> Les Débuts de Cornelia Street Café, scène mythique de la vie littéraire new-yorkaise

Les Débuts de Cornelia Street Café, scène mythique de la vie littéraire new-yorkaise

Par |2018-08-16T14:17:18+00:00 16 juin 2017|Catégories : Rencontres|

tra­duc­tion Elizabeth Brunazzi
et Marilyne Bertoncini

 

CLEAN FOR GENE1

 

 

Il y avait une belle jeune actrice nom­mée Cedering Fox qui habi­tait au n.7 de l’immeuble, dans la rue où, trente ou qua­rante ans aupa­ra­vant, W.H. Auden entre autres avait vécu. Elle avait une voi­ture, ce qui au “Village”, à l’époque, était déjà extra­or­di­naire, mais ce qui était vrai­ment excep­tion­nel, c’est qu’elle était pro­prié­taire d’une place pour garer cette voi­ture dans un ter­rain vague de l’autre côté de la rue, où se trou­vaient quelques voi­tures, dont les pro­prié­taires étaient, je pense riches, puis­sants, ou bien intro­duits. Je n’ai jamais su à laquelle de ces trois caté­go­ries elle appar­te­nait. Bien sûr, elle était aus­si très belle.

 

Vers le début ou le milieu des années quatre-vingts (je peux mettre une date uni­que­ment parce qu’à l’époque de ces évè­ne­ments, nous avons élar­gi l’espace en ouvrant la célèbre arche qui don­nait sur la deuxième salle. Nous avons aus­si fait construire une cui­sine rudi­men­taire et creu­sé la moi­tié de l’espace qui est deve­nu l’arrière-salle. Nous n’avions rien envi­sa­gé alors comme ins­tal­la­tion au sous-sol. Nous avions pra­ti­qué une petite niche sous le trot­toir pour ser­vir de bureau, mais nous n’avions même pas com­men­cé à trai­ter le pro­blème de la mon­tagne de détri­tus amon­ce­lés au sous-sol pen­dant les qua­rante ans d’occupation de Kenny et Helen, les ex-pro­prié­taires du maga­sin d’antiquités qui était là, avant que l’accumulation aveugle, sous le règne de Danny, ait dégé­né­ré en bazar. Nos spec­tacles avaient main­te­nant lieu dans la pièce conti­guë, ce qui ren­dait plus calme la salle de devant et per­met­tait même d’éventuels dîners modestes, pendant qu’on com­met­tait poé­sie, musique ou ven­tri­lo­quie de l’autre côté de l’arche.

 

 

Un jour Cedering s’est présentée. “Je crois com­prendre que vous orga­ni­sez par­fois des soi­rées de lec­ture poé­tique. Ma mère est poète. Serait-il pos­sible qu’elle lise sa poé­sie ici ? Qu’est-ce que vous en pen­sez ?

– Bien, je ne suis pas très for­ma­liste. Alors pour­quoi pas, elle pour­rait pas­ser me voir.

– Elle habite à Amagansett.

– Est-ce qu’elle vient en ville ?

– De temps en temps, oui.”

– Alors la pro­chaine fois pour­quoi pas ? Je vous invite à l’amener ici.”

 

Quelques semaines plus tard une femme d’un cer­tain âge, très gla­mour ; est entrée au café :

– Je m’appelle Siv Cedering. Ma fille m’a pro­po­sé de pas­ser vous voir.

Et voi­là l’origine de cette Cedering.

 

Elle par­lait avec un léger accent qui me parais­sait scan­di­nave. En fait elle était sué­doise mais elle avait habi­té à New York assez long­temps pour bien se débrouiller en anglais, eta­voir acquis une cer­taine répu­ta­tion comme auteur de poé­sie pour enfants. Elle m’a offert l’un de ses livres, un élé­gant recueil impri­mé en carac­tères blancs sur papier bleu.

– Ce que j’aimerais sur­tout c’est avoir l’occasion de lire ma poé­sie devant – com­ment dirais-je – un public d’adultes.

Nous avons bavar­dé aima­ble­ment de la poé­sie en géné­ral, du sta­tut de la poé­sie contem­po­raine que je connais­sais très peu, et en par­ti­cu­lier de la poé­sie contem­po­raine amé­ri­caine dont je ne connais­sais presque rien.“Vous savez,” ai-je dit enfin, “nor­ma­le­ment j’invite deux poètes à lire au pro­gramme de la même soi­rée. Si je vous invite, est-ce qu’il y a quelqu’un avec qui vous aime­riez lire ? Quelqu’un avec qui vous ayez tou­jours rêvé de lire ? Vous et. . .?

– Et alors,” a-t-elle répon­du sans hési­ta­tion, “pour­quoi pas Eugène McCarthy et moi-même?”

– Eugene McCarthy ? Est-ce qu’on parle de la même per­sonne ? Eugène McCarthy le séna­teur ?

– Oui, c’est bien lui. Il a beau­coup publié, vous savez. Il a fait paraître six recueils”.

 

 

J’ai été, pour le moins, étonné. Depuis mon arri­vée en Amérique 16 ou 17 ans aupa­ra­vant, Eugène McCarthy2 était l’un des rares hommes poli­tiques chez qui j’avais obser­vé à la fois charme et cou­rage. Issu du mou­ve­ment Ouvrier-Fermier-Démocrate de l’état du Minnesota, il avait un com­por­te­ment de patri­cien, de gent­le­man, allié à une espèce de popu­lisme et l’ensemble sem­blait l’incarnation même de sa région d’origine. A la fin de l’année 1967, au comble de la guerre du Vietnam, il avait eu le cou­rage, au sein de son propre par­ti, de riva­li­ser avec Johnson pour la nomi­na­tion à la can­di­da­ture démo­crate pré­si­den­tielle, et la grâce de pous­ser des légions d’étudiants uni­ver­si­taires à se faire cou­per leurs longs che­veux de hip­pie, jeter leurs habits en haillons, et s’habiller cor­rec­te­ment pour par­ti­ci­per à la cam­pagne pour l’élection de Gene. Ils ont été si nom­breux à frap­per aux portes dans le New Hampshire, le pre­mier état à voter dans les élec­tions pri­maires de la pré­si­den­tielle, qu‘il a failli empor­ter la vic­toire sur Johnson avec une marge très étroite.

Quelques mois plus tard, Johnson, gagnant en 1964 avec une majo­ri­té plus grande qu’ aucun président de l’histoire américaine, s’était reti­ré Par la suite Bobby Kennedy était entré dans la bataille, et puis et puis et puis. . .une année tumul­tueuse, 1968. Bobby Kennedy assas­si­né juste après sa vic­toire à l’élection pri­maire démo­crate en Californie. Martin Luther King assas­si­né, Hubert Humphery, vice-pré­sident sous Johnson, et confrère de McCarthy dans le Minnesota, empor­tant la nomi­na­tion à la présiden­tielle pour perdre ensuite face à Nixon, à la honte de tous. Et puis, bien sûr, ce fut le tour de McGovern, une can­di­da­ture encore plus désas­treuse quatre ans plus tard, quand ce der­nier n’avait gagné qu’un seul état sur cin­quante – le Massachusetts – événement qui per­mit à Nixon un deuxième man­dat avant l’effondrement total de son admi­nis­tra­tion lors du scan­dale du Watergate. Et McCarthy, en Don Quichotte, se présen­tant comme can­di­dat présiden­tiel indépen­dant tous les quatre ans.

 

– Pourtant il n’habite pas à New York, n’est-ce pas ?

– Non, il habite en Virginie.

– Bien, il n’y aucune pos­si­bi­li­té qu’on puisse lui payer le voyage en avion. Le mieux qu’on puisse faire c’est de lui offrir juste le dîner.

– Aucun sou­ci. Il vien­dra.

Quelle his­toire déli­cieuse figu­rait-elle der­rière sa réponse, me suis-je deman­dé… mais je ne lui ai pas posé de ques­tion.

 

Alors, on s’est mis d’accord. Siv Cedering et Eugene McCarthy allaient lire leur poé­sie devant les adultes le même soir. Et nous évi­te­rions le plus pos­sible d’en faire de la publi­ci­té de peur d’attirer des mil­liers d’admirateurs alors ardents et bien mis, qui désor­mais ne sont plus jeunes, et qui auraient encom­bré la rue.

Bien sûr, le bruit a cou­ru. Nous avons déci­dé que l’unique espace où nous pour­rions pré­sen­ter cette per­for­mance était bien au sous-sol. Nous avons com­man­dé la livrai­son d’un grand bac. Charles et moi, ain­si que divers por­teurs, plon­geurs et dan­seurs de cla­quettes, avons remon­té inlas­sa­ble­ment l’escalier du sous-sol, trans­por­té des tonnes de débris, pour les faire pas­ser par la trappe, et les jeter au monstre qui atten­dait là.

Cette opé­ra­tion nous a pris des jours et des jours. Des trucs étaient empi­lés sur une telle hau­teur qu’avant qu’on les dégage, nous ne savions ni com­bien de tuyaux cou­raient au pla­fond, ni que d’énormes conduits d’égouts bor­daient les deux côtés de notre étroit pas­sage. Bien des années plus tard nous avons construit au-des­sus des égouts des ban­quettes plutôt élégantes, enfin, évi­dem­ment, si vous igno­riez ce qui était en-des­sous et sur lequel vous vous étiez assis. Mais à ce moment-là, il s’agissait d’un futur inima­gi­nable. Entre-temps nous étions contents de décou­vrir des fonds en béton rela­ti­ve­ment stables, des murs de briques grêlées mais dont nous avons pu mas­quer pro­vi­soi­re­ment les défauts grâce à une couche rapide de pein­ture blanche, des vitres brisées et portes condamnées qui com­mu­ni­quaient avec une ruelle exté­rieure, et que nous avons peintes aus­si . Bien sûr la pein­ture fut presque ins­tan­tanément diluée par l’eau qui dégou­li­nait le long des murs. La seule ins­tal­la­tion que nous n’avons pu ni dégui­ser ni enle­ver fut un grand évier indus­triel qui gar­gouillait fol­le­ment. Les gar­gouille­ment ne pro­ve­naient qu’en par­tie des robi­nets anciens que nous avons pu fer­mer. C’était plutôt cet évier ser­vant de bas­sin de drai­nage de l’eau sale qui cou­lait de mul­tiples tuyaux. Pourtant, ce qui fai­sait une sorte de contre­point char­mant, c’était que cet évier dégor­geait des effluves chaque fois qu’il pleu­vait et que les égouts de la ruelle der­rière se bou­chaient. L’endroit où les poètes auraient à lire leurs poèmes était à cõté de cet évier. Nous avons espéré qu’il ne pleu­vrait pas ce soir-là.

J’ai apporté mon ampli pour gui­tare le plus fidèle et un micro dont nous nous ser­vions pour les per­for­mances à haute voix à l’étage et j’ai ins­tallé une ral­longe à l’éclai­rage soli­taire. J’ai apporté deux lampes avec clips et je les ai fixées aux tuyaux ver­ti­caux. Ensuite nous avons apporté tous les sièges pliants que nous avons pu ras­sem­bler, peut-être cin­quante au total. Nous avons estimé qu’il y aurait suf­fi­sam­ment de place pour vingt-cinq per­sonnes de plus mais qui res­te­raient debout. Voilà une salle de per­for­mance digne d’un président.

 

 

Les poèmes qu’ils ont lu, je ne m’en rap­pelle plus. Il me semble que Siv a lu en pre­mier. Je suis cer­tain que j’avais des sou­cis sur l’ordre des lec­tures : bien des audi­teurs seraient par­tis si McCarthy était passé le pre­mier. Je ne crois pas que j’aie osé faire une pause du tout pen­dant toute la soirée. L’ensorcèlement du moment, l’anticipation, l’improbabilité abos­lue de tout le pro­jet ont milité pour que nous avan­cions, tout sim­ple­ment.

McCarthy, grand, élégant, incon­gru en com­plet et cra­vate impec­cables, resté debout à côté de l’évier gar­gouillant, a lu ses vers grands, élégants et impec­cables, et chaque mot a pris le large, et chaque mot a trouvé sa des­ti­na­tion.

Les lec­tures ter­minées, nous avons dîné à quatre – Siv, Cedering, McCarthy et moi-même – auprès de la che­minée dans la petite salle du fond. Nous avons com­mandé le repas de la liste de plats sur notre menu réduit. Enfin McCarthy (je ne crois pas avoir osé pro­non­cer son prénom) s’est tourné vers moi et il a dit :

– Comment est-ce que vous le faites ?

– Je suis désolé. Excusez-moi. Comment est-ce que je fais quoi ?

– Comment est-ce que vous cal­cu­lez la quan­tité de pro­vi­sions à com­man­der pour la res­tau­ra­tion ?

– Eh bien, en général, je laisse ces décisions aux chefs.

– Vous savez, j’ai un ami qui a ouvert une pen­sion il y a pas mal de temps. Il n’est pas arri­vé à faire ce cal­cul. Et il n’était ques­tion que des oeufs, n’est-ce pas ? Il a été obli­gé de fer­mer.

– Oh !

– Peut-être avez-vous enten­du par­ler de lui.

– Qui ?

– George McGovern.

– George McGovern ?

 

George McGovern, vous vous en sou­ve­nez peut-être, avait été vain­queur aux élec­tions dans le Massachusetts !

 

Eugene McCarthy ne s’est pas engagé dans l’industrie hôte­lière , pour­tant il a conti­nué à se présen­ter comme can­di­dat à la présidence américaine tous les quatre ans jusqu’en 1992.

Siv Cedering est ren­trée à Amagansett.

Cedering Fox a déménagé à Hollywood pour confron­ter sa beauté aux riches, puis­sants et bien intro­duits.

 

J’ai héri­té de sa place de sta­tion­ne­ment.

 

 

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1 – d’autres récits, vidéos…  sur Cornelia Street Café sont à lire en sui­vant les liens indi­qués pour nos lec­teurs anglo­phones 

 VARIOUS CAFÉ STORIES on our web­site STORIES : http://​cor​ne​lias​treet​cafe​.com/​s​t​o​r​i​e​s​.​h​tml

 THE MINISTER SPEAKS INTERVIEW 

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http://​www​.wbgo​.org/​i​n​t​e​r​n​a​l​/​m​e​d​i​a​p​l​a​y​e​r​/​?​p​o​d​c​a​s​t​I​D​=​7​2​8​5​&​t​y​p​e​=​w​o​l​per

 

2 – Eugene Joseph « Gene » McCarthy, né à Watkins (Minnesota) le 29 mars 1916 et mort à Washington, D.C. le 10 décembre 2005, est un homme poli­tique amé­ri­cain qui est res­té long­temps membre du Congrès des États-Unis : il a sié­gé à la Chambre des repré­sen­tants de 1949 à 1959 puis au Sénat de 1959 à 1971.

 

 

 

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