béant de son fils qui tient la barre.
L’océan sous ses yeux. Se voit minus­cule mais
dit ça va dit vivante. Comme il l’aime. 
Reclining Mother with Child II de Paula M. Becker.
Un jour il a été tout petit encer­clé de bras.
Mère et fils face à face nus endor­mis.

 

 

 

Aujourd’hui
je deviens le riz froid du monde
Moon Chung-hee

Nuit V

Il a tou­jours eu peur des décors d’agonie.
Qu’on l’avale. Il fait froid. Jusque dans les cou­lisses
de la langue de celle qui le berce. Rien alen­tour
n’est assez vaste pour l’indéfini sans fron­tière
qui pousse en brouillard dans la chambre.
La scène. Un lit de vio­lets sombres où viennent
se blot­tir des proies intimes. Elle les veille.
Elle aime­rait dire beau­té – quelle beau­té.
Comme si elle avait per­du de vue tous ses repères.
Où est pas­sé le petit corps d’océan se demande la mère.

 

 

 

Mort est une seule syl­labe.
Isabelle Baladine Howald

 Nuit VI

C’est plus fort qu’elle – rêvons que tout brûle.
Le goût du gouffre plan­té dans sa nuit.
La nuque haute et jaune bien
au-des­sus du bûcher. Et le ciel tombe de chaque côté.
L’écho encore de la lame et du mal. Et mort
pro­li­fère dans ses voca­lises mélan­co­liques.
Le fils dirait laisse-moi oublier laisse-moi être sans voix.
Endormi au milieu des algues filantes
et des grands oiseaux d’ombre.
Loin de la syl­labe volu­bile.

 

 

 

Présentation de l’auteur

Denise Desautels

Née à Montréal, elle a publié plus de qua­rante recueils de poèmes, récits et livres d’artiste, au Québec et à l’étranger, qui lui ont valu de nom­breuses dis­tinc­tions, notam­ment le prix du Gouverneur géné­ral du Canada, le prix Athanase-David, la plus haute dis­tinc­tion accor­dée en lit­té­ra­ture par le gou­ver­ne­ment du Québec,  et le Prix euro­péen de Littérature Francophone Jean Arp. En 2014, elle rece­vait, pour la deuxième fois, le Grand prix Québecor du Festival inter­na­tio­nal de la poé­sie de Trois-Rivières pour Sans toi, je n’aurais pas regar­dé si haut _​​Tableaux d’un parc, alors qu’en 2015 le prix Hervé-Foulon du livre oublié lui a été remis pour son récit Ce fauve, le Bonheur.

Plu­sieurs de ses textes sont parus dans des an­thologies, au Québec et à l’étranger, et ont été tra­duits dans diver­ses lan­gues. Son best-sel­­ler, Tombeau de Lou, publié aux Éditions du Noroît en 2000 est paru en cata­lan, en 2011, à Barcelone (Tomba de Lou, trad. Antoni Clapés, Cafè Central /​​ Eumo Editorial) et en anglais, en 2013, à Toronto (Things that Fall, trad. Alisa Belanger, Guernica Editions). Liée depuis long­temps au monde des arts visuels, elle a tra­vaillé avec de nom­breux artistes, et plu­sieurs de ses livres à tirage limi­té, réa­li­sés en col­la­bo­ra­tion, se retrouvent dans des musées et des col­lec­tions impor­tantes. Elle est membre de l’Académie des lettres du Québec et de l’Ordre du Canada.

Denise Desautels

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